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jeudi 23 mars 2017
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13 octobre 2008

Informations internationales : La logique interne de la crise financière

par Souhail FTOUH


Une maison à vendre

La chute des valeurs à Wall Street et les faillites de plusieurs grandes banques d’investissements ont et auront une incidence sur chacun de nous, que ce soit à travers les fonds de retraites et de pensions que chacun possède, ou à travers les fonds investis en commun dont on ne connait ni le nom, ni la valeur aujourd’hui, ou encore par ses conséquences à venir sur le marché du travail, du crédit, des logements et des matières premières.

Une maison à vendre


Les causes de la crise nous ramènent à ce qu’on appelle les subprimes ou, en d’autres termes, les prêts hypothécaires accordés à des personnes à faible revenu. On a accordé à des millions d’Américains des prêts hypothécaires à bas taux. Pour comprendre le processus, prenons en exemple la famille Ftouh du Nebraska qui reçoit un prêt de 100000 dollars pour l’achat de sa maison. Au bout de deux ou trois ans, la maison vaut 150000 dollars, et c’est sur cette base qu’on a accorde a la même famille jusqu’a 50000 dollars supplémentaires pour s’acheter une voiture ou tout autre achat a crédit. On a pris pour garantie cette même maison. Mais les taux d’intérêts augmentent et notre famille Ftouh ne peut payer ses mensualités. On lui reprend la maison qui est vendue aux enchères pour rembourser le prêt. Mais il n’y a pas qu’une famille Ftouh. Il y en a un ou deux millions dans le même cas et personne pour vouloir racheter les maisons dont la valeur chute très rapidement de semaine en semaine. Pour les Ftouh, c’est simple : on envoie par courrier la clé à la banque et le compte est fermé.

Une maison à vendre

Mais les banques hypothécaires, elles, ont revendu ces avoirs à d’autres banques, à un taux supérieur de 0.5 % a 1 % aux bonds d’Etat. Un taux très attractif pour les banques qui investissent sur des fonds de retraites. Ces banques sont américaines, mais aussi françaises, suisses ou israéliennes. Subitement, plus personne ne veut de ces avoirs qui sont douteux quant a leurs rendements. Ils perdent toute valeur boursière. Imaginons cinq millions de prêts a 100000 follars et nous voilà avec une somme de 500 milliards de dollars. De plus les banques ne se font plus confiance pour se prêter entre elles de l’argent -élément capital du système bancaire-, car chacune soupçonne les autres d’avoir une partie du magot dévalorisé. Leur prêter, c’est courir le risque de ne pas être remboursé du tout. Le système est bloqué. Là interviennent les banques centrales qui sont prêtes à consentir des prêts d’urgence à un système qui manque de liquidités. Mais le taux directeur des banques centrales est élevé et les banques ne peuvent se permettre d’emprunter à 4 % ou 5 %. Donc essoufflement total. Dexia, Fortis, Hypo : les gros hippopotames de la finance chutent les uns après les autres. Apres la Suisse, la Grande-Bretagne, la Belgique et la France, c’est le tour de l’Allemagne. Ces géants de la finance n’ont plus que les os sous la peau.

Dans chaque pays on entend le même refrain : « notre système bancaire est sûr ». Une banque est sûre jusqu’au moment ou on ne laisse plus entrer les déposants qui veulent sauver leurs dépôts. Avec la promesse du gouvernement américain d’injecter des liquidités dans le système financier, nous pensions que la tempête boursière se calmerait. Or, depuis le vote, au Congrès américain, d’un plan de sauvetage de 700 milliards de dollars, les valeurs boursières tombent, chutent, s’effondrent partout sur la planète. Du Caire à Toronto, c’est la panique, et il a toujours un surplus de vendeurs. Ces vendeurs ne sont pas le grand public. Les particuliers -vous et moi- agissent toujours trop tard, achetant au prix fort et vendant en panique au plus bas, alors que le marché est déjà vers la hausse. Ces vendeurs ne sont pas non plus les caisses de pension et de retraites qui ne veulent pas finaliser leurs pertes et espèrent à longue échéance les compenser. Ces vendeurs sont les établissements financiers qui ont besoin de liquidités urgemment, n’arrivent pas à obtenir des prêts sur le marché interbancaire, vu le manque de confiance, et ne veulent pas ou ne peuvent pas emprunter aux taux élevés des banques centrales. Ils sont donc obligés de vendre les actions qu’ils détiennent pour pourvoir a ce besoin de liquidités urgentes.

Vue du New York Stock Exchange

Imaginons Mr Ftouh qui a une très grande usine de chaussures qui marche bien, mais a besoin d’argent liquide pour payer ses employés. Mr Ftouh ne peut obtenir de prêt par les moyens conventionnels et se voit donc obligé de vendre ses affaires personnelles, de liquider ses oeuvres d’art et même ses yachts. C’est exactement le scénario auquel doivent faire face les banques aujourd’hui. Les déficits et les grosses fluctuations se résorberont lorsque les banques auront traversé cette zone de turbulences. Cela peut prendre deux à trois mois. Ensuite, l’aide des banques centrales deviendra moins onéreuse, les petites banques feront faillite et disparaîtront d’un marché à nouveau dirigé par de grands requins.

Un trader à la Bourse de Franfurt

Ce qui arrive aujourd’hui sur les marchés boursiers fait penser au virus du sida. En effet, beaucoup d’institutions financières ont été contaminées par le virus des subprimes. On ne connaît ni leur nombre, ni l’état de contagion de chacune d’entre elles. S’en est suivi un état de panique mondialisé ou chaque institution bancaire ou financière s’est méfiée de ses consoeurs avec lesquelles elle entretenait des rapports commerciaux, et ce par peur de se retrouver elle même contaminée au cas ou elle lui prêterait des liquidités. La peur de la propagation du virus a crée un état de panique général et l’annulation des échanges. Chacun a donc essayé de ne compter que sur lui même et de vendre ses propres actions, d’où un marché sans issue, pessimiste, illogique et tourné a la baisse. Fini le libre échange sans maître et sans loi, sans peur et sans conscience. Les grands perdants sont déjà atteints du virus du sida financier et, pour eux, rien a faire : ils sont condamnés a disparaître. Pour les autres, une nouvelle époque commence. En rentrant dans une banque ou chez un investisseur, vous saurez dorénavant qu’il faut se protéger, qu’on ne peut plus choisir comme partenaire n’importe qui et qu’une protection de base est nécessaire. Jouer en Bourse ne sera plus le plaisir d’antan. Les temps ont changé. Fini l’insouciance et le gain facile. Mais ne vous inquiétez pas : les nouveaux professeurs de Wall Street nous inventeront un nouveau vaccin destiné a nous protéger du sida financier. Serons nous assez naïfs pour les croire ?

Un trader à la Bourse de Sao Paulo

Il ne faut pas oublier de rechercher les responsables, qui sont :

- des emprunteurs se sachant insolvables au moment de leur engagement ;

- des particuliers qui, par avidité de profits insensés, ont confié et confieront demain leurs économies à des vendeurs de rêves d’enrichissement facile plutôt qu’à des entrepreneurs ;

- des ministres des Finances trop heureux d’annoncer des rentrées fiscales prélevées sur les bénéfices spéculatifs et les rémunérations "dorées". Les bonus sont taxés au maximum et, aux Etats-Unis, l’évasion fiscale peut vous coûter vingt ans de prison.

- des étudiants qui délaissent les orientations professionnelles créatrices de richesses collectives à long terme, pour celles de communications et de finance créatrices d’enrichissement personnel immédiat ;

- des médias qui propagent la glorification de cet enrichissement et des adolescents milliardaires.

Si les banquiers ne recevaient un blanc-seing des déposants, ils ne feraient que le travail du banquier : protéger leur argent plutôt que de le risquer. C’est le cas, par exemple, dans les petits pays émergents, qui souffriront moins ce cette crise.

Souhail FTOUH

Un trader à la Bourse d’Amman

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source