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Le Monde, 26 décembre 2009

Corruption : La défiance à l’égard des politiciens en Lettonie

par Olivier TRUC


Manifestation antigouvernementale, à Riga, le 1er décembre 2009

Depuis le 30 novembre 2009, une dizaine de tentes individuelles a été plantée sur une langue de pelouse enneigée qui sépare en deux le boulevard Brivibas, face au palais du gouvernement, à Riga. Le premier à avoir planté sa tente, Gints Gaikens, un juriste au chômage, est actuellement hospitalisé pour une pneumonie. Le thermomètre descend parfois à -15°C.

Lettonie


Janis Briedis, l’un de ceux qui ont pris le relais, explique : "Je suis là pour protester, car le gouvernement ne fait rien pour le peuple. Les politiciens ne pensent qu’à s’enrichir." Il se réchauffe devant un brasero, et répond d’un poing levé aux coups de Klaxon d’encouragement des automobilistes. "Les responsables politiques font leurs petites affaires entre eux, et se fichent des électeurs. Il y a énormément de copinage, et aucun filtre de compétence", note Vita Matiss, une politologue au franc-parler réputé. Hommes politiques perçus comme corrompus ou se désintéressant du peuple : la confiance est au plus bas en Lettonie. Et les élections législatives d’octobre 2010 sont de plus en plus présentées comme la dernière chance de redresser la barre. L’affaire des sommes disparues de l’Hôpital des enfants en est emblématique, ou plus encore celle des listes Lembergs. Aivars Lembergs, