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Libération, 12 décembre 2008

Djibouti : La mort d’un légionnaire victime du sadisme des gradés

Suivi d’un commentaire

par Jean-Dominique MERCHET


Un blindé français s’entraîne au tir, à Djibouti, en 2007

La mort d’un légionnaire, lors d’un exercice, à Djibouti, en mai 2008, a entrainé la mise en examen pour "actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort" d’un jeune lieutenant, et sa mise en détention provisoire. Nous avons pu reconstituer le détail des faits. Ils sont accablants.

Djibouti


Le 5 mai 2008, la 1ère compagnie du 2ème Régiment étranger de parachutistes participe, à Djibouti, à un exercice de bouclage de zone, baptisé "Bour Ougoul 2008". Le lieutenant Méderic Bertaud commande les 30 hommes de la 2ème section. Ce lieutenant, âgé de 26 ans, est un très jeune officier. Entré à Saint-Cyr en 2003, il est décrit par ses camarades de la promotion Général Simon comme étant "d’un bon niveau académique, très bon niveau en sport, état d’esprit très militaire, affirmant vite un profil action". "Fana" de la Légion, il choisit l’infanterie à la fin de sa scolarité et son bon classement à l’Ecole d’application de l’Infanterie lui permet d’obtenir, en 2007, une affectation au prestigieux 2ème REP de Calvi. Ce séjour à Djibouti est sa première mission extérieure.

Des légionnaires, en Somalie, en 1992

Ce lundi 5 mai 2008, après une heure de pose, la section reprend sa progression par une très forte chaleur (environ 40C°). Il est 14h30 et l’un des hommes du groupe, avec lequel marche le lieutenant, se plaint de douleurs au genou. Il s’agit du légionnaire Jozef Svarusko, d’orgine slovaque. Lui aussi est jeune (25 ans) : il est arrivé au REP en décembre 2007, après quatre mois de formation à Castelnaudary (4ème RE). "Ce n’est pas un très soldat" reconnait l’armée de terre, même si les normes du REP sont particulièrement élevées. Jugé "immature" et "indolent", il a encore de vraies difficultés avec la langue française. "Il a une tendande naturelle à se plaindre, une condition physique inférieure à ce que l’on attend d’un légionnaire-para, mais ne rencontre pas de difficultés particulières d’intégration" assure une source militaire. Svarusko s’arrête et refuse de repartir. Le sergent (chef du groupe) et un caporal le frappent alors. Le lieutenant, qui les a rejoint, les laisse faire, pensant que le légionnaire est un simulateur. La scène est observée à la jumelle par un autre groupe de la section. Zvarusko repart, fait 200 mètres et s’arrête à nouveau. Il reçoit à nouveau des coups de pied. Il demande alors à être évacué, mais repart quand même. 200 mètres plus loin, il s’écroule sur le sol en position foetale. Reçoit à nouveau des coups de pieds par ses chefs. Le lieutenant l’engueule et refuse qu’il soit évacué -ce que demande pourtant le sergent. L’officier s’approche de l’homme à terre et lui donne alors un coup de pied, ainsi qu’un caporal. L’officier menace l’homme de l’abandonner là sans armes et sans eau. Il lui prend sa gourde et ses deux bouteilles d’eau, les vident devant lui en disant "santé !" Il donne l’ordre de ne plus lui donner à boire. La temérature frise les 50°C.

Des légionnaires du 2ème REP

Le groupe reprend sa progression, Svarusko suivant péniblement derrière. 500 mètres plus loin, il rejoint le groupe qui a fait une pause, pour faire un point topographique. Le lieutenant lui fait rendre son arme, mais ne lève pas l’interdiction de boire. Le groupe repart et Svarusko le suit. Il croise alors des camions de la 1ère section. Des hommes lui donnent une bouteille d’eau. Lorsque le lieutenant le voit, il le rejoint, l’accuse d’avoir voulu déserter et lui rappelle qu’il n’a pas le droit de boire. Un caporal le frappe avec le crosse de son fusil et le lieutenant le frappe d’un coup de poing au menton. Le groupe reprend sa marche et trois légionnaires constatent alors "le teint jaune et les lèvres bleues" de leur camarade, mais ils ne disent rien. Un peu plus loin, Szarusko s’écroule face en avant sur un buisson d’épineux. Les premiers soins lui sont alors prodigués. A 16h15, la section rend compte par radio qu’elle a un blessé. Les secours sont déclenchés à 16h24. Malgré les soins prodigués et l’arrivée d’un médecin, le jeune légionnaire meurt d’un arrêt cardio-respiratoire à 17h35. Sa température intérieure est montée jusqu’à 43°5. L’autopsie n’établira pas de liens directs entre les coups et la privation d’eau et la mort. Quoi qu’il en soit, l’armée de terre estime que l’officier porte "la responsabilité principale" dans cette affaire. La justice devra désormais trancher.

