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Le Monde, 1er février 2009

Corruption : Le racket et le clientélisme dans les universités au Cameroun

par Fanny PIGEAUD


Vue de Yaoundé

Les parents de Jean ont dû s’endetter pour payer son inscription en maîtrise à l’école de journalisme de l’université de Yaoundé. Le coût, 914 euros, de cette formation représente quatre mois de salaire de sa mère fonctionnaire. « Depuis, ils ont du mal à assurer les trois repas quotidiens de la famille », explique Jean. Problème, le tarif pratiqué par son établissement est illégal : la scolarité dans les universités publiques du Cameroun est fixée par la loi à 76 euros, un montant déjà trop élevé pour beaucoup de Camerounais. Les responsables de cette école, l’unique formation en journalisme de l’enseignement public, profitent de sa « notoriété » pour rançonner les étudiants, sans pour autant assurer des cours de qualité, dénonce l’Association pour la défense des droits des étudiants du Cameroun (Addec). Ce syndicat a osé porter plainte contre le directeur de l’école pour « concussion ». Une instruction est en cours. L’action en justice ne vise cependant qu’un pan de la « corruption multiforme » et du manque d’éthique qui gangrènent les sept universités publiques du Cameroun, l’un des pays les plus corrompus du monde, soupire Innocent Futcha, du Syndicat national des enseignants du supérieur (Synes).

Cameroun


Pour ses dirigeants, l’université n’est aujourd’hui qu’une vache à lait. Les recteurs captent ainsi une bonne part des budgets universitaires qu’ils utilisent pour l’entretien de leurs « hôtels particuliers » ou les salaires des nombreux membres de leur « cabinet ». En toute légalité : tout puissants, nommés par le pouvoir, ils ne peuvent pas être démis de leurs fonctions par leur conseil d’administration. Inscriptions des étudiants, missions à l’étranger, organisation des examens : tous les prétextes sont bons pour s’octroyer chaque année des primes de plusieurs dizaines de milliers d’euros. « C’est du vol institutionnalisé », s’insurge un prof.

Un bâtiment universitaire à Yaoundé

Pendant ce temps, le budget de fonctionnement des départements universitaires dépasse rarement les 3000 euros. Les bâtiments en nombre très insuffisant sont délabrés, les bibliothèques restent vides, les facultés de sciences n’ont pas de laboratoires, les résidences des étudiants, fliqués par des milices au service des recteurs, sont dans un état déplorable, aucun crédit n’est consacré à la recherche, et les profs ont des salaires qui leur permettent à peine de vivre (800 euros en fin de carrière). Certains enseignants, qui ont dû parfois payer pour être recrutés, n’hésitent pas à racketter leurs étudiants : ils les obligent d’acheter leurs cours polycopiés sous peine de les priver d’examens, monnayent la validation de leurs unités de valeur. « Pour beaucoup, l’ambition n’est plus de former des savants mais de s’enrichir », déplore un syndicaliste. Les magouilles touchent aussi les concours d’entrée aux grandes écoles : les candidats paient des pots-de-vin de plusieurs milliers d’euros pour être sélectionnés. Des étudiants parviennent ainsi à être admis à l’oral sans avoir passé l’écrit...

Des étudiants à Yaoundé

C’est au début des années 1990, au lendemain de durs mouvements de contestation contre le président, Paul Biya, au pouvoir depuis 1982, que la descente aux enfers a commencé : le régime a décidé de reprendre en main l’université, foyer des revendications. Il en a fait une dépendance du parti au pouvoir. Les évolutions de carrière des enseignants n’ont depuis plus grand-chose à voir avec leur niveau académique : elles sont de plus en plus le résultat de relations clientélistes et d’actes d’allégeance au parti. « Il y a une volonté politique de tuer et de prolétariser l’université », juge Innocent Futcha. « On lui donne peu de moyens financiers et on choisit en son sein des individus à qui on accorde des privilèges et qui ont pour mission de faire taire les autres », explique-t-il. « Tout est fait pour mettre en minorité les universitaires de qualité », renchérit un collègue. Résultat : si elle compte encore quelques profs brillants, reconnus à l’étranger à défaut de l’être chez eux, l’université camerounaise, autrefois l’une des meilleures du continent africain, est aujourd’hui d’un niveau lamentable. Les étudiants quittent de plus en plus nombreux le pays pour aller se former au Niger, au Mali ou en Guinée, des Etats pourtant moins riches que le Cameroun. « L’université camerounaise traverse une crise dont personne ne soupçonne l’ampleur », se désespère un professeur. « Ce qui est en train de se passer est un crime contre l’avenir du pays, poursuit-il. Pourtant, ça n’émeut plus personne. »

Fanny PIGEAUD

Paul Biya

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source