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dimanche 26 février 2017
Vous êtes ici Accueil Archives Archives Irak (5ème partie) : Du 1er mai 2004 au 15 mai 2004
Le Temps, 30 avril 2004

L’Irak de George Bush, paradis des nouveaux mercenaires

par Samuel GARDAZ


Une révolution militaire, amorcée sous d’autres cieux, se précise en Mésopotamie. Supplétifs d’une armée américaine débordée, de 10000 à 15000 hommes, employés par une vingtaine de sociétés privées, s’adonnent à des tâches d’instruction et de protection habituellement dévolues aux soldats.

La profession, prise régulièrement pour cible par les résistants irakiens, a subi de nombreuses pertes dans l’aventure. Et certaines voix s’élèvent en son sein pour réclamer le droit de disposer de moyens plus puissants, au risque de rendre la situation plus ambiguë encore.


Regard aux aguets derrière leurs lunettes de soleil, silhouette affûtée et fusil d’assaut prêt à faire feu, les agents de sécurité privés sont devenus les acteurs incontournables et omniprésents de l’Irak « libéré ». Majoritairement américains, britanniques ou sud-africains, ces anciens militaires d’unités d’élite de leur pays d’origine sont aujourd’hui entre 10000 et 15000 dans le pays et constituent de facto la deuxième « armée » étrangère en Irak, après le contingent des Etats-Unis. Leur nombre pourrait même augmenter après le 30 juin, date de la passation de pouvoirs du Conseil de gouvernement transitoire à un nouveau pouvoir irakien.

Ces employés des « Private Military Companies » (PMC), dont en réalité la moitié est armée, se rencontrent à tous les points clés du nouvel Irak : ce sont par exemple les hommes de la société américaine Blackwater qui assurent la sécurité rapprochée de Paul Bremer, l’administrateur américain en Irak. Des Fidjiens recrutés par la britannique Global Risks Strategies ont protégé le convoyage de la nouvelle monnaie irakienne à travers le pays. La société sud-africaine Meteoric forme les gardes du corps chargés de la sécurité des ministères irakiens. Bref, individus, bâtiments officiels ou sièges de sociétés, voire ambassades, champs pétrolifères et même journalistes : dans un pays en proie à l’insécurité, il n’est quasiment plus un seul secteur d’activité où ces sociétés privées, estimées à une vingtaine en Irak, ne soient impliquées.

Si le recours à des supplétifs est vieux comme le monde, l’occupation de l’Irak marque l’apothéose de la version moderne du phénomène. Le chiffre d’affaires annuel de ce secteur d’activité est estimé à plus de 1 milliard de dollars. La fin de la guerre froide à partir de 1991 a entraîné une très forte réduction des effectifs militaires dans les armées occidentales. Dans le même temps, de nouveaux conflits ethniques à travers le monde ont constitué le terreau où certains de ces soldats démobilisés, reconvertis en chefs d’entreprise inspirés, ont fait leurs premières armes de « corporate warriors », pour reprendre l’expression de l’Américain Peter W. Singer, chercheur à la Brookings Institution de Washington et l’un des meilleurs connaisseurs du phénomène (lire l’interview ci-contre). Les sociétés sud-africaines Executive Outcomes ou britannique Sandline -officiellement dissoutes aujourd’hui- ont été les précurseurs dans les années 90, essentiellement en Afrique, entraînant dans leur sillage une multiplication de nouveaux acteurs aux rôles tout aussi troubles.

Médiatisée par la mort de quatre des siens début avril 2004 à Falloujah (ses employés avaient été tués dans une embuscade et leurs corps carbonisés mutilés par la foule), Blackwater est particulièrement représentative des zones d’ombre qui entourent ce secteur d’activité. La société basée en Caroline du Nord a été fondée en 1998 par d’anciens commandos Seals de la Marine US. Ses installations sont à ce point modernes que des soldats d’élite de l’armée américaine ou de la police locale viennent s’y entraîner. Si bien que, sur le terrain, la frontière est des plus floues entre la mission de ses employés et celle des soldats de la coalition. Les victimes de Falloujah escortaient-ils un convoi d’aide humanitaire, comme affirmé à l’annonce de leur mort ? Ou étaient-ils en train de mener certaines des tâches opérationnelles que les armées anglo-saxonnes ne souhaitent plus assurer, notamment pour des raisons politiques ? Un civil tué en Irak n’a pas le même impact médiatique que le retour au pays d’un cercueil orné de la bannière étoilée. Et en cas de dérapage, le gouvernement pourra s’en laver les mains à bon compte.

Cette zone grise dans laquelle évoluent ces agents privés de sécurité explique le nombre d’accrochages dans lesquels ils ont été impliqués. Des incidents qui ne sont pas répertoriés par les autorités de la coalition, puisque concernant des civils. A Kut (sud de Bagdad) début avril 2004, cinq gardes de sécurités de la société britannique Hart Group ont été assiégés pendant plusieurs heures dans un bâtiment par des partisans de l’imam chiite radical Moqtada Sadr. Leurs appels aux forces de la coalition -une unité ukrainienne- sont demeurés sans réponse et l’un des agents a été tué avant que les quatre autres ne parviennent à s’échapper. Au total, six anciens des forces spéciales ont été tués depuis le début du mois. Et des voix s’élèvent dans la profession pour réclamer le droit de s’équiper d’armements plus puissants que ceux dont elle dispose actuellement, au risque de brouiller un peu plus la ligne de partage entre civils et militaires.

« Dans cette véritable zone grise, quel rôle voulons-nous leur laisser jouer ? demande Michael Donovan, chercheur au Centre pour les informations de défense à Washington, interrogé récemment par The Guardian. C’est une chose qu’ils assurent la sécurité de Karzaï (ndlr : le président de l’Afghanistan), c’en est une autre de les faire combattre à votre place. »

Samuel GARDAZ

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