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Le Temps, 8 décembre 2008

Corruption : Un policier ripoux genevois dans toute sa bassesse

par Fati MANSOUR


Vue de Genève

Un cas emblématique de la violence policière ordinaire. Celle qui s’exerce dans les salles d’audition, à l’abri des regards, et dont l’éventuelle dénonciation finit rarement devant un juge. Pour une fois, un sous-brigadier genevois ne bénéficiera pas de l’omerta qui protège ceux qui frappent inutilement, trop vite ou trop fort. Ce gendarme doit ainsi répondre des coups qu’il a assénés à un requérant d’asile africain, alors que ce dernier était menotté dans le dos. Son procès s’ouvre, vendredi 12 décembre 2008, devant le Tribunal de police de Genève.

Suisse


Les faits remontent au mois de mars 2007. Juste après l’audit qui a évincé l’ancien chef de la police judiciaire pour avoir notamment couvert les agissements d’un inspecteur trop brutal. Et juste avant la publication du rapport d’experts qui fait état d’allégations de mauvais traitements infligés par les policiers genevois lors des arrestations ou des interrogatoires. Une préoccupation qui sera ensuite largement reprise par le Comité européen pour la prévention de la torture dans son récent rapport consacré à la Suisse.

Vue de l’Hôtel de Police, à Genève

C’est à cette époque agitée -où le politique et la hiérarchie tentent de nuancer le sombre tableau des excès policiers tout en admettant certains graves dérapages- que Mujitaba se fait appréhender, lors d’une transaction de cocaïne. Emmené au poste de police d’Onex et interrogé par le sous-brigadier L., il ressortira de la salle d’audition la bouche en sang et la tête tuméfiée. Et pourtant, c’est le gendarme, dont la main souffre d’une contusion, qui dépose plainte contre Mujitaba pour lésions corporelles, injures et menaces. D’habitude, la parole d’un revendeur de cocaïne ne fait pas le poids face aux accusations d’un policier. C’était compter sans le témoignage de collègues choqués par la scène et qui ont préféré passer pour des « balances » plutôt que de céder au fort sentiment de corporatisme qui bannit ce type de dénonciation. Lors de l’enquête, le représentant de l’ordre a affirmé avoir eu ici affaire à un suspect récalcitrant qui ne voulait pas montrer la drogue dissimulée dans sa bouche. Pire, il lui aurait craché volontairement du sang au visage et se serait débattu. C’est en gros, explique le policier, ce qui l’a motivé à donner un coup de poing de déstabilisation et à procéder à un placage. Interrogé, Mujitaba a contesté le récit du policier. Et il a reçu un soutien inattendu. Celui de trois gendarmes, venus d’un autre poste, dont un brigadier chef de groupe. Ces derniers étaient présents lors de cette audition animée. Ils ont appuyé la version selon laquelle le requérant ne s’était pas montré agressif. Selon ces témoins, le sous-brigadier s’est dirigé vers Mujitaba et lui a demandé d’ouvrir la bouche. Ce que l’intéressé a fait. Il lui a ensuite serré le cou en lui disant de cracher. Le prévenu a postillonné un peu de salive. Le policier a alors asséné un violent coup de poing au visage de Mujitaba qui était resté menotté dans le dos et calme. Blessé à une main et fâché par cette lésion qu’il s’était lui-même infligée, le policier aurait ensuite pris le plaignant par la tête avant de la fracasser contre un mur. Choqué par l’attitude de ce gendarme -qui se trouve aussi être un moniteur de techniques et tactiques d’intervention, autodéfense et usage de la contrainte- le brigadier chef de groupe a ordonné à ses hommes de quitter les lieux. Mais il n’est pas intervenu pour calmer son collègue.

Des policiers devant le Palais de Justice de Genève

Inculpé de lésions corporelles, de dénonciation calomnieuse et d’abus d’autorité, le sous-brigadier a d’abord été suspendu de ses fonctions, puis révoqué, en avril 2008, avant même l’issue de la procédure pénale.Ce n’est pas la première fois que le Conseil d’Etat [exécutif cantonal] inflige cette sanction radicale sans attendre le verdict judiciaire. Le gouvernement avait fait de même dans le cas de cet inspecteur qui avait donné des coups de pied à la tête d’un suspect maîtrisé et qui avait, là aussi, été dénoncé par des collègues. L’ordonnance de condamnation du procureur général est tombée un mois et demi après cette révocation. Daniel Zappelli a infligé une peine pécuniaire de 150 jours-amendes avec sursis à celui qui a fait preuve d’un comportement disproportionné qui s’apparente à un défoulement gratuit. Défendu par Me Robert Assaël, le policier a fait opposition à cette décision -il a aussi recouru contre sa révocation- et entend plaider son acquittement. « S’il a donné un coup, c’était pour déstabiliser un individu agité », résume son avocat. Appelés à témoigner, d’autres policiers viendront dire le contraire à une audience qui s’annonce déjà animée.

Fati MANSOUR

Robert Assaël

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