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Le Temps, 30 octobre 2008

Corruption : Comment on s’efforce d’imposer l’omerta à un député genevois qui dérange

Suivi d’un commentaire

par Cynthia GANI


Vue de Genève

Afin de permettre aux internautes de clairement comprendre l’article qui suit, un préambule s’impose. Les Services industriels de Genève sont une régie publique autonome qui fournit l’électricité et le gaz à la population genevoise. Chacun des partis politiques représentés au parlement cantonal peut nommer l’un de ses membres au conseil d’administration de cette entreprise. Alors que les représentants des autres partis se contentent d’empocher leur jeton de présence, Eric Stauffer, député du MCG, a dénoncé publiquement plusieurs affaires impliquant la direction des Services industriels de Genève. Il en est résulté, à son encontre, une intrigue visant le révoquer, en sorte que les margoulins restent entre eux et puissent continuer de faire ce que bon leur semble en bénéficiant de l’omerta. Parmi les intrigants figure l’escroc et député socialiste genevois Alberto Velasco (lire "l’affaire Velasco" à la rubrique "Corruption en Suisse"). Le conseiller d’Etat -ministre cantonal- Laurent Moutinot est un copain de parti d’Alberto Velasco.

Suisse


Même Laurent Moutinot est inquiet. « Il se pourrait que les intérêts des Services industriels de Genève, et donc ceux des Genevois en tant que consommateurs, aient lourdement à pâtir du comportement d’Eric Stauffer. » C’est l’un des motifs que le président socialiste du Conseil d’Etat a avancé, mercredi 29 octobre, pour expliquer la salve gouvernementale contre l’élu au Grand Conseil [parlement cantonal] et administrateur MCG aux Services industriels de Genève, soit l’ouverture d’une enquête administrative à son égard. Au terme de la procédure, deux possibilités : Eric Stauffer se trouve confirmé dans son mandat d’administrateur des Services industriels de Genève, ou il est révoqué. Les griefs des Services industriels de Genève à l’égard de l’homme à la double casquette ne sont pas neufs : cela fait plus d’un an qu’il est soupçonné par la régie de violer ses devoirs de fidélité et de réserve. Mais la goutte qui a fait déborder le vase, explique Laurent Moutinot, c’est le fait qu’« Energie ouest suisse (EOS) considère que les Services industriels de Genève ne sont plus un actionnaire comme un autre ». Le Temps a tenté de joindre Energie ouest suisse mercredi 29 octobre, en vain. Mais, selon nos informations, le président du conseil d’administration, Dominique Dreyer, a carrément écrit aux Services industriels de Genève pour leur signifier qu’il n’enverrait plus certains documents stratégiques, de peur qu’ils ne se retrouvent sur la place publique. « Quand l’un des partenaires commerciaux fondamentaux dit aux Services industriels de Genève qu’il ne les trouve plus fiables, cela ne va plus ! On ne peut pas rester sans réagir », affirme le président du Conseil d’Etat. Rappelant que seul le gouvernement peut décider d’une éventuelle révocation. Selon la loi sur les Services industriels de Genève, régie publique autonome placée sous la haute surveillance du gouvernement, « le Conseil d’Etat peut en tout temps révoquer l’administrateur pour de justes motifs. Est notamment considéré comme tel le fait que, pendant la durée de sa fonction, l’administrateur s’est rendu coupable d’un acte grave, a manqué à ses devoirs ou est devenu incapable de bien gérer. » De mémoire de chancelier, il n’existe aucun précédent. Dans un arrêté daté de mercredi 29 octobre, le Conseil d’Etat invite les Services industriels de Genève à livrer leurs observations d’ici au 10 novembre, et prie Eric Stauffer de « présenter au Conseil d’Etat sa détermination, dans un délai qui sera fixé ultérieurement ». Selon Laurent Moutinot, l’administrateur sera fixé sur son sort « fin 2008, ou tout début 2009 ».

