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lundi 26 juin 2017
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Histoire : La Russie, selon Marco Polo

par Marco POLO


Un fantassin russe face à un cavalier et un archer mongols

A l’époque de Marco Polo, les différentes principautés russes étaient soumises au souverain de la Horde d’Or, une dynastie mongole. La visite des Polo aînés à la cour de la Horde d’Or est contemporaine du règne d’Alexandre Nevski. Le récit qu’on va lire n’est pas un témoignage direct de Marco Polo. Il repose sur le récit de son père, de son oncle et de commerçants rencontrés par Marco Polo au cours de ses voyages.

Alexander Nevski


Rosie est une grandissime province vers Tramontane [le vent du Nord]. Ils sont chrétiens et suivent la loi grecque [orthodoxes]. Ils ont plusieurs rois et ont langage à eux. Ce sont des gens fort rudes, mais fort beaux, les hommes comme les femmes, car ils sont tout blancs et blonds. Il y a maintes fortes entrées et fortes passes ; ils ne payent tribut à personne, fors parfois à un roi du Ponant, qui est tartare et qui a pour nom Toctai [Toktagha, souverain de la Hord d’Or à l’époque de la rédaction du texte (1290-1312)], ils sont, en effet, ses voisins et ont leur frontière commune avec lui vers le Levant. C’est donc à lui qu’ils payent tribut, mais ils ne donnent guère. Ce n’est point là une terre de commerce, quoiqu’ils aient vraiment beaucoup de précieuses fourrures et de grande valeur : zibeline, hermine, vair, ercolin et renard en abondance, qui sont parmi les plus belles et les meilleures du monde. Ils ont bien de la cire. Et vous dis qu’ils ont maintes argentières [mines d’argent], d’où ils tirent assez d’argent.[...]

Une hermine

Mais je veux encore vous conter sur la Rosie une chose que j’avais oubliée. Or sachez très véritablement qu’en Rosie se trouve le plus grand froid qui soit au monde, et qu’on n’y échappe qu’à grand’peine. On ne rencontre un froid aussi intense en aucune autre région du monde. Et s’il n’y avait pas les nombreuses étuves qu’il y a, les gens ne pourraient éviter de mourir de froid. Mais il y a vraiment beaucoup d’étuves, que font pieusement bâtir les nobles et puissants, juste comme, chez nous, ils font bâtir des hôpitaux. A ces étuves, tous les gens, à tout moment, peuvent se précipiter si besoin est. Le froid est parfois si intense que des hommes, en allant chez eux, ou d’un lieu à l’autre pour leurs affaires, quand ils ont quitté une étuve, ils sont quasi gelés avant d’être arrivés à la suivante, bien qu’elles soient si fréquentes et si rapprochées qu’à ce qu’on dit, il n’y a pas entre elles plus de soixante pas. Ainsi donc, quand un homme en quitte une bien réchauffé, il est gelé à mesure qu’il avance vers l’autre, mais il y entre bien vite et s’y réchauffe ; bien réchauffé encore, il repart et va jusqu’à la suivante, où il se réchauffe de nouveau ; et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il soit arrivé chez lui, ou à l’endroit quelconque où il voulait aller. D’ailleurs, ils vont toujours courant, afin que d’une étuve, ils atteignent rapidement la prochaine sans avoir été trop gelés. Et il arrive très souvent qu’un homme qui n’est pas bien vêtu, ou ne peut aller assez vite parce qu’il est vieux, ou de constitution et de complexion plus faible que les autres, ou parce que sa maison est vraiment trop loin, tombe à terre, gelé par la trop grande froidure avant d’avoir atteint l’étuve suivante, et il se mourrait là. Mais des passants le ramassent aussitôt, l’emmènent à une étuve et le dévêtent ; à mesure qu’il se réchauffe, ses fonctions se rétablissent et il revient à la vie.

