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Le Monde, 15 août 2009

Corruption : Le système de l’enseignement supérieur roumain mis en cause par un scandale

par Mirel BRAN


Vue de l’Université Spiru-Haret

Siru Haret, le grand réformateur de l’enseignement roumain au 19e siècle, doit se retourner dans sa tombe. Pour avoir délivré par dizaines de milliers des diplômes non reconnus au terme d’un enseignement indigent, l’université privée de Bucarest qui porte son nom est l’épicentre d’un scandale qui met en cause le système de l’enseignement supérieur en Roumanie.

Roumanie


En termes quantitatifs, l’Université Spiru-Haret peut s’enorgueillir d’être le plus gros centre universitaire privé d’Europe avec ses 300000 étudiants. Mais vue sous l’angle de la qualité de l’enseignement, Spiru-Haret est loin du compte. Le ministère roumain de l’enseignement l’a gommée de la liste des universités privées autorisées, le 24 juin 2009. "Je suis désolée pour les étudiants, mais l’Université Spiru-Haret fonctionne illégalement", a affirmé la ministre Ecaterina Andronescu.

Ecaterina Andronescu

L’aventure de cette machine à délivrer des diplômes commence en 1991, lorsqu’Aurelian Bondrea, un haut responsable du ministère de l’Education à l’époque de la dictature communiste, crée la fondation La Roumanie de demain, devenue, en 2000, une université privée. Chargé du contrôle des diplômes sous le communisme, il bascule dans le capitalisme sauvage après la chute de Nicolae Ceausescu. Aujourd’hui, son université compte 30 facultés et des antennes à l’étranger pour l’enseignement à distance : à New York, Toronto, Paris, Rome, Madrid, Vienne et Tel-Aviv. L’Université Spiru-Haret a bénéficié de l’envolée du nombre d’étudiants ces dernières années. De 63600 en 1999, les diplômés sont passés à 220000 en 2009. Au total, la Roumanie compte 950000 étudiants, soit 44 étudiants pour mille habitants, un des taux les plus élevés d’Europe. Pour capter au mieux les nouveaux étudiants, l’Université Spiru-Haret a ouvert sans autorisation de nouveaux départements d’enseignement à distance. Sur les 300000 étudiants inscrits, seuls 44714 suivent les cours. Les antennes ouvertes à l’étranger n’ont pas eu le feu vert du ministère. Cet échafaudage illégal a permis à l’institution d’encaisser une centaine de millions d’euros en 2008. La résistance opposée par l’Université Spiru-Haret aux contrôles du ministère public s’explique aussi par son pouvoir d’influence. Une partie des parlementaires et des hauts fonctionnaires roumains sont en effet passés par ses bancs. Le 25 juillet 2009, un groupe d’intellectuels a adressé une lettre ouverte aux autorités pour mettre fin à la "gigantesque imposture universitaire créée par l’Université Spiru-Haret". "Rien ne peut justifier des registres de 9000 d’étudiants gérés par un seul professeur", affirment-ils. Le ministère de l’Enseignement a décidé de prendre le taureau par les cornes en mettant fin à la fabrique de diplômes. La décision de la priver de son autorisation et d’effectuer des contrôles systématiques a valu au ministère une véritable guerre de la part de l’université incriminée. "Seuls les juges peuvent se prononcer sur la légalité d’un diplôme, s’est défendu le recteur Aurelian Bondrea. La loi ne donne aucune autorité au ministère de l’enseignement dans ce domaine." Rasvan Bobulescu, chef du syndicat Alma Mater, s’agace, lui, du retard avec lequel ont réagi les pouvoirs publics. "Cette situation est due à la passivité du ministère, s’insurge-t-il. On a pris enfin la bonne décision en ce qui concerne l’escroquerie Spiru-Haret. Cette institution s’est comportée comme un Etat dans l’Etat et se permettait tout."

Razvan Bobulescu

Mis à part Spiru-Haret, 31 autres universités privées ont ouvert leurs portes en Roumanie. Aujourd’hui, 60 % des étudiants roumains choisissent l’enseignement privé, dont les exigences sont minimes. "Nous ne pouvons pas donner le chiffre exact des étudiants inscrits dans ces institutions", avoue Mihai Floroiu, porte-parole de l’Agence de contrôle de la qualité de l’enseignement. Ces universités invoquent leur autonomie et refusent de déclarer le nombre de leurs étudiants. Dans ce contexte, le parquet national anticorruption s’est saisi du cas de deux universités fantômes d’Alexandria, qui auraient délivré 15000 faux diplômes pour un prix de 3000 euros l’unité. Le bénéfice des universités Al Ghica et Europa Ecor d’Alexandria est estimé à 45 millions d’euros par an. Les révélations sur le trafic de diplômes semblent n’être que la partie visible d’un iceberg aux ramifications politiques et mafieuses.

Mirel BRAN

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