Jean-Dominique MERCHET

Un légionnaire du 2ème REP

Commentaire

Pour comprendre ce drame, il faut savoir qu’au sein de la Légion étrangère il est tout à fait admis que les gradés frappent les soldats. Les gifles sont monnaie courante. Il en résulte une atmosphère qui favorise les agressions physiques des gradés et leur donne une sorte de légitimité. Un sadique peut se laisser aller à ses penchants pervers tout en paraissant avoir un comportement "normal". Toute la hiérarchie est responsable, à commencer par les ministres de la Défense successifs qui n’auraient jamais dû tolérer des méthodes d’instruction bafouant la dignité des soldats et leur droit au respect de leur intégrité physique.

Frank BRUNNER

Des légionnaires en Guyane française

AUTEURS 

  • Jean-Dominique MERCHET

  • Djibouti : La mort d’un légionnaire victime du sadisme des gradés

    3 février 2010   [retour au début des forums]

    bonjour
    tombé par hasard sur cet article:on voit que la réguliére (a l’aide des politicards) a mis la main sur la légion ,pauvre france, sale habitude de pourrir ce quelle a de mieux.
    un ancien du REP

    Djibouti : La mort d’un légionnaire victime du sadisme des gradés

    23 septembre 2009, par Je suis Bertholet   [retour au début des forums]

    incroyable cruauté permise par et exécutées par des humains. Comment ces hommes peuvent-il aimer ?

    Djibouti : La mort d’un légionnaire victime du sadisme des gradés

    31 janvier 2009, par Tara   [retour au début des forums]

    Plus je lis les commentaires sur cette triste affaire, plus il m’apparaît que ce jeune lieutenant est une victime expiatoire bien commode, que son affaire est déjà jugée. Préjugée...

    Pas du tout à propos (ou peut-être bien, qui sait...) que sont devenus les instructeurs de St Cyr qui encadraient la manoeuvre en montagne au cours de laquelle deux élèves-officiers africains avaient trouvé la mort ? Morts de froid...

    ...Complément d’information...

    16 janvier 2009, par lachouette   [retour au début des forums]
    http://aventuresdelhistoire.blogspo...

    Informations bien plus viables que cet article pour blog de midinette à cette adresse.

    http://aventuresdelhistoire.blogspot.com/2009/01/libration-flingue-vue.html

    Djibouti : La mort d’un légionnaire victime du sadisme des gradés

    31 décembre 2008, par Fred B   [retour au début des forums]

    Jean-Dominique Merchet oublie en effet le contexte et il ne rend pas compte des véritables implications.

    Le contexte : c’est un régiment d’élite qui est envoyé sur les coups les plus durs (peut-on se permettre d’avoir un "boulet" dans ces conditions ? raison pour laquelle tous les soldats sont testés régulièrement par des marches, des stages etc...), des faits qui se sont passés après Camerone (grande fête de la légion où les légionnaires ont usage d’abuser de la boisson), un homme limite obèse muté dans les bureaux car inapte au terrain puis remuté sans raison dans une unité de combat (pourquoi ?), un sous-officier adjoint absent alors qu’il s’agit de la première mission du lieutenant et que le SOA est considéré dans toutes les unités de l’armée française comme l’expérience de la section (pourquoi ?), les coups n’ont pas entraîné la mort ni la privation d’eau puisque le légionnaire est décédé quelques minutes après si l’on en croit les différents articles écrits sur le sujet et notamment celui de Valeurs Actuelles (alors pourquoi qualifier les faits d’actes de torture et de barbarie ?).

    Autant d’éléments qui me font dire que la faute n’est pas individuelle mais bien collective au même titre d’un patron de bar est incriminé pour mise en danger de la vie d’autrui au lendemain de la Saint Sylvestre alors qu’un de ses clients est sorti bourré de son établissement.

    Alors bien sûre il y a les coups qui sont impardonnables et le décès d’un légionnaire par manque de soin ce qui est inoubliable. Mais n’y a t-il pas là matière à réfléchir sur la formation des gradés dans l’armée française ? Des cours sur la détection précoce de pathologies graves ne sont-ils pas nécessaires ? Car enfin le coup de chaleur peut-être subi par n’importe qui à n’importe quel moment.

    Ne serait-il pas temps de trouver les vrais responsables ?

    Djibouti : La mort d’un légionnaire victime du sadisme des gradés

    14 décembre 2008, par Tanis   [retour au début des forums]

    En ces temps de « réformes » profondes de la société et des institutions il devient aisément compréhensible, sauf pour ceux bien évidemment qui ne veulent surtout pas s’en rendre compte et qui vivent dans le déni de réalité permanent, que tout événement pouvant servir d’ « exemple » est amplement utilisé et grossis médiatiquement à des fins qui dépassent les simples citoyens que nous sommes, tant les enjeux sont importants. A la lecture de bons nombres d’articles qui me paraissent plus être rédigés par des professionnels de l’intox via internet et procéder à la même campagne de désinformation, le message est bien rodé. Tout est fait pour faire réagir les lecteurs non sur les faits ayant pu se dérouler mais sur un pseudo-moralisme condamnant d’avance un lieutenant, seul officier « responsable » de la mort malheureuse d’un engagé volontaire. L’armée et la justice a déjà eu à traiter d’autres cas similaires mais qui n’ont jamais déclenchés un tel tollé médiatique, surtout 7 mois après les faits... Comme si cette période avait surtout permis de constituer un dossier uniquement à charge et surtout de planifier une campagne de dénigrement et de déstabilisation.

    Au moment ou l’armée subit une énième crise face à un avenir plus qu’incertain (baisse drastique des budgets et effectifs, réintégration dans un OTAN plus américanisé que jamais, redéfinition des menaces potentielles et surtout réelles, ...), le moindre incident ou accident sert de prétexte à dessouder du militaire, permettant aux politiques et carriéristes-atlantistes de réduire l’influence des hommes de traditions de l’armée républicaine française.

    L’idéal républicain est de plus en plus fragilisé, sapé chez ceux qui en sont en principe les plus ardents défenseurs. Les tenants des réformes ont régulièrement invoqué les idéaux de « moral » ou « modernisme » pour légitimer toutes leurs initiatives, mais aussi pour réduire ou fragiliser les autres institutions : tout événement entraîne une réflexion non sur la politique à suivre mais sur les mesures institutionnelles à prendre pour mettre hors circuit une fraction de celles-ci.

    Exemple : les sociétés privées de surveillance devraient jouer un plus grand rôle dans la sécurité des Français. C’est ce que souhaite Michèle Alliot-Marie, ministre de l’Intérieur. Dans un livre blanc sur « la participation de la sécurité privée à la sécurité générale en Europe », la participation de ces sociétés au maintien de l’ordre y est présentée comme inéluctable. Elle l’est d’autant plus que les effectifs de police et de gendarmerie seront à la baisse dans les années futures.

    Dans ce domaine comme dans tant d’autres, l’Etat abandonne une partie de ses devoirs et de ses prérogatives à des intérêts privés. L’avenir dira qui en sera réellement les bénéficiaires.

    Djibouti : La mort d’un légionnaire victime du sadisme des gradés

    15 décembre 2008, par Frank Brunner   [retour au début des forums]

    Il faut éviter de tomber dans le travers qui consiste à couvrir les ripoux sous prétexte de "préserver l’image" de telle institution ou de tel parti. En effet, le résultat invariable d’une telle politique est de laisser le champ libre aux ripoux -au lieu de s’en débarrasser-, lesquels profitent de cette situation pour imposer leur loi aux personnes intègres. Ces dernières sont alors démotivées et révoltées. Elles démissionnent ou adoptent une attitude totalement cynique dans le seul but de préserver leur intérêt personnel le plus opportuniste. Plus on couvre un ripoux et plus on devient l’otage d’un chantage implicite ou explicite : "Si vous cessez de me couvrir, je dénoncerai le fait que vous m’avez couvert jusqu’à présent !"

    Au bout du compte, tout le parti ou toute l’institution se retrouve corrompu. Quiconque veut alors lutter contre cette corruption se retrouve privé de soutiens internes et les ripoux peuvent aisément l’exclure en l’accusant de "nuire à l’image" du parti ou de l’institution.

    Frank BRUNNER

    Djibouti : La mort d’un légionnaire victime du sadisme des gradés

    13 décembre 2008   [retour au début des forums]

    "Toute la hiérarchie est responsable", dites-vous.

    Mais vous terminez aussi la relation des faits par : " l’armée de terre estime que l’officier porte "la responsabilité principale" dans cette affaire. La justice devra désormais trancher." C’est-à-dire que l’armée, elle, a déjà tranché, en tout mépris de la présomption d’innocence : elle se défausse sur son officier, comme s’il n’avait pas été là ès qualités ! Si la lâcheté vient du sommet, quel courage espérer à la base ?

    Djibouti : La mort d’un légionnaire victime du sadisme des gradés

    14 décembre 2008, par Frank Brunner   [retour au début des forums]

    Vous confondez l’article de Libération et mon commentaire. L’article de Libération cite la version de l’armée qui se défausse sur l’officier, tandis que mon commentaire met en cause toute la hiérarchie.

    D’une manière générale, quand des abus de pouvoir sont routiniers, que ce soit à l’armée, au sein de la police ou dans les prisons, la hiérarchie est complice ou donneuse d’ordres. Les abus de pouvoir sont commis par des gens persuadés qu’on couvrira leurs agissements. Ils ne se les permettraient pas s’ils avaient la certitude d’être sanctionnés par leur hiérarchie.

    Frank BRUNNER

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