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vendredi 24 mars 2017
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Rue 89, 4 septembre 2009

Corruption : Omar Bongo, Elf et la France

par David SERVENAY


Plateforme pétrolière d’Elf au large de la côte gabonaise, près de Port Gentil

Les intérêts français ont été pris à partie au Gabon par des manifestants contestant le soutien de Paris à Ali Bongo, proclamé, jeudi 3 septembre 2009, président du Gabon. Des soldats français ont été déployés à Port Gentil, la capitale économique du Gabon, pour protéger le consulat de France attaqué par les protestataires. Pourquoi la France est-elle prise à partie ? Retour sur quelques éléments embarrassants.

Gabon


Omar Bongo, corrupteur ? Le Gabon, émirat pétrolier ? Les campagnes électorales françaises financées par des fonds africains ? Vous n’y pensez pas bonnes gens ! Face aux dénégations multiples des hommes politiques, de Jacques Chirac à Nicolas Sarkozy, en passant par le timide Parti socialiste, Rue89 exhume quelques courriers du Vieux sage, époque Elf-Aquitaine. Souvenirs, souvenirs...

Le pacte de corruption date des années 1970 et s’appelle le « protocole Guillaumat ». Du nom de ce grand commis de l’Etat, homme du renseignement, nucléocrate et surtout architecte de l’empire pétrolier tricolore. Conséquence directe des chocs pétroliers qui ont vu de petits Etats africains devenir en quelques mois des magnats de l’or noir, le système consiste à rendre opaques les revenus du pétrole pour alimenter les caisses noires du chef de l’Etat.

Omar Bongo

Il existe alors trois mécanismes distincts :

les « bonus » versés dans la phase exploratoire de la recherche pétrolière, jusqu’à plusieurs dizaines de millions de dollars par an ; les « abonnements », soit la part prélevée sur chaque baril de brut commercialisé, environ un dollar par baril ; les « préfinancements », prêts gagés sur la production à venir, avec la caution d’Elf, sur lesquels sont prélevés de 1 % à 3% de commissions en jouant sur des différentiels de taux d’intérêts. Précision : ce système n’a été inventé ni par les Français ni par Omar Bongo, mais par le grand ministre du pétrole saoudien que fut le Sheikh Ahmed Zaki Yamani. Le président du Gabon va avoir l’intelligence d’adapter à son petit pays ce grand système de corruption internationale. Ainsi, dans les deux premières lettres de 1987 et 1991 que nous dévoilons, le président Bongo fixe pour Elf Gabon le montant de l’abonnement : « Nous vous autorisons à verser à votre société de commercialisation ELF TRADING S.A. la somme de US dollar 1 par baril produit au Gabon par vos sociétés ELF GABON et SNEA. Ces versements, qui se feront sur une base trimestrielle, sont des charges déductibles (un dollar/baril). »

Ahmed Zaki Yamani

Cet argent est ensuite reversé sur le compte personnel d’Omar Bongo à la Fiba (Banque française intercontinentale), la banque partagée par la famille Bongo et Elf, ou à une Anstalt (société offshore) au Lichtenstein. Pourquoi le Lichstentein ? Claude Gosselin, chargé de la comptabilité occulte d’Elf, répond ainsi aux juges qui enquêtent sur le groupe pétrolier : « Parce qu’il s’agit d’une tradition initiée de longue date, qui a donné entière satisfaction aux bénéficiaires par son opacité et ses secrets. » Détail : l’argent de la corruption est défiscalisé, tant au Gabon qu’en France, comme en atteste l’instruction N°1 -non datée- signée par Philippe Jaffré, nouveau président balladurien d’Elf à partir d’août 1993.

Philippe Jaffré

Le fonctionnement de la caisse noire gabonaise est très codifié. Il concerne une poignée d’hommes au sommet de la direction d’Elf, où le « monsieur Afrique » André Tarallo, joue le rôle de grand argentier : « M. Tarallo reçoit les instructions des présidents du Gabon et du Congo et, pour leur exécution, adresse à M. Gosselin une note signée de lui. M. Gosselin procède alors au versement des fonds aux bénéficiaires désignés qui ne doivent en aucun cas être des résidents français. » Rien n’empêche les « bénéficiaires » de reverser leurs pots-de-vin à qui ils veulent... Notez qu’en 1993, le président du Congo est Pascal Lissouba, le tombeur de Denis Sassou N’guesso qui reviendra au pouvoir en 1997.

André Tarallo

Fort de la réussite de ce système, Omar Bongo décide de « privatiser » le système en déléguant à deux hommes de confiance la responsabilité de la « gestion du compte dans lequel seront versés les frais commerciaux ». Le premier est André Tarallo qui, tout en conservant la fonction de président d’Elf Gabon, a quitté la direction d’Elf. Le second est son conseiller personnel pour les affaires pétrolières, Samuel Dossou Aworet. Au même moment, le 13 décembre 1996, il écrit à Philippe Jaffré pour confirmer le montant des « abonnements » négociés : « Nous vous confirmons que les montants qu’il convient de prélever pour les frais commerciaux sont d’environ dix millions de dollars US par trimestre. »

Samuel Dossou Aworet

Enfin, dans un dernier courrier non daté mais postérieur aux deux autres, le président du Gabon donne pour instructions à ces missi dominici de liquider « Elmora, Versima, Ferana », trois de ses « Anstalten » personnelles. La curiosité persistante des magistrats de l’affaire Elf, en particulier celle de Renaud van Ruymbeke qui a décortiqué l’audit financier du juge suisse Paul Perraudin, va les conduire à perquisitionner la Fiba, avenue Georges V, à Paris. La banque est cambriolée quelques jours plus tard, puis fermée au bout d’un mois. Toutes les archives ont été nettoyées. Trop de noms sur les bordereaux de compte...

David SERVENAY

Renaud van Ruymbeke

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