Laurent Moutinot

La guerre entre les Services industriels de Genève et Eric Stauffer avait commencé avec les attaques de l’élu MCG contre la politique de rémunération des Services industriels de Genève, en 2007 : il avait dénoncé avec virulence les bonus princiers touchés par les dirigeants de la régie. Dans ce contexte, les Services industriels de Genève s’étaient plaints auprès du Conseil d’Etat, affirmant qu’Eric Stauffer « avait violé de façon répétée ses devoirs d’administrateur, soit le secret de fonction et ses devoirs de fidélité à l’égard de l’entreprise », relève le Conseil d’Etat dans son arrêté. L’homme a ensuite consacré toute son énergie à lutter contre la venue des déchets napolitains à Genève : « On ne peut pas jouer avec la santé de la population comme le font le gouvernement genevois et les Services industriels qui accueillent les ordures napolitaines dans le seul but économique », affirmait-il. Usant d’une argumentation différente, les autres partis s’étaient aussi opposés à l’importation des ordures. En août 2008, Eric Stauffer se lançait dans un nouveau combat, intitulé dans un communiqué du MCG : « Services industriels de Genève ou le milliard volé aux Genevois ». Il s’en prenait « aux 30 % d’augmentation des tarifs d’électricité en à peine un an ». Récemment encore, l’administrateur a attribué aux Services industriels de Genève le versement prétendument indu de 74 millions à Gaznat en 2000, et de 100 millions pour redresser Energie ouest suisse, « flouant » ainsi les citoyens. Des propos qui ont suscité l’ire d’Alberto Velsaco, élu socialiste et également administrateur aux Services industriels de Genève, qui a réclamé, dans l’enceinte du Grand Conseil, la révocation d’Eric Stauffer. Quant au Conseil d’Etat, il estime, dans son arrêt, que ces fréquentes attaques sont susceptibles de porter atteinte à l’image de l’entreprise et à ses intérêts économiques.

Alberto Velasco

Visiblement énervé, Eric Stauffer fulminait, mercredi 29 octobre 2008 : « On me reproche d’avoir fait mon travail de député avec succès ! » Rappelant qu’il est à l’origine de la réduction de la rémunération du président des Services industriels de Genève, et s’attribuant le mérite d’avoir empêché l’importation des déchets napolitains. « Je ne vois pas en quoi j’aurais manqué à mon devoir de loyauté. En tout cas pas vis-à-vis d’une entreprise publique qui a perdu la notion de service public. Je ne me suis jamais exprimé en ma qualité d’administrateur des Services industriels de Genève, mais toujours avec mon titre de député », souligne-t-il. Dans un communiqué, le MCG condamne « l’intimidation du Conseil d’Etat envers le député Eric Stauffer ». Et affirme que « le Conseil d’Etat genevois a pris une décision très grave, visant à faire taire cet élu du peuple ». Pour le MCG, pas de doute : Eric Stauffer « n’est pas dans un rapport de soumission hiérarchique. En agissant ainsi, le Conseil d’Etat viole le principe démocratique de la séparation des pouvoirs et commet une grave faute politique. »

Cynthia GANI

Vue du siège des Services industriels de Genève

Commentaire

Ce qui est révélateur, dans cette affaire, c’est la conception que chacun se fait de la loyauté.

D’un côté, nous avons Eric Stauffer qui, à juste titre, considère avoir un devoir de loyauté à l’égard des citoyens qu’il est censé représenter. D’un autre côté, nous avons un ramassis de margoulins qui estiment avoir un devoir de loyauté entre eux, y compris si cette conception de la loyauté est préjudiciable aux citoyens, lesquels sont considérés avec le plus parfait dédain.

Alberto Velasco est un individu d’une déloyauté sans pareille, totalement indigne de confiance, porté aux abus de pouvoir, adepte de la calomnie, et qui ment comme il respire, y compris devant un tribunal. Laurent Moutinot est le classique opportuniste qui a consacré toute sa carrière politique à couvrir les crapuleries de ses petits copains. A l’instar des autres membres du Conseil d’Etat genevois, il a de la loyauté une conception clanique. Il estime naturel de dissimuler la vérité aux citoyens, dès lors que cette vérité risque de compromettre les intérêts électoralistes de son parti ou son intérêt personnel de politicard. Ainsi, par exemple, bien qu’élu sur la base d’un prétendu "engagement socialiste", il a adopté une attitude de complicité à l’égard des autres membres du gouvernement genevois tandis que ceux-ci s’en prenaient systématiquement aux plus démunis.

La situation d’Eric Stauffer me rappelle celle que j’ai connue à l’époque où j’étais membre de comités composés de politicards genevois qui se livraient à des abus de confiance et à des détournements de fonds publics. J’ai eu la "déloyauté" de m’opposer publiquement à leurs magouilles, y compris lorsqu’ils étaient membres de mon parti, ce qui m’a valu de devenir "l’ennemi public No 1" à leurs yeux. Ils n’avaient pas la moindre intention de mettre un terme à leurs agissements. Ils voulaient uniquement me réduire au silence. Il en est résulté mon exclusion des comités en question, mon exclusion du parti, une campagne de calomnies visant à me dépeindre comme un mythomane, et même une dénonciation calomnieuse d’Alberto Velasco, qui a eu le toupet de m’accuser de calomnies alors même que je détenais la preuve matérielle de ses escroqueries, à savoir des documents signés et diffusés par lui. Voilà à quelles sortes de gens est confronté Eric Stauffer.

Frank BRUNNER

Eric Stauffer

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source