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dimanche 30 avril 2017
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Le Figaro, 22 juillet 2009

Corruption : Richard Daley, le faiseur de roi de Chicago

par François HAUTER


Vue de Chicago

Chicago, la ville du nouveau président américain. C’est aussi le domaine de la famille Daley, maires de père en fils. Barack Obama y a fait ses classes et a dû composer avec la machine démocrate la plus corrompue du pays, avant d’être soutenu par elle.

Etats-Unis


Est-il indifférent que Barack Obama doive largement son élection à l’appui de la plus formidable machinerie politique du Parti démocrate, réputée absolument corrompue, celle du maire démocrate de Chicago, Richard Daley ? John MacArthur, le président de Harper’s Magazine et auteur d’Une caste américaine, les élections aux États-Unis expliquées aux Français (Les Arènes, 2008), l’affirme : « Il est absurde de suggérer que quelqu’un venant de Chicago puisse réformer. Sans l’aide de Daley, Obama n’aurait pas pu réussir. À Chicago, si l’on est utile à la machine Daley, on est utilisé. Sinon, l’on est rejeté. Vous ne pouvez pas faire partie du clan Daley si vous n’êtes pas malhonnête. C’est très mafia. » J’aime, chez John, ce ton iconoclaste. Natif de Chicago, millionnaire, il est un esprit libre. Il est assez isolé dans la presse américaine, tant ses confrères chantent en chœur, depuis neuf mois, les louanges de leur nouveau président. On se croirait au début de la seconde guerre des États-Unis en Irak, lorsque les journalistes du pays, aussi patriotes que leurs lecteurs, posaient au garde à vous devant la Maison-Blanche de George W. Bush.

John Rick MacArthur

L’unanimisme chez les journalistes a toujours éveillé mes soupçons, d’autant qu’en France, nous sommes les spécialistes de la révérence depuis Louis XIV. Ma devise a toujours été de ne pas gâcher mon métier par politesse. Si je tresse des louanges à des personnages qui ne le méritent pas, c’est que je suis un imbécile, puisque je me suis fait manipuler. Cela m’est arrivé trop souvent pour que je ne sois pas devenu un méfiant. Je peux donc me tromper, mais j’ai moi aussi tendance à penser que l’histoire d’Obama est un peu trop lisse pour être crédible. Le mensonge est ce que l’on oublie de dire. Aux États-Unis comme en France, il est impossible de gagner une élection présidentielle sans un parti en ordre de marche derrière soi. Comment Barack Obama, un quasi-inconnu, a-t-il pu terrasser, au sein de son parti, le puissant clan new-yorkais des Clinton ? « Il y a trois machines électorales qui comptent dans le Parti démocrate : celle du Texas, celle de New York et, la plus efficace, celle de Chicago », explique la journaliste politique Allison Silver. Chicago est donc la clef de l’élection de Barack Obama. Les soutiens qu’il y a trouvés auprès du tsar local, le maire Richard M. Daley, lui ont permis d’être élu. Lorsqu’on est un nouveau venu en politique, on ne lève pas 800 millions de dollars en quelques mois, sans les parrainages qui font la différence, dans la grande industrie. Dans ce domaine, M. Obama a braconné les meilleurs conseillers et les plus généreux donateurs de Hillary Clinton à la vitesse de l’éclair. Une razzia, que les talents d’orateur du candidat ne suffisent pas à expliquer.

Barack Obama

Chicago n’est pas simplement l’une des vingt-cinq villes passionnantes du pays qui, en se concurrençant sans merci, remodèlent infiniment l’Amérique. Chicago est la patrie des individus déraisonnables, des personnages extravagants pour lesquels rien -mais strictement rien- n’est jamais irréalisable. J’en avais eu un avant-goût durant mon séjour à Washington. Mon voisin était un milliardaire du nom de Daniel J. Terra. Les résidences sont très proches les unes des autres, dans le quartier de Georgetown et, par mes fenêtres, je ne me lassais pas d’admirer une collection époustouflante de tableaux impressionnistes. L’on se parle forcément, d’une maison à l’autre, aux États-Unis, et j’apprends ainsi que Daniel Terra a dirigé la campagne de levée des fonds pour l’élection de Ronald Reagan, avant de devenir son ambassadeur pour les Affaires culturelles. L’Art Institute de Chicago, l’un des plus grands musées des États-Unis, lui demande à quelles conditions il accepterait de léguer sa collection à sa ville natale. La réponse est abrupte : il souhaite que le musée porte son nom. Il veut également le diriger. Après de longues tergiversations (la collection Terra est riche d’un millier de chefs-d’œuvre), l’Art Institute refuse. Daniel Terra achète donc l’immeuble situé en face du musée, il le fait raser et construit le « Musée Terra ». Il créera également le merveilleux Musée d’art américain à Giverny.

Daniel James Terra

Chicago, c’est le Shanghaï de l’Amérique. Pendant un siècle et demi, les richesses des grandes plaines ont convergé vers ses silos, ses usines, ses abattoirs. C’est la ville la plus américaine, le muscle du pays, sa force brutale, son esprit robuste, une palpitation monstrueuse où l’on a trituré les céréales, le bois, l’acier, et où, dans un déluge de sang, des millions de vaches ont été réduites en boîtes de corned-beef. Des fortunes immenses ont été amassées et flambées. Les intellectuels se sont réfugiés dans l’enclave de l’université ou bien ils sont partis. Seul compte l’argent à Chicago. C’est là que les Américains inventent le chewing-gum (Wrigley), les ventes par correspondance (Sears), le gratte-ciel (en 1882, Burnham & Root font monter le premier d’entre eux jusqu’à dix étages), le métro suspendu en 1892, la pilule contraceptive, la bombe atomique, les robots ménagers, le barbecue, la caméra 16 mm de Bell & Howell, le fer à repasser Sunbeam, la balle de tennis Wilson, la télécommande de télévision, les céréales de petit déjeuner, le téléphone portable (Motorola, en 1983), les « bunnies » de Playboy... Les entrepreneurs se font construire des châteaux médiévaux ou des gratte-ciel sublimes en guise de garçonnières. Al Capone, avec son ordre barbare, impose une féodalité sicilienne d’où il sort. Chicago semble n’admettre que la force, la violence, le pouvoir sans partage.

