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L’Express, 8 novembre 2009

Informations internationales : Le réquisitoire de Carla Del Ponte

par Delphine SAUBABER


Un charnier près de Srebrenica, en Bosnie

Slobodan Milosevic, Radovan Karadzic, Ratko Mladic... L’ex-procureure du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie revient, dans un livre, sur la traque des criminels de guerre. Et dénonce les entraves des Etats au nom de la realpolitik.

Carla Del Ponte


Cet après-midi de septembre 2000, à Washington, Carla Del Ponte marche dans les pas pressés d’un appariteur, le long d’un couloir vide, à une encablure de la Maison-Blanche. Un brin intimidée, elle voit défiler les colonnades et se dit qu’elle n’a jamais vu pareil étalage de puissance. La procureure du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) a rendez-vous avec le maître espion de la planète : George Tenet, directeur de la CIA. Il l’accueille, tout en exubérance méditerranéenne. Il a du pain sur la planche. Saddam Hussein est toujours au sommet. Tout le monde se plaint de l’envolée du baril de pétrole, qui s’enflamme. Il sait peut-être aussi que, dans quelques semaines, les foules déchaînées déferleront sur Belgrade pour destituer Slobodan Milosevic, le président serbe. Et Carla Del Ponte, donc, vient le supplier de l’aider à pister deux fugitifs : Radovan Karadzic et Ratko Mladic, ex-chefs des Serbes de Bosnie, inculpés du génocide de Srebrenica, le pire massacre d’Europe depuis les crimes nazis. George Tenet sourit, observe que Radovan Karadzic a un air de parrain corléonais, qu’il traque, urbi et orbi, des types qui ne parlent jamais au téléphone. Et il conclut : "Karadzic est ma priorité numéro un". Carla est aux anges. Quelques mois plus tard, elle s’en retourne le voir dans son bunker de verre et d’acier. Lui serine : "George, six mois ont passé et j’ai du mal à vous croire". Et là, il la cueille au vol : "Ecoutez, Madame, je me contrefous de ce que vous pensez". Ce n’est pas la dernière fois que Carla Del Ponte se fera balader. Mais elle aussi a appris la règle du jeu.

George Tenet

Carla Del Ponte a été nommée, en 1999, à la tête du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie qui devait reprendre le flambeau des tribunaux de Nuremberg et de Tokyo. Elle en est repartie hantée par le regard fou des survivants et un "étrange sentiment de vide au fond de l’âme" : 62 mises en accusation signées, Ratko Mladic toujours en fuite, Radovan Karadzic arrêté après son départ, en 2008, et Slobodan Milosevic sauvé du châtiment par un infarctus. Mais c’était la première fois dans l’histoire qu’un un ex-chef d’Etat était jugé pour génocide et crimes contre l’humanité. On a bien reproché à Carla Del Ponte d’avoir vu trop grand, en voulant juger en un seul procès-spectacle "le boucher des Balkans", en chef d’orchestre de toutes les guerres : Kosovo, Bosnie, Croatie. On lui a reproché un bilan mitigé, une identification parfois excessive aux damnés de l’Histoire. Alors, dans La traque, les criminels de guerre et moi (Ed. Héloise d’Ormesson), elle accuse. Huit ans dans la justice internationale : une odyssée de charniers puants, d’espoirs illicites et de coups fourrés. Un face-à-face féroce entre la justice et la politique, qui n’en sort pas grandie.

