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vendredi 23 juin 2017
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Rue 89, 16 janvier 2009

Corruption : Les zones d’ombre de l’affaire Dray

par Julien MARTIN, Pascal RICHE et David SERVENAY


Vue de Paris

Julien Dray contre-attaque. Visé par une enquête préliminaire pour abus de confiance, le député de l’Essonne et vice-président du conseil régional d’Ile-de-France a réclamé, mercredi 14 janvier, "la constitution d’un jury d’honneur composé de personnalités indépendantes, d’un haut niveau de respectabilité, afin d’étudier son patrimoine et ses comptes", a indiqué à l’AFP Me Léon-Lef Forster. Une action qui n’a pas de valeur juridique, mais à laquelle le socialiste est contraint, selon son avocat, car il "n’a toujours pas accès" au dossier judiciaire. Et une action qui lui permettra surtout de répondre aux informations divulguées dans les médias. En plus de la plainte contre X déposée, mardi 13 janvier 2009, pour violation du secret professionnel, Julien Dray a engagé les services d’un autre conseil, Me Emmanuel Pierrat, afin de faire citer en justice des journaux et sites Internet accusés de "propager des propos diffamatoires", et ce jusque dans les commentaires des internautes.

France


La dernière révélation provient d’ailleurs d’un média. L’Est républicain a publié, mercredi 14 janvier 2009, le rapport complet de Tracfin, la cellule antiblanchiment du ministère des Finances, à l’origine du déclenchement de l’enquête préliminaire. Un rapport qui détaille les zones d’ombres du dossier, liste ses dépenses et décrypte ses liens financiers avec les associations et le milieu des affaires. Le rapport de Tracfin met en lumière la dimension économique de liens politiques très anciens. Depuis la fondation de SOS Racisme, en 1984, sous l’égide de l’Elysée, Julien Dray est reconnu comme le "boss politique de ces orgas". Celui qui impose le slogan "Jospin t’es foutu, les lycéens sont dans la rue" en 1990. Mais aussi celui qui adoube les dirigeants de SOS et de la Fédération indépendante et démocratique lycéenne (Fidl) : "Les présidents n’étaient pas élus sans son accord", précise un ancien militant. Créée en 2000, l’association Les parrains de SOS Racisme est présidée par Pierre Bergé. Elle a pour objet principal de "soutenir" sa "nièce". L’homme d’affaires est le principal bailleur de fonds du mouvement. Il arrose un ancien président de l’Unef-ID (Marc Rozenblat), ainsi que les principaux permanents des "orgas", en particulier trois proches du député de l’Essonne :

Nathalie Fortis : ex de la Fidl, chargée de la presse à SOS racisme, puis attachée parlementaire de Julien Dray

Thomas Persuy : lui aussi ancien de la Fidl et permanent de SOS

Dominique Bouissou : attachée parlementaire de Julien Dray pendant des années, aujourd’hui chargée des relations presse de Ségolène Royal

Nathalie Fortis

Pour Tracfin, ces proches ont servi de relais à Julien Dray, comme l’indique l’analyse des flux financiers : "Le compte de Melle Fortis semble fonctionner à l’instar d’un "compte collecteur" par captation de fonds provenant d’associations (Fidl, Les parrains de SOS Racisme et autres...), ainsi que par des "dons" de personnes physiques proches de ces associations et/ou de M. Dray, la grande majorité de ces flux étant ensuite reversée à ce dernier." Dans quel but ? Pour quel usage ? En tout cas, sur une durée de dix-huit mois, les montants sont importants : "Au total, sur les deux comptes analysés, Melle Fortis a encaissé 101637 euros, issus majoritairement des deux associations précitées. Sur ces fonds M. Dray a bénéficié de 68600 euros." Au total, sur les 137505,93 euros provenant des deux associations (Fidl et les Parrains de SOS), Julien Dray voit arriver sur ces comptes bancaires 102985 euros. Au sein même du Parti socialiste, certains n’hésitent plus aujourd’hui, sous couvert d’anonymat, à parler d’un véritable "Pasqua de gauche".