Un banya ou sauna russe de nos jours

Ces étuves sont faites de telle façon : elles sont faites de grosses poutres placées en carré l’une au-dessus de l’autre, et ajustées ensemble au point qu’on ne peut rien voir entre l’une et l’autre ; les joints sont très bien tamponnés avec de l’argile ou autre chose, de sorte que ni vent ni froid ne peuvent enter nulle part. A la partie supérieure du toit, s’ouvre une fenêtre, par où sort la fumée quand on y fait du feu pour réchauffer les gens. On y tient des bûches en grande abondance, dont on met bon nombre au feu en grandes piles ; et quand elles brûlent et font de la fumée, on ouvre la fenêtre d’en haut et la fumée sort par là. Mais quand elles ne font plus de fumée, on referme cette fenêtre d’un feutre très épais ; il demeure de grosses braises qui tiennent l’étuve très chaude. Plus bas, c’est-à-dire dans le mur de l’étuve, il y a une fenêtre fermée par un feutre très bon et très épais ; ils ouvrent cette fenêtre s’ils veulent avoir de la lumière et si le vent ne souffle pas ; mais si le vent souffle et qu’ils veuillent avoir de la lumière, ils ouvrent la fenêtre d’en haut. Quant à la porte par où l’on entre, elle est également de feutre. Telle est la manière dont ces étuves sont faites. Tout homme noble ou riche a sa propre étuve. Toutes les maisons sont bien closes, pour se défendre du froid.

Scène médiévale en Russie

Nous vous dirons maintenant une certaine coutume qu’ils ont. Sachez qu’ils font avec du miel et du panic un vin très parfait qui est appelé cervoise ; et de cette cervoise, ils font de grandes beuveries comme je vais vous dire : ils se réunissent en grandes compagnies, hommes et femmes ensemble, surtout les nobles et les magnats, par trente, quarante, ou même cinquante, où sont les maris, les femmes et les enfants. Chaque compagnie se donne un roi ou capitaine, et des règles : par exemple, si quelqu’un dit un mot inconvenant, ou fait une chose contre la règle, il sera puni par le chef désigné. Et puis, il y a des hommes qu’on peut bien nommer aubergistes, qui tiennent cette cervoise en vente. La compagnie va donc à la taverne, et passe toute la journée en beuverie, beuverie qu’ils nomment straviza [du russe zdravitsa, qui signifie « toast »]. Mais le soir, les aubergistes font le compte de la cervoise qui a été engloutie, et chacun paye la part qui lui revient, ainsi qu’à sa femme et à ses enfants, s’ils étaient là. Et quand ils sont à ces straviza ou beuveries, ils se font avancer de l’argent sur leurs enfants par les marchands étrangers, et notamment de Gaçarie, de Soldanie et autres lieux des environs. Ils dépensent cet argent à boire, et c’est ainsi qu’ils vendent leurs enfants. Mais les dames qui demeurent tout un jour à ces beuveries ne s’éclipsent pas pour aller pisser ; leurs suivantes leur apportent de grosses éponges, et les leur glissent dessous si furtivement que les autres gens ne s’en aperçoivent pas. L’une d’elles semble causer avec sa maîtresse, tandis qu’une autre lui glisse l’éponge, et ainsi, la maîtresse pisse assise dans l’éponge ; ensuite, la suivante retire l’éponge toute pleine. Et ainsi elles pissent n’importe où elles veulent.

Scène médiévale en Russie

Nous vous dirons aussi une chose qui s’est passée là-bas. Un jour qu’un homme, avec sa femme, quittait une de ces beuveries pour revenir chez lui le soir, sa femme s’accroupit pour pisser. Mais voilà qu’en raison du froid épouvantable, les poils de son entre-cuisses gèlent et se prennent en bloc avec l’herbe. La pauvre femme, ne pouvant plus bouger à cause de la douleur, se met à crier au secours. Son mari qui était très saoul, mais néanmoins fort marri du malheur de sa femme, se met à quatre pattes et commence à souffler, espérant fondre cette glace de la chaleur de son haleine. Mais pendant qu’il soufflait, l’humidité de son haleine gèle aussi, et voilà que les poils de sa barbe se prennent à leur tour avec ceux de l’entre-cuisses ; et voilà que, lui non plus, il ne peut plus bouger à cause de la douleur affreuse. Et il faut qu’il demeure ainsi courbé en deux. Pour qu’ils pussent partir de là, il fallut que des gens passassent et cassassent la glace.

Scène médiévale en Russie

Les grosses pièces de monnaie de ces gens-là sont des barres d’or longues d’un demi-pied, qui valent peut-être chacune cinq sous de grossi. Quant aux petites pièces, elles sont têtes de martre. C’est une si grande province qu’elle dure jusqu’à la mer Océane, et vous dis qu’ils ont en cette mer bien des îles, en lesquelles naissent maints gerfauts, et maints faucons pèlerins, qu’ils exportent vers plusieurs pays du monde. Et vous dis que de Rosie en Noroech [Norvège ou plus largement Scandinavie], il n’y a guère de chemin, et s’il n’y avait pas ce grand froid, on y pourrait aller fort vite ; mais à cause de ce grand froid, il s’en faut qu’on y puisse aller facilement.

Marco POLO

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source