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mardi 25 avril 2017
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Le Figaro, 16 décembre 2008

Corruption : Dans les bas-fonds politiques de Chicago

par Laure MANDEVILLE


Vue de Chicago

Le scandale de corruption qui frappe le gouverneur de l’Illinois, Rod Blagojevich, révèle le système de connivence et de passe-droits niché au cœur du fief politique de Barack Obama.

Etats-Unis


Des manches de chemise re­troussées. Une courte barbe grise. Des lunettes qui laissent entrevoir des yeux scrutateurs et malicieux. Voici donc John McCormick, le fameux journaliste dont le gouverneur de l’Illinois, Rod Blagojevich, voulait la tête. Celui qu’il rêvait de faire limoger du comité éditorial du Chicago Tribune. En échange de la mise à l’écart de plusieurs éditorialistes critiques, « Blago » se proposait de donner son feu vert à l’octroi d’une aide financière de 100 millions de dollars au propriétaire du journal, Sam Zell, pour que ce dernier puisse procéder à la vente du terrain de base-ball de Wrigley, et éponger ses dettes. « Je constate surtout que cela n’a pas marché !, précise John McCormick, en riant. Je me sens plutôt honoré d’être mis en balance avec 100 millions de dollars. Et surtout reconnaissant à mon employeur, si les allégations portées par le procureur, Patrick Fitzgerald, sont réelles. » Dans les étages supérieurs d’une tour néogothique inspirée de Notre-Dame de Paris, qui abrite depuis plus de cent cinquante ans le vénérable journal, « l’enc... de journaliste », dont les éditoriaux irritaient le gouverneur, est en plein travail. Depuis que le scandale a rattrapé Rod Blagojevich, accusé par le procureur des États-Unis, Patrick Fitzgerald, d’avoir tissé une véritable toile de corruption autour de son poste, le journal est mobilisé vingt-quatre heures sur vingt-quatre. « J’ai sept pages débats à boucler », explique John McCormick, chef adjoint du comité éditorial. Il dit avoir reçu un coup de fil d’un ancien professeur de journalisme. « Elle m’a dit : “100 millions ? Je n’aurais pas misé deux dollars sur toi !” », raconte-t-il en riant.

Patrick Fitzgerald

Le scandale qui a éclaté mardi 9 décembre 2008 a provoqué un véritable séisme aux États-Unis, chassant de la une des journaux les questions liées à la transition Bush-Obama. Il est vrai qu’outre l’affaire des journalistes, dont John McCormick est devenu le héros involontaire, de graves accusations ont été portées par le procureur Fitzgerald sur la manière dont Rod Blagojevich entendait négocier son pouvoir exclusif de désignation du successeur d’Obama au Sénat. Les écoutes téléphoniques menées par le FBI, et consignées dans un rapport de 76 pages dont Le Figaro a obtenu copie, révèlent son obsession d’arracher un poste lucratif pour lui ou son épouse. « Je veux faire de l’argent », lâche-t-il carrément au téléphone. « C’est du p... d’or », insiste-t-il. Le caractère vulgaire et brutal de ses conversations a choqué l’opinion américaine. Dans le bus qui promène les touristes à travers les hauts lieux mafieux de l’époque de la prohibition, un retraité confie sa stupeur devant tant de grossièreté, car « nous aimons à penser que nous sommes dirigés par des gens de haute tenue ». « C’est surtout un imbécile, note le guide de l’excursion. Comment a-t-il pu parler de son désir de vendre un siège de sénateur alors qu’il faisait l’objet d’une enquête fédérale ? Al Capone était plus intelligent ! » Mais est-ce vraiment de la stupidité ? Ou ce mode de fonctionnement paraissait-il si naturel à Rod Blagojevich qu’il en est venu à perdre le sens de la réalité ? Ce qui frappe, dans le rapport du FBI, c’est qu’il accuse le gouverneur d’avoir usé de telles pratiques dès son arrivée aux affaires, en 2002, alors qu’il s’était fait élire sur une plate-forme de chevalier anticorruption. L’accusation révèle que le gouverneur aurait systématiquement monnayé sa position d’influence, levant des fonds privés pour l’organisation « Les amis de Blagojevich », en échange d’octrois de contrats ou de privilèges. Les multiples témoignages d’hommes véreux, condamnés depuis à la prison ferme, ajoutent au tableau une crédibilité dérangeante. Même si Rod Blagojevich reste présumé innocent, les charges réunies dessinent les contours d’un monde incroyablement obscur et corrompu. « C’est la machine politique de Chicago », résument les journalistes locaux. Dans son édition de dimanche 14 décembre 2008, le Chicago Tribune attaque carrément : « Il y a une raison pour laquelle l’Illinois a une longue histoire de scandale, dénonce le quotidien à la une. La machine politique carbure à l’argent. »

Rod Blagojevich

Selon le professeur Dick Simpson, chef du département de science politique de l’université d’Illinois, « c’est à la fin du 19e siècle et au début du 20e que le système prend racine ». L’arrivée de larges populations immigrées peinant à faire leur chemin à Chicago pousse les politiciens à « mobiliser le vote des communautés en échange d’avantages substantiels ». Dans les années 1930, le Parti démocrate assoit peu à peu sa domination grâce à cette politique « raciale ». Le système va se solidifier sous le règne de Richard J. Daley, grande figure qui régnera sur la ville pendant vingt-et-un ans. Aujourd’hui, c’est son fils, Richard M. Daley, qui est aux affaires depuis dix-huit ans et qui « perpétue le pouvoir du Parti démocrate à Chicago, en accordant emplois d’État, faveurs et contrats, en échange de soutiens politiques et financiers », raconte John McCormick. « Si on vous donne un permis de construction, vous êtes censés “payer en retour” », explique-t-il. « Cela s’appelle payer pour jouer », résume John Kass, un autre éditorialiste. Les initiés affirment que Rod Blagojevich ne serait jamais devenu gouverneur s’il n’avait croisé le chemin de sa future femme, Patricia Mell, fille de Dick Mell, un conseiller municipal très influent, considéré comme un rouage essentiel de la machine.

Richard Daley

Anthony Peraica, un immigrant croate, débarqué aux États-Unis à l’âge de 13 ans, qui a fait de brillantes études de droit avant de se lancer en politique, affirme être bien placé pour raconter le système. Originaire du district de Bridgeport, le cœur de la machine Daley, ce conseiller régional républicain du comté de Chicago dit avoir été lui-même happé par le Parti démocrate avant de le quitter, « écœuré » par les passe-droits qu’il y avait découverts. « C’est un système pourri, une toile d’araignée qui organise sa survie en nommant ses amis à des postes clés de l’administration, en échange de leur soutien politique et financier », accuse-t-il. Anthony Peraica, qui a raté de peu la présidence du conseil régional du comté, affirme que seule l’intervention d’un syndicat ayant mis des millions de dollars dans la bataille médiatique pour le discréditer l’a empêché de gagner. « Les donateurs privés que je sollicite ont peur de me financer, car ils craignent pour leurs avantages », poursuit-il. « Il n’y pas de système bipartisan, ici. C’est une autocratie », dit le républicain, qui affirme que des inconnus ont plusieurs fois forcé ses bureaux d’avocat, dans la partie sud de Chicago, « sans doute pour m’intimider ». « La seule chose qui pourrait changer le système, c’est un financement public des campagnes à l’européenne, et des temps d’accès aux médias réglementés. » Dans ce contexte local plus que trouble, Anthony Peraica affirme que la montée au firmament de Barack Obama n’a pu se faire « par miracle ». « Il a été aidé par la machine qui l’a adoubé. Il est cerné par cette machine qui produit de la corruption et le risque existe qu’elle monte de Chicago vers Washington », va-t-il même jusqu’à prédire. Le conseiller régional républicain cite notamment le nom d’Emil Jones, l’un des piliers du Parti démocrate de l’Illinois, qui a apporté son soutien à Barack Obama, lors de son élection au Sénat, en 2004. Il évoque aussi les connexions du président élu avec Anthony Rezko, cet homme d’affaires véreux, proche de Rod Blagojevich et condamné pour corruption, qui fut aussi le principal responsable de la levée de fonds privés pour le compte de Barack Obama pendant sa course au siège de sénateur et qui l’aida à acheter sa maison à Chicago. « La presse a protégé Barack Obama comme un petit bébé. Elle n’a pas sorti les histoires liées à ses liens avec Rezko », s’indigne Anthony Peraica, qui cite toutefois un article du Los Angeles Times faisant état d’une affaire de financement d’un tournoi international de ping-pong qui aurait éclaboussé le président élu. La plupart des commentateurs, dont John McCormick, ne souscrivent pas à cette analyse. Pour eux, le président élu a su naviguer à travers la politique locale « sans se compromettre ». Il s’est dissocié d’Anthony Rezko avant sa dernière campagne. Il est aussi celui qui a fait passer une législation éthique qui devrait mieux contrôler les donations privées à partir du 1er janvier 2009 dans l’Illinois.

Anthony Rezko

L’équipe du président élu « n’en est pas moins très embarrassée par le scandale », affirme le politologue Ola Adeyoje, spécialiste de la politique locale à Chicago. Les écoutes téléphoniques révèlent en effet un gouverneur persuadé d’être en contact et en négociation quasi directe avec Barack Obama pour la désignation d’un successeur au Sénat. Sentant venir la polémique, le nouveau chef de l’État a donc promis de passer au crible les discussions que son entourage aurait pu avoir avec Rod Blagojevich. À ce titre, le directeur de cabinet de Barack Obama, Rahm Emanuel, est dans la ligne de mire des républicains, car il apparaît qu’il a été en contact avec le gouverneur sur ce thème, selon le Chicago Tribune. Lundi 15 décembre 2008, les deux chambres du Parlement de l’Illinois se sont rassemblées pour décider d’une éventuelle procédure de destitution du gouverneur, qui ne se presse pas de démissionner. La plupart des leaders démocrates jugent impensable qu’il puisse rester à son poste et décider de la nomination d’un nouveau sénateur. Mais une procédure de destitution d’un gouverneur, phénomène rarissime dans l’histoire des États-Unis où cela ne s’est produit qu’en Californie et au Dakota du Nord, risque de durer des mois... empoisonnant le climat politique, de Chicago à Washington.

Laure MANDEVILLE

Barack Obama

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source