Julien Dray

Julien Dray possède trois comptes bancaires, au Crédit du Nord, chez LCL et au Crédit coopératif. Si, selon Tracfin, une "absence de flux" est observée sur le dernier, les deux premiers présentent en revanche un "fonctionnement atypique". Sur son compte au Crédit du Nord, entre janvier 2006 et la fin septembre 2008, "des émissions de chèques et une utilisation régulière de ses cartes American Express" font apparaître un débit de 519663,15 euros ("29 relevés mensuels sont compris entre 4000 et 35200 euros"). Sur son compte chez LCL, pour la même période, les débits sont de 55328 euros "pour les flux les plus importants". Hôtellerie de luxe, habits haut de gamme, voyages quasi mensuels à Milan... Ses relevés de comptes publiés révèlent des pêchés aussi mignons que coûteux. Particulièrement la passion des montres de celui qui se définit comme un "acheteur compulsif". Tracfin note : "Les seules dépenses liées avec certitude à des achats présumés de montres ou d’accessoires d’horlogerie sur le territoire français s’élèvent à plus de 130000 euros." Un train de vie qui ne correspond pas à ses revenus. L’Est républicain, qui indique avoir contacté Julien Dray, écrit que le député de l’Essonne précise "que ses revenus, ajoutés à ceux de son épouse, sont de l’ordre de 15000 euros, parfaitement compatibles, selon lui, avec son train de vie". Or, entre janvier 2006 et septembre 2008, rien que le montant de ses dépenses relevées par Tracfin (519663,15 + 55328 = 574991,15 euros) dépasse celui des revenus allégués du couple (15000 x 33 mois = 495000 euros).

Une agence du Crédit du Nord, à Paris

Le rapport de Tracfin signale la trace de versements d’argent à Julien Dray par des "particuliers actifs dans la sphère économique". Facteur qui accroît les soupçons des enquêteurs, les signataires de certains chèques ont "soit leur siège dans le département dont Julien Dray est l’élu (l’Essonne, ndlr), soit obtenu un chantier public dans sa circonscription (un promoteur, ndlr), soit enfin obtenu un marché public avec le Conseil régional d’Ile-de-France (Eric Basset, un producteur de musique, ndlr)". Comme le remarquent pudiquement les auteurs du rapport, se pose dans certains cas la question de la "contrepartie". Des particuliers "exerçant des fonctions de direction dans la sphère économique ou associative" ont alimenté ses comptes à hauteur de 78300 euros, notamment :

François Malisan, gérant d’un atelier d’architecture à Brétigny-sur-Orge, dans l’Essonne (10000 euros).

Philippe Journo, promoteur immobilier, qui a eu "en charge une grande partie des travaux d’aménagement du centre commercial du Val-d’Orge, situé sur la commune de Sainte-Geneviève-des-Bois, circonscription électorale de Julien Dray" (13000 euros).

Robert Zarader, patron de pub et vice-président de TBWA Corporate (24000 euros).

Autres liens avec le monde des affaires : Pierre Bergé, Gilbert Wahnich (qui contrôle un groupe de literie et d’ameublement) ont abondé, avec Arte, le compte des "parrains de SOS racisme".

Une agence de la LCL

Or des sommes ont été retirées de ce compte, pour être en grande partie reversées sur des comptes personnels de Julien Dray. Par ailleurs, les enquêteurs pointent des retraits d’espèces, en provenance de ce même compte, "qui ne semblent pas obéir à une logique économique". Pierre Bergé, financier historique de SOS Racisme, a été interrogé par le Journal du Dimanche, et a eu cette réponse directe : "Julien est un ami. Je suis le parrain de sa fille. Il est possible que je l’aie soutenu et je suis prêt à le faire de nouveau." Julien Dray a affirmé qu’il s’expliquerait sur l’ensemble de ces versements et sur ses liens avec les milieux d’affaires. Reste que la loi impose la transparence du financement de la vie politique et interdit, depuis 1995, le financement des campagnes par des entreprises.

Pierre Bergé

Carte Centurion : "L’accès à l’inaccessible"

L’une des deux cartes bancaires de Julien Dray est la Centurion. Prix de la cotisation annuelle : 2000 euros. Vice-président d’American Express France, Armand de Milleville donnait une interview à Luxe Magazine à l’occasion du lancement de Centurion, début 2005. Extraits : "Il faut savoir qu’il existe des clients pour un vrai luxe, fondé sur la rareté ou l’unique. Dans le monde entier, ces ultra riches sont estimés à 1% de la population totale et les très riches, à 16,7 millions de personnes. C’est dire qu’en France, cette frange de personnes ne représente qu’un pourcentage infime de la population. A peine quelques centaines de personnes, pour être plus précis.

"Cette clientèle restreinte, identifiée parmi nos membres titulaires de la Platinum est une clientèle exigeante, recherchant l’excellence en tout et partout. (...) Elle a un pouvoir d’achat sans limite, et convoite l’unique ou l’exceptionnel. (...) On ne demande pas la Centurion, c’est nous qui invitons à la prendre et à bénéficier de ses services.

"Nous lui offrons l’accès à l’inaccessible. (...) Nous évoluons ici dans le domaine du rêve, de l’émotionnel, de la sensibilité et des aspirations. Sur un simple coup de fil, le titulaire Centurion se voit exaucé, sans avoir à se préoccuper des détails d’organisation."

Julien MARTIN, Pascal RICHE et David SERVENAY

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  • Julien MARTIN, Pascal RICHE et David SERVENAY

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source