Al Capone

Cet ordre règne sur la ville, depuis 1955 presque sans interruption, avec la famille Daley. Entre 1983 et 1987, seulement, profitant d’une rivalité entre les héritiers de Richard J. Daley (le père), un Noir américain, le démocrate Harold Washington, sera le maire de la ville. Réélu six fois, Richard J.Daley, surnommé « The Boss » est d’origine irlandaise. Grâce à son appui, John F. Kennedy, le premier président catholique des États-Unis, arrache de justesse la Maison-Blanche à Nixon. Son fils, Richard M. Daley, est réélu lui aussi six fois. Il pousse Barack Obama.

Richard Michael Daley

Avant d’être élu au Sénat, à Washington, en 2004, Barack Obama a été élu trois fois, entre 1997 et 2004, au Sénat de l’État de l’Illinois. En 2000, il s’est présenté pour un siège à la Chambre des représentants, à Washington, et il a perdu cette élection. Son adversaire était Bobby Rush, un ancien des Black Panthers, qui avait osé briguer l’hôtel de ville en 1998, contre le maire sortant, M. Daley. Personne n’a pu prouver que la candidature de Barack Obama avait été téléguidée par Richard M. Daley, pour lancer un avertissement à Rush. Toujours est-il qu’en 2004 Obama entre au Sénat, à Washington. Les relations entre Barack Obama et le maire Daley se sont nouées autour des hommes qui entourent aujourd’hui le président des États-Unis. L’architecte de la campagne de M. Obama, pour le Sénat, en 2004, est David Axelrod. Cet ancien chroniqueur municipal du Chicago Tribune est devenu, en 1989, le consultant politique de M. Daley. Le principal collaborateur du président, le secrétaire général de la Maison-Blanche, Rahm Emanuel, a commencé sa carrière politique en levant des contributions financières pour M. Daley. Michelle Obama, avant que son mari ne se lance dans une carrière politique, était l’une des assistantes du maire Daley. Lorsque son époux est devenu sénateur, elle a touché d’importants salaires pour des emplois à mi-temps dépendants de la municipalité.

Michelle Obama

David Axelrod, qui a fabriqué l’image publique et exercé un contrôle absolu sur la communication de Barack Obama, a toujours distancié son poulain de Richard M. Daley. C’est compréhensible. Le conseil municipal de Chicago n’est pas un modèle de démocratie à présenter aux enfants. C’est un soviet comprenant 49 démocrates pour un républicain. Lorsque ce conseil se réunit, le maire se permet de couper le micro à ceux qu’il ne veut plus entendre. Les affaires de corruption à Chicago sont tellement habituelles et plus nombreuses qu’ailleurs aux États-Unis que le FBI entretient trois unités anticorruption dans la ville. En 1991, le Chicago Sun Times faisait sa une avec un événement sans précédent : aucun élu de la ville n’avait été condamné depuis douze mois (la moyenne depuis 1972 est de deux élus emprisonnés par an). Le dernier de ces scandales concerne le gouverneur de l’Illinois, Milorad Blagojevich. L’un de ses collaborateurs, en 2002, s’appelait Barack Obama. Milorad Blagojevich vient d’être arrêté et risque dix années de prison. Le FBI l’a mis sur écoutes et l’a enregistré alors qu’il monnayait son soutien au choix d’un remplaçant pour le siège de sénateur que M. Obama venait de laisser vacant. S’il est condamné, M. Blagojevich sera le quatrième à perdre sa place pour délit de corruption, parmi les sept derniers gouverneurs de l’Illinois. John Kass, chroniqueur au Chicago Tribune, raconte que la méthode Daley « pour mener à bien n’importe quel projet public, qu’il soit grand ou petit, est de graisser les pattes nécessaires ».

Milorad Blagojevich

Cela ne signifie évidemment pas que Barack Obama ait trempé dans ces affaires louches. Mais il est certain que l’actuel président n’en a pas ignoré grand-chose. Il a dû composer avec la machine démocrate la plus corrompue du pays, avant d’être soutenu par elle. Un service rendu en valant un autre, la Maison-Blanche a déjà mis son poids dans la balance pour que Chicago accueille les jeux olympiques de 2016. Le maire, Richard M. Daley, pourra ainsi être réélu une septième fois, battant le record de son père. Barack Obama n’est donc ni une fleur sur un tas de fumier, ni un chevalier sans peur et sans reproches. Il n’est pas non plus un naïf ou un idéaliste utopique. Il compose, il s’arrange, il manœuvre, il manipule, il utilise, il manigance, il est un tacticien chevronné, un politicien froid et calculateur, sans états d’âme, un orateur brillant entouré de conseillers redoutables. Avec ses majorités au Sénat et à la Chambre des représentants, il dispose d’un pouvoir exceptionnel à Washington, cette ville que beaucoup surnomment « Hollywood pour les gens laids ».

François HAUTER

Vue de la Maison Blanche

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source