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Courrier International, 26 novembre 2008

Afrique : Razzia des pays riches sur les terres cultivables

par Paul REDFERN


Des terres agricoles à Madagascar

Afin d’accroître leur production agricole, certains pays occidentaux tentent de mettre la main sur des millions d’hectares au détriment des petits fermiers et des producteurs locaux.

Des terres agricoles à Madagascar


Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les pays riches achèteraient d’immenses terrains dans toute l’Afrique subsaharienne, afin d’y créer des exploitations agricoles destinées soit à l’alimentation, soit à la production de biocarburants. Au dire de Jacques Diouf, directeur général de la FAO, un certain nombre d’Etats et d’entreprises occidentaux mettraient la main sur des millions d’hectares de terres agricoles dans les pays en développement, leur but étant d’assurer leurs approvisionnements alimentaires à long terme. M. Diouf fait valoir que la multiplication de ces transactions pourrait entraîner une forme de néocolonialisme, des Etats pauvres produisant de la nourriture pour les pays riches aux dépens de leur propre population affamée.

Jacques Diouf

Le quotidien britannique « The Guardian » affirme que la flambée des prix alimentaires à l’échelle mondiale a d’ores et déjà déclenché une deuxième « ruée vers l’Afrique ». Mi-novembre 2008, Daewoo Logistics a annoncé un projet d’achat d’une concession de 1 million d’hectares à Madagascar pour une durée de 99 ans. La société sud-coréenne veut y cultiver 5 millions de tonnes de maïs par d’an d’ici à 2023 et produire de l’huile de palme à partir d’une autre concession de 120000 hectares, en faisant appel à une main-d’œuvre principalement sud-africaine. La production serait destinée avant tout à la Corée du Sud. « Sur un certain plan, ce ne sont que des projets commerciaux, mais ils sont souvent soutenus par tel ou tel Etat, car ils obéissent à des impératifs de sécurité alimentaire », confirme Carl Atkin, consultant chez Bidwells Agribusiness, une société de Cambridge qui a contribué à négocier certains des contrats d’achat de terrains internationaux. Les autorités malgaches ont déclaré qu’elles ne donneraient leur feu vert à l’accord avec Daewoo qu’après la réalisation d’une étude d’impact environnemental, mais elles se félicitent de cet investissement. Jusqu’à présent, cette gigantesque concession est la plus importante d’une série d’accords fonciers conclus depuis la hausse des prix alimentaires, qui a débuté à la fin de 2007. « Dans le contexte des ventes de terres arables, il s’agit d’une opération sans précédent, assure Carl Atkin. Nous sommes habitués à des transactions portant sur 100000 hectares. Cette fois, c’est dix fois plus. »

Des terres agricoles à Madagascar

En juin 2008, lors du sommet sur la sécurité alimentaire, il avait été décidé d’accroître les investissements et l’aide au développement en faveur des agriculteurs africains, afin que ceux-ci puissent réagir à la hausse des prix en produisant davantage. Mais les gouvernements et les entreprises de certains pays qui disposent de liquidités, mais manquent de terres agricoles, ont pris le parti de ne pas attendre la réaction des marchés mondiaux. Ils essaient de garantir leur propre accès à la nourriture, à long terme, en achetant des terres dans les pays pauvres. Pour l’heure, ces rachats sont généralement bien accueillis par les pays en développement. Ainsi, dans un contexte de récession, le ministre malgache de la Réforme foncière a assuré que le produit de ces ventes irait aux infrastructures et au développement dans les zones exposées aux inondations. Le Soudan cherche également à attirer des investisseurs pour ses quelque 900000 hectares de terres, et le premier ministre d’Ethiopie, Meles Zenawi, a courtisé les investisseurs saoudiens. D’immenses terrains en Tanzanie ont également éveillé l’intérêt de sociétés occidentales qui s’intéressent à la production de biocarburants.

Des terres agricoles à Madagascar

« S’il s’agissait d’une négociation entre partenaires égaux, cela pourrait être une bonne chose, commente Duncan Green, directeur de recherche chez Oxfam. Mais le problème, c’est que, dans cette ruée vers les terres, aucune place n’est accordée aux petits exploitants. » Alex Evans, du Centre de coopération internationale à l’université de New York, estime, pour sa part, que « les petits agriculteurs sont déjà perdants : les gens qui n’ont pas de titres de propriété en bonne et due forme vont sans doute être chassés ». Les détails des accords fonciers sont généralement tenus secrets, si bien qu’on ne sait pas s’ils prévoient des garanties pour les populations locales. « Il n’y a guère d’économies d’échelle dans l’agriculture au-dessus du niveau de l’exploitation familiale, explique Steve Wiggins, expert britannique en développement rural à l’Overseas Development Institute, car la gestion de la main-d’œuvre est extrêmement difficile. » Les investisseurs pourraient aussi devoir faire face à une vague d’hostilité. « Si j’étais conseiller en risques politiques auprès des investisseurs, poursuit-il, je leur dirais qu’ils ont intérêt à se méfier. Car la terre est une question très sensible. Cela peut très mal tourner, si l’on ne tire pas les leçons de l’Histoire. »

Paul REDFERN

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