Ratko Mladic

Au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, Carla Del Ponte fut le cauchemar des criminels de guerre et des diplomates, qui en ont fait l’ennemie du pragmatisme lucide : "Brutale, bouledogue..." Venue de Suisse, elle a vite appris. Juste avant qu’elle n’arrive à Zagreb, en 1999, Franjo Tudjman, le père de la Croatie indépendante, décrète, de son lit d’hôpital, que le pays ne déportera jamais à La Haye les officiers qui l’ont "libéré du mal". En avril 2000, la procureure prie la Serbie de coopérer. Le ministre de la Justice répond "à la sale pute Del Ponte". Une variante du patelin "Comptez sur nous", cent fois entendu dans ses conversation avec des officiels des Balkans et d’ailleurs, marquant généralement le moment où elle prenait son sac Vuitton et repartait bredouille. Ainsi, "pendant huit ans, écrit-elle, j’ai consacré l’essentiel de mon temps à battre le rappel pour que les dirigeants politiques fassent pression sur des Etats comme la Serbie et la Croatie et les persuadent de coopérer". Si bien qu’elle se fait blâmer par Kofi Annan, le secrétaire général des Nations Unies, car elle a demandé aux Etats-Unis de conditionner l’aide financière à la Serbie à la coopération avec le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie. Elle aurait dû se taire, eu égard à "la position délicate dans laquelle se trouve M. Kostunica [le président serbe a succédé à Milosevic en 2000]". Vojislav Kostunica, alors érigé par les internationaux en "homme de paix", en "modéré", et qui, face à Carla Del Ponte, en nationaliste ombrageux, invective le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie et entravera la coopération.

Vojislav Kostunica

En mai 2001, à la veille d’une réunion au Quai d’Orsay, Carla Del Ponte, qui sait utiliser les medias, attaque dans Le Monde : elle veut Slobodan Milosevic à La Haye, avec l’aide de la communauté internationale, dont la France. Hubert Vedrine, ministre des Affaires étrangères, la reçoit, "furieux". L’Europe prêche la prudence, au nom de la paix... De fait, c’est grâce aux ultimatums de Washington et au zèle du Premier ministre serbe, Zoran Djindjic (assassiné en 2003), que Slobodan Milosevic sera expédié à La Haye. Mais, plus tard, Carla Del Ponte apprend les tractations parallèles menées par les Américains avec les Serbes, dans la traque de Ratko Mladic... Elle se demandera pourquoi ils s’intéressent plus à lui qu’à Radovan Karadzic. Pourquoi, aussi, ils soutiendront tant, avec les Britanniques, Ramush Haradinaj, ex-chef de l’UCK, la milice albanaise du Kosovo, qu’elle inculpera peu de temps après son élection comme Premier ministre.

Slobodan Milosevic

Au fond, c’est le récit du combat inédit d’un tribunal international, créé par les Etats, pour conquérir son indépendance. Sans pouvoir de police judiciaire, il dépend de la coopération -sélective- des gouvernements, dans ses enquêtes. Et la mauvaise conscience des Occidentaux, qui ont regardé le génocide les bras croisés, n’aide pas... D’où la nécessité d’interférer en politique, se défend Carla Del Ponte. Quand, en 2005, Bruxelles et les Etats-Unis haussent le ton, le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie voit une avalanche de redditions serbes.

Radovan Karadzic

Au risque d’outrage à la Cour internationale de justice, la procureure dénonce par ailleurs, haut et fort, l’arrêt de 2007 qui relaxe l’Etat serbe d’une complicité de génocide en Bosnie, notamment pour Srebrenica. Les juges, selon elle, auraient "pris une toute autre décision s’ils avaient insisté pour avoir accès à l’intégralité des archives du Conseil suprême de défense" de Yougoslavie, que Carla Del Ponte s’était acharnée à se procurer, sous couvert de confidentialité réclamée par Belgrade. Ainsi l’Etat serbe a-t-il échappé à un verdict qui l’aurait exposé à quantité de demandes de réparations de la Bosnie. Ces documents avaient été utilisés par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour préparer l’acte d’accusation de Slobodan Milosevic, en échange de la promesse de ne pas les divulguer. Et le 14 septembre 2007, Florence Hartmann, l’ex porte-parole de Carla Del Ponte, s’est vue condamnée par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie à 7000 euros d’amende pour outrage à la cour. Elle était poursuivie pour avoir révélé l’existence, dans son livre, "Paix et châtiment" (Flammarion, 2007), des deux ordonnances confidentielles confirmant les mesures de non-divulgation au profit de la Serbie. Ses avocats ont plaidé qu’une telle condamnation constituait une "violation du droit des victimes de recevoir l’information". Elle ne fut pas la première à faire savoir que le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie avait posé les scellés sur ces pièces.

Florence Hartmann

Par ailleurs, souligne aujourd’hui Carla Del Ponte, deux juges dissidents de la Cour internationale de justice avaient fait entendre, au moment de l’arrêt, leur opinion individuelle. Le vice-président de la cour, le Jordanien Awn Shawkat al-Khasawneh, écrivit, dans l’exposé de son opinion, que "malheureusement, la Cour n’a pas agi", et ajoutait : "On peut raisonnablement penser que ces documents [ceux du Conseil suprême de défense] auraient jeté un éclairage sur des questions centrales". L’autre juge dissident, l’Algérien Ahmed Mahiou, écrivit que les juges avaient avancé plusieurs raisons "dont aucune n’était suffisament convaincante" pour ne pas demander les documents". Qui fournissent, conclut Carla Del Ponte, "des éléments de preuve flagrants du contrôle effectif et du rôle directif de la Serbie dans l’effort de guerre en Bosnie. Ils expliquent par le menu comment Belgrade a financé et alimenté l’effort de guerre des Serbes. (...) Ils montrent que les forces serbes, y compris la police secrète, ont tenu un rôle dans la prise de Srebrenica et dans la préparation du massacre qui s’y est déroulé". Jusqu’au sein du parquet, la procureure s’était battue avec son substitut, le britannique Geoffrey Nice, qui était contre l’inculpation de génocide pour Slobodan Milosevic.

Geoffrey Nice

Dans son livre, Carla Del Ponte lâche enfin une autre accusation explosive : elle évoque un présumé trafic d’organes organisé par l’UCK sur des otages serbes, durant l’été 1999, au Kosovo, alors sous protectorat international. A l’origine, "le bureau du procureur avait reçu des informations de la Minuk [mission de l’ONU au Kosovo], envoyées par des journalistes crédibles", selon lesquels, 300 Serbes auraient été enlevés et déportés par camions du Kosovo vers le Nord de l’Albanie. Une marchandise sur laquelle auraient été prélevés des organes, ensuite acheminés vers l’étranger, pour être greffés à de riches patients. Une équipe du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie se rend sur place, en 2003, avec un procureur albanais, dans une "maison jaune", repeinte en blanc, identifiée par les informateurs, où elle constate des traces de sang sur les murs et non loin, une seringue usagée, des poches à perfusion et des flacons de médicament utilisés en chirurgie. Mais pas de témoin, pas de cadavre. Et bizarrement, les journalistes qui ont recueilli ces informations ont toujours refusé de révéler leurs sources.
Carla Del Ponte reconnaît que les preuves sont insuffisantes. Mais le scandale éclate : "Plusieurs officiers de haut rang et de rang intermédiaire de l’UCK étaient parfaitement au courant", écrit-elle. Visé : Hashim Thaci, l’actuel Premier ministre du nouveau pays, et ex-chef de l’UCK, qui a démenti catégoriquement. La question des disparus serbes reste entière. Début septembre 2009, le Conseil de l’Europe a commencé une enquête.

Hashim Thaci

Dans ce livre, il y a des passages implacables, sur le jeu des grandes puissances. Il y en a où l’on se perd, dans le dédale des manipulations, de la complexité des dossiers, sans plus savoir à qui se fier. Et il y en a à pleurer. Comme ce rescapé d’un site d’exécution, à Srebrenica, qui, à la barre, se revoit, bonhomme âgé de 5 ans, surgissant d’un tas de cadavres, couvert de lambeaux de chair, cherchant son père mort. Il marche vers les officiers serbes. Et ceux-ci, muets d’horreur, finissent par baisser leurs armes. Il faut lire ça, pour appréhender le combat de Carla Del Ponte qui, depuis, a été nommée ambassadrice en Argentine.

Delphine SAUBABER

Un charnier près de Srebrenica, en Bosnie

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source