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mercredi 26 avril 2017
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Le Monde, 6 septembre 2008

Informations internationales : Faire face à la déraison financière

Suivi d’un commentaire

par Lionel JOSPIN et François MORIN


Vue du New York Stock Exchange

Pour comprendre et pour traiter la crise financière qui nourrit aujourd’hui la récession économique, il faut aller à son coeur : l’écart insensé creusé, ces dernières décennies, entre la sphère financière et l’économie réelle.


Cette crise ne se réduit pas à des dérèglements (comme l’excès des créances immobilières américaines, dites subprimes), ni au manque de prudence et de vigilance des acteurs financiers (opérateurs, agences de notation, banques privées, banques centrales) : elle trouve son fondement dans un déséquilibre majeur. Comment en est-on arrivé là ? Par la dérégulation des marchés monétaires et financiers intervenue dans l’économie globalisée. La vision néolibérale a imposé la croyance qu’une nouvelle croissance favorable à l’épargne se produirait en libérant les taux de change, puis les taux d’intérêt de la tutelle des Etats.

Vue du London Stock Exchange

Mais les nouveaux doctrinaires n’avaient pas anticipé que le règne sans contrôle de l’offre et de la demande entraînerait des variations incessantes de ces deux taux, avec des conséquences néfastes pour l’avenir des entreprises. Comment accepter, par exemple, qu’un bénéfice anticipé puisse se transformer, à terme, en perte, sous le simple effet de la variation du taux de change ? Les marchés ont alors proposé leur parade, qui consistait, pour les banques, au nom de "l’innovation financière", à offrir des produits de couverture permettant aux entreprises de s’assurer contre les variations de prix (des taux de change et des taux d’intérêt). Bref, on a libéralisé les prix pour se protéger ensuite contre leurs variations ! En a résulté une explosion folle de la sphère financière, à travers l’énorme développement des produits dérivés (fondés sur les taux d’intérêt, les cours de Bourse, ou encore des crédits, dont les fameux subprimes) et des spéculations sur les changes. Car ces opérations ont pris rapidement une double face : de couverture, bien sûr, selon leur objet initial, mais aussi spéculative, le risque étant transféré, selon des chaînes souvent longues, à des spéculateurs qui en jouent grâce notamment aux hedge funds.

Désormais, dans les transactions interbancaires de la planète, là où se nouent tous les règlements monétaires, le volume des transactions consacrées à l’économie réelle (biens et services produits pendant une année, par exemple l’année 2005) est absurdement faible, puisque celui-ci représente moins de 2,2 % de la totalité des échanges monétaires. Par contre, les transactions sur produits dérivés, toutes catégories confondues, qui représentaient moins de 1 T$ (soit mille milliards de dollars) au début des années 1980 se montent, vingt-cinq ans plus tard, à 1,406 T$ (soit 1 million quatre cent six mille milliards de dollars !). On le voit, l’économie mondiale marche sur la tête, une tête financière hypertrophiée et malade. Le capitalisme, désormais seul mode de production sur la planète, est aspiré et déréglé par sa finance.

Le siège du Département du Trésor américain, à Washington DC

C’est dans ce cadre que s’est produite la crise des subprimes (créances immobilières américaines accordées à des ménages fragilisés) qui a pris sa source dans les produits dérivés de crédits, liés au surendettement global des ménages américains. Des actifs ont été dévalorisés, des banques ont chuté, de nouveaux besoins de liquidités se sont fait jour. Les banques centrales ont injecté des liquidités supplémentaires. Mais ces injections, insuffisantes ou mal réparties, n’ont pu empêcher les banques privées de restreindre le crédit (credit crunch), provoquant un début de récession, une crise de confiance et une chute progressive des cours des marchés boursiers. Aussi, la frénésie spéculative de la finance mondiale, délaissant les subprimes fragilisées, s’est-elle reportée depuis plusieurs mois sur d’autres produits dérivés ayant pour points d’appui le pétrole, les matières premières et les produits alimentaires contribuant à la hausse de leurs prix. L’économie réelle est de plus en plus affectée par l’énormité et les dérèglements de la sphère financière.

Une maison à vendre aux Etats-Unis

Dernier trait saillant de la finance globale : son extrême concentration autour d’une caste qui s’approprie une part considérable de la richesse mondiale. Le dernier rapport Capgemini et Merrill Lynch sur la richesse mondiale et sa répartition (de juin 2008) montre que 95000 personnes dans le monde possédaient chacune en 2006 un patrimoine supérieur -et pour certains très supérieur- à 30 millions de dollars. Le montant total de leur richesse s’élevait à 13,1 T$, soit plus du quart de la richesse produite dans le monde durant toute l’année 2006. Un fossé entre la sphère financière et la sphère productive, une finance globale à la dérive et en proie à la spéculation, un oligopole de grandes banques devenu facteur d’instabilité et une "élite" financière qui crée d’immenses inégalités : tel est l’un des germes de l’instabilité de l’économie globalisée.

Que faire alors ? Face à une finance globale qui s’est libérée des contraintes, il faut rétablir un contre-pouvoir global, à travers un nouveau système de régulation, à légitimité incontestable. Dans ce système, la transparence et l’information financière devront être considérées comme une exigence publique mondiale. Par leur action à contretemps, les agences de notation ont joué un rôle néfaste dans le déroulement de la crise. Leur régulation par la communauté internationale est nécessaire. Nous proposons que cette régulation soit assurée par le FMI, avec l’appui d’un organe de règlement des conflits financiers.

Le siège du FMI, à Washington DC

Toute aussi décisive, une identification beaucoup plus large des porteurs de risques, avec une information sur leur portefeuille, accroîtrait la transparence souhaitée partout. Au sein de l’Europe, il faut soutenir la position allemande qui, au sein du G8, réclame la clarté pour l’activité des hedge funds. Mais il faut aller plus loin. La présidence française de l’Union européenne devrait exiger cette transparence pour toutes les opérations des grands groupes bancaires internationaux réalisés dans les paradis fiscaux, que ces opérations relèvent des hedge funds contrôlés par ces banques, ou bien des sociétés transformant des crédits en titres dont elles sont les conseils.

Plus fondamentalement et progressivement, la monnaie devrait être considérée comme un bien public mondial et mise au centre de la nouvelle régulation. Par leurs montants considérables, les émissions monétaires sont devenues indissociables des logiques financières, comme la crise actuelle l’a montré amplement. Mais, on l’a vu, il faut porter remède à la distorsion, immense, creusée au fil des ans, entre la sphère financière et la sphère productive. Pour aller vers un dimensionnement plus raisonnable d’une finance aujourd’hui hypertrophiée, une fusion entre le FMI et la Banque des règlements internationaux (BRI) pourrait consacrer le nouveau rôle qu’il faudrait confier à la monnaie. Les premiers ingrédients d’une monnaie internationale seraient ainsi posés, tant du point de vue de sa circulation (taux de change) que de sa rémunération quand elle est prêtée (taux d’intérêt). Avec cette dernière réforme, les éléments d’une fiscalité sur les mouvements des capitaux seraient enfin réunis, permettant de taxer les dérives spéculatives, mais aussi de financer des projets pouvant répondre aux enjeux environnementaux de notre planète, aux défis du développement durable, ou encore aux inégalités et à la pauvreté dans le monde.

Lionel JOSPIN et François MORIN

Le siège de la Banque des règlements internationaux, à Basel, en Suisse

Commentaire

On relèvera que le projet de taxe sociale exposé, sur le site interet-general.info, à la rubrique qui lui est consacrée, aurait une influence positive sur le problème évoqué par Lionel Jospin et François Morin.

En résumé, ce projet vise à taxer tous les mouvements financiers -ceux de la spéculation comme ceux de l’économie réelle-, puis de distribuer le produit de la taxe sociale aux habitants, sans condition ni discrimination. En dépensant ce supplément de revenu, chacun contribue à intensifier les mouvements financiers, si bien que la taxe sociale rapporte davantage, ce qui accroît automatiquement la part de chacun.

Si les mouvements financiers de l’économie réelle ne représentent que 2 % de la totalité des mouvements financiers, cela signifie que 98 % du produit de la taxe sociale proviendra des mouvements spéculatifs. En dépensant leur part de taxe sociale, les individus réinjecteront l’argent de la spéculation dans l’économie réelle locale, dont le chiffre d’affaires s’améliorera aussitôt.

Dans le même temps, l’amélioration constante du revenu de chacun, grâce au produit de la taxe sociale, entraînera une éradication définitive de la pauvreté, ce qui devrait se traduire par une réduction considérable de l’endettement des ménages et une influence positive sur tous les problèmes sociaux suscités par la pauvreté.

Malheureusement, aucun politicien, à gauche comme à droite, n’a jamais accepté de soutenir ce projet de taxe sociale. Ils prétendent vouloir lutter contre la pauvreté et sont prêts à récolter des milliards sous ce prétexte, mais à condition que pas un centime n’aboutisse dans la poche des pauvres. Les soi-disant "plans de lutte contre la pauvreté" émanant du milieu politique sont d’ailleurs caractérisés par le fait que les pauvres ne voient jamais la couleur de l’argent dépensé. Cet argent est distribué aux entreprises ou aux ONG, mais jamais aux pauvres eux-mêmes. Les politiciens sont indignés à l’idée qu’on puisse distribuer le produit d’une taxe sociale sans condition ni discrimination. Ils qualifient cette idée de "populiste", refusant de voir qu’elle relève du plus élémentaire bon sens. On peut donc s’attendre à une infinité d’autres "plans de lutte contre la pauvreté", plus bidons et coûteux, les uns que les autres.

Frank BRUNNER

Vente de riz subventionné à Manila, aux Philippines

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