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samedi 19 août 2017
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Le Figaro, 9 décembre 2008

Corruption : La lutte reste au point mort en Roumanie

par Arielle THEDREI


Vue de Bucarest

La lutte contre la corruption ne serait-elle, en Roumanie, qu’une guerre perdue d’avance ? Non, bien sûr, répond Mircea Geoana, le jeune et fringant chef de file du Parti social-démocrate (opposition) qui ne voit toutefois rien à redire à ce que des hommes politiques de sa formation lourdement suspectés de fraudes diverses et variées -tel l’ancien premier ministre Adrian Nastase (de 2000 à 2004)-, soient candidats aux élections législatives. D’ailleurs, ajoute Mircea Geoana, « les charges contre Nastase étaient dérisoires. Un trafic de vitraux ou quelque chose comme cela... » Seulement voilà, trois ans après avoir été mis en examen, entre autres chefs d’accusation, pour avoir acquis un certain nombre de biens dont il n’a pas réussi à justifier l’origine, mais qui se chiffrent en millions d’euros, Adrian Nastase n’a toujours pas été jugé. Or, à en croire un expert, « même un tribunal corrompu aurait du mal à le déclarer innocent »...

Roumanie


Près de deux ans après son adhésion à l’Union européenne, la Roumanie peine à nettoyer ses écuries d’Augias. Sous la pression de l’Union européenne, elle s’est dotée d’un arsenal législatif aux normes européennes, d’un Parquet national anticorruption (DNA) aux moyens considérables (le DNA dispose notamment de sa propre police) et même d’une Agence nationale pour l’intégrité (ANI) unique en Europe. Force est de constater cependant que la grande opération mains propres lancée, en 2005, par le président, Traian Basescu, n’a débouché jusqu’ici sur aucune procédure de jugement et donc aucune sanction. À coup de manœuvres juridiques dilatoires, les « gros poissons » sont parvenus à passer à travers les mailles du filet. En guerre ouverte avec un gouvernement et un Parlement qui ont vainement tenté de le destituer, en avril 2007, le chef de l’État roumain se dit aujourd’hui impuissant face au retour en force d’une culture de l’impunité solidement ancrée dans les mœurs politiques roumaines.

Mircea Geoana

Le cas d’Adrian Nastase n’est que l’arbre qui cache la forêt, mais il est édifiant. En 2005, le DNA ouvre une enquête. En 2006, l’ancien premier ministre est mis en examen. En 2007, ses avocats invoquent une clause d’anticonstitutionnalité dans la procédure pénale. La Cour constitutionnelle donnera raison aux avocats, au terme d’un arrêt byzantin. En août 2008, Adrian Nastase fait jouer son statut de député et nonobstant les mises en garde de la Commission européenne, le Parlement manifeste sa solidarité avec l’ex-chef du gouvernement en refusant d’autoriser l’ouverture de poursuites judiciaires.

Adrian Nastase

Pas dupe, Bruxelles, qui s’attendait à ce que des réseaux d’influence très puissants fassent de la résistance, a maintenu un monitoring sur la réforme de la justice et la lutte anticorruption. Mais de toute évidence, les « mesures correctives » que la Commission laisse planer depuis l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne n’ont guère dissuadé les élites roumaines de renouer avec leurs vieux démons. Non contentes de se protéger, elles ont contre-attaqué. Le gouvernement libéral et l’opposition de gauche s’escriment ainsi depuis deux ans à se débarrasser du chef du DNA, Daniel Morar, qui n’a survécu à cette offensive que grâce au soutien de Bruxelles et de la société civile. Début octobre 2008, le Parlement a adopté une loi qui, s’indigne un observateur, revenait « à vider le judiciaire de sa substance ». Outre qu’elle interdisait les écoutes téléphoniques et les perquisitions, elle exigeait une expertise pour prouver la légalité des moyens utilisés par le DNA lors de ses enquêtes. Face à la levée de boucliers des ONG et de plusieurs ambassadeurs, dont celui des États-Unis, la loi a été légèrement remaniée. L’Agence nationale pour l’intégrité risque de son côté de demeurer une coquille vide. Entrée en fonction au début 2008 et chargée de contrôler les avoirs des parlementaires, elle est supervisée par un Conseil dont les membres sont nommés par... le Parlement.

Daniel Morar

Observateur désabusé de la vie politique roumaine, le sociologue Cristian Pirvulescu reconnaît que la corruption en Roumanie « est un problème structurel, une stratégie de survie propre à la culture politique balkanique ». L’ONG qu’il dirige, Pro Democratia, s’est refusée pour autant à baisser les bras. Elle a publié, sur son site Internet, plusieurs listes de candidats aux élections suspectés de corruption. Ils se chiffrent à plus d’une centaine. L’introduction d’un vote uninominal présenté par les uns comme un gage de transparence et par les autres comme « une absurdité qui renforcera l’instabilité politique », ne devrait pas changer la donne.

Arielle THEDREI

Cristian Pirvulescu

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