retour article original

mardi 25 juillet 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Guinée
Le Monde, 7 janvier 2009

La Guinée à l’heure de Moussa Dadis Camara

par Christophe CHÂTELOT


Des soldats au Camp Alpha Yaya Diallo, à Conakry, en 2007

La caserne Alpha Yaya Diallo, à Conakry, ressemble à une termitière agitée de mouvements frénétiques. Des parachutistes interpellent des marins. D’autres palabrent sous les manguiers. Plus loin, des femmes s’agitent sur un marché, indifférentes à l’incessant ballet motorisé convoyant, derrière des vitres fumées, ambassadeurs occidentaux, représentants africains ou politiciens et autres syndicalistes guinéens. Depuis le 23 décembre 2008, Alpha Yaya n’est plus seulement la plus grande base militaire du pays d’où partirent bien des mutineries. Ce n’est plus seulement le reflet un peu moins lépreux de cette capitale guinéenne défigurée par la pauvreté. La caserne est aussi le fief de la junte militaire. Le point névralgique du nouveau pouvoir guinéen que contrôlent le président autoproclamé, Moussa Dadis Camara, et sa clique de jeunes officiers rebelles réunis au sein du Conseil national pour la démocratie et le développement (CNDD).

Guinée


L’obscur capitaine d’infanterie est sorti de l’anonymat au petit matin du 23 décembre 2008, peu après l’annonce de la mort du président, Lansana Conté, un autre officier sorti du rang, en 1984, pour s’emparer d’un pouvoir que seule la mort, à l’âge de 74 ans, parvint à lui arracher. Personne n’attendait Moussa Dadis Camara, ce "Guinéen des forêts" né il y a quarante-quatre ans dans le village de Kouré, dans la région de N’zerekoré, à 1000 km au sud-est de Conakry. Surtout pas les leaders des communautés ethniques dominantes (Peul, Malinké, Soussou), aux yeux desquels "forestier" rime avec rustre inculte, qui brocardent, à voix basse, le français approximatif de cet ancien étudiant en droit et sciences économiques de l’université Abdel-Nasser. A moins que l’origine ethnique du capitaine ne "neutralise les ambitions et rivalités entre Peul, Malinké et Soussou", avance Jean-Marie Doré, un opposant acharné à Lansana Conté. Les généraux vieillissants de l’état-major ne pensaient pas qu’un "petit" les mettrait à la retraite du jour au lendemain. Ce qu’il fit juste après les obsèques du chef de l’Etat, fort du soutien de la troupe et des jeunes officiers.

Moussa Dadis Camara

Pourtant, à écouter Moussa Dadis Camara, son ascension "ne tient pas au hasard". Enfin pas totalement. La petite histoire rapporte que c’est par tirage au sort que le capitaine a été choisi pour diriger le CNDD (vingt-six militaires et six civils). Dans la confusion du 23 décembre 2008, un premier vote à main levée n’avait pas permis de le départager de son principal concurrent, l’expérimenté général Mamadou "Toto" Camara, ex-chef d’état-major de l’armée de terre et homme de liaison entre les putschistes et le palais présidentiel peu avant la mort de Lansana Conté. "Faute de vote, ils ont procédé par tirage au sort, raconte Jean-Marie Doré. Trois fois de suite, c’est le nom du "petit" qui est sorti." "Toto" Camara se contentera du poste de numéro deux du CNDD et du ministère de l’Intérieur. Le 23 décembre à 06h00, c’est donc Moussa Dadis Camara qui lit à la télévision le "communiqué numéro un du CNDD". Les institutions républicaines sont suspendues. Le pouvoir constitutionnel est tombé comme un fruit pourri.

Des soldats, à Conakry, le 23 décembre 2008

Si le coup de force a réussi, c’est aussi parce que le capitaine l’avait imaginé bien des fois. En 2004, il avait été accusé de fomenter un coup d’Etat, avant d’être innocenté. L’année suivante, il passait six mois en résidence surveillée, soupçonné d’être impliqué dans la fusillade du convoi présidentiel. "Je suis un patriote et je restais fidèle à mon président", explique-t-il aujourd’hui. Aux yeux du capitaine, la responsabilité du chaos économique et social incombe aux gouvernements "prédateurs" et aux hommes d’affaires "corrupteurs", plutôt qu’à un président que la maladie avait déconnecté des 9 millions de Guinéens. "Dix fois, nous aurions pu prendre le pouvoir, mais je ne voulais pas humilier un président malade", dit-il. Car depuis Alpha Yaya, Moussa Dadis Camara mesurait bien la poussée de colère des soldats. Les retards de paiement des soldes déjà misérables n’étaient pas le seul moteur des mutineries récurrentes. Il y avait aussi cette clique de généraux pourris jusqu’à la moelle qui bloquaient leurs avancements en s’accrochant à leurs galons, même arrivés à l’âge de la retraite. "Dadis Camara vit au milieu de ses hommes. Il connaît les difficultés de la vie des Guinéens", explique Alpha Condé, homme politique et ancien prisonnier politique. Ces conditions misérables avaient jeté, en janvier 2007, des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Conakry. L’armée avait tiré, faisant plus de 200 morts. A cette époque, le capitaine Camara est chargé de l’approvisionnement en carburant de l’armée, brassant des milliards de francs guinéens dans un pays où la plupart des gens vivent avec moins de 1 dollar par jour. "On faisait le plein d’essence à Alpha Yaya, au marché noir, et ça allait directement dans les poches des militaires", se rappelle un journaliste guinéen. "C’est de là que Dadis Camara tire ses connaissances de la corruption. Une expérience vécue", ironise-t-il sous le couvert de l’anonymat.

Des soldats au Camp Alpha Yaya Diallo, à Conakry, le 27 décembre 2008

Moussa Dadis Camara affirme ne posséder que "quelques terres et forêts" dans sa région natale. "Vérifiez et faites-moi condamner si je mens", lance-t-il aux journalistes. "Le capitaine président" a gardé son béret rouge, son treillis et ses quartiers à la caserne plutôt que de se couper de sa base en posant son barda au palais présidentiel. Une façon d’illustrer sa promesse : "Nous ne sommes pas là pour confisquer le pouvoir, mais pour assurer la transition démocratique (...) et restaurer la sécurité, châtier les corrompus et les trafiquants de cocaïne." A l’image d’Alpha Condé, la classe politique -qui demande des élections législatives et présidentielle avant la fin de 2009- lui accorde "le crédit de la sincérité, de la détermination et le bénéfice du doute". "Si l’armée n’avait pas occupé le siège vacant du pouvoir, on allait vers un nouveau bain de sang. Mais nous ne lui signons pas un chèque en blanc", ajoute un ex-premier ministre, Cellou Dalein Diallo. La nomination d’un civil à la tête du gouvernement a rassuré. Son penchant pour une version guinéenne improvisée de démocratie directe pour réformer les institutions surprend. Reste à savoir quand le capitaine Camara jugera accomplie sa "mission divine".

Christophe CHÂTELOT

Ahmed Sékou Touré

Chronologie

2 octobre 1958 : indépendance. Ahmed Sékou Touré devient président.

3 avril 1984 : Lansana Conté prend le pouvoir, après la mort d’Ahmed Sékou Touré.

1993 : il est élu lors d’une élection présidentielle contestée.

2001 : Lansana Conté se maintient au pouvoir en modifiant la Constitution.

Janvier-février 2007 : la répression d’une grève générale fait 200 morts.

22 décembre 2008 : mort de Lansana Conté

23 décembre : prise du pouvoir par un groupe d’officiers conduit par le capitaine Moussa Dadis Camara.

30 décembre : la junte nomme premier ministre un banquier, Kabiné Komara.

Kabiné Komara

AUTEURS 

  • Christophe CHÂTELOT

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source