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Le Temps, 29 décembre 2008

Corruption : La triste coalition roumaine

par Gérard DELALOYE


Vue de Bucarest

Cela ressemble fort à la réponse du berger à la bergère : à l’Union européenne qui ne cesse de rouler de gros yeux et menace de couper le robinet à euros si la corruption ne recule pas, la Roumanie répond en se donnant un gouvernement de grande coalition sur le modèle allemand.

Roumanie


L’opération s’est faite en deux temps. Le 30 novembre 2008, les électeurs, refusant de trancher, donnaient 33 % des voix à chacun des deux grands partis, le Parti social-démocrate (PSD) fondé par Ion Iliescu et le Parti démocrate-libéral (PDL) de l’actuel président, Traian Basescu. Pour bien montrer que c’était kif-kif, l’électeur donnait 0,7 % de voix d’avance au PSD mais trois députés de plus au PDL ! Tiers exclu, le Parti national-libéral du premier ministre sortant obtenait pourtant un coquet 18 %, alors que les ultranationalistes étaient laminés. Fort de ce résultat, le président Basescu décide d’accorder la direction du gouvernement au parti de majorité relative au parlement et confie cette tâche à l’un de ses pupilles, Emil Boc, âgé de 42 ans, député-maire de Cluj, deuxième ville du pays, réélu en juin dernier avec plus de 80% des voix. En principe (mais en principe seulement !), le PSD est un parti de gauche membre de l’Internationale socialiste. Le PDL est censé être un parti de droite (membre du groupe PPE), mais chacun à Strasbourg se souvient qu’il était encore membre du groupe socialiste en 2004. Dans les faits, ces deux partis qui, au lendemain de la chute de Ceausescu, n’en formaient qu’un, le Front de salut national, sont deux vastes conglomérats d’intérêts régionaux, clientélaires et financiers dont le politologue le plus averti serait bien en peine, au-delà des vérités proclamées, de formuler les différences idéologiques. Mettons qu’à 95 %, le dénominateur commun des politiciens des deux bords est de s’enrichir beaucoup et vite. Cette attitude n’est pas une spécificité roumaine, on la retrouve un peu partout à l’Est et dans les Balkans.

Traian Basescu

Le gouvernement qu’Emil Boc soumet en ce début de semaine à l’approbation des deux tiers de députés censés le soutenir est à l’image de la démocratie jeune et imparfaite qu’il doit gérer. Ainsi, le Ministère du tourisme est-il confié à l’épouse (PDL) du propriétaire d’une grande chaîne d’hôtels. A la protection de l’environnement, on retrouve le bras droit (PSD) du boss du port de Constanta qui s’attache depuis des années à saccager le littoral de la mer Noire et le delta du Danube. Le département des Transports retrouve son titulaire (PDL) d’il y a dix ans, un homme qui a déjà fait plusieurs fois fortune avec les fonds autoroutiers sans construire un seul kilomètre d’autoroute ! La presse regorge ces jours-ci de ces petites histoires dont la saveur fait perdre le sourire aux Roumains sensés qui aimeraient tant que leur pays soit reconnu comme « civilisé ». Comme si, passé une certaine longitude, le propre en ordre en politique ne relevait que du rêve, voire de l’utopie.

Vue de Constanta

Il n’est, pour s’en convaincre, que de relire le Journal de guerre tenu par René de Weck, l’ambassadeur du propre en ordre à Bucarest pendant la dernière Guerre mondiale. Dès le début 1944, il était évident que la Roumanie, encore alliée de Hitler, allait tomber dans l’escarcelle soviétique. En août 1944, le jeune roi Michel impose courageusement un renversement d’alliance qui projette l’armée roumaine du côté des Alliés, donc des Russes. Mais ces derniers, occupés à remporter la victoire finale, ne mettent pas tout de suite la main sur le pays. Il y aurait donc des mesures urgentes de sauvegarde à prendre. Au bout de quelques semaines, René de Weck s’étonne de voir que les chefs politiques, « au lieu de songer au pays et de s’entendre sur un programme minimum de réalisations immédiates », se tirent dans les pattes et consacrent leur énergie aux joutes électorales. Et, note René de Weck qui observe la scène bucarestoise depuis onze ans déjà, « il importe donc d’attirer à soi l’électeur en faisant de la surenchère, en promettant au peuple redevenu souverain tout ce que l’on pense devoir lui plaire. D’ailleurs, même si les quatre chefs étaient capables de s’entendre et résolus à le faire, ils en seraient empêchés par leurs amis et partisans. Ce pays n’a jamais connu qu’une politique de clientèle. L’homme qui entend faire carrière au service de l’Etat ne pense pas à servir, mais à embrasser une profession lucrative. Il ne s’attache pas à une idée, mais à un homme qu’il croit capable d’assurer sa fortune. Quand son patron arrive au pouvoir, il ne lui demande pas de sauver la patrie, mais de lui procurer une bonne place. »*

Vue du port de Constanta

Ces lignes écrites par l’ambassadeur suisse le 17 octobre 1944 conservent toute leur pertinence à l’heure actuelle. Mais l’homme est ainsi fait que dans l’adversité il voit toujours briller une lueur d’espoir. Aujourd’hui, pour le Roumain désenchanté, cette lueur s’appelle malgré tout Emil Boc. La presse ne le ménage pas. Son ministère passe pour très faible, on parie déjà sur sa chute prochaine. Mais Emil Boc est habile : il a exterminé le virus nationaliste à Cluj, la capitale de la Transylvanie qui, il y a quinze ans, votait massivement pour un excité d’extrême droite. Et, de notoriété publique, il n’a pas profité de son pouvoir pour s’enrichir.

Gérard DELALOYE

* René de Weck, Journal de guerre 1939-1945, Société d’histoire de la Suisse romande, 2001, p. 439.

Emil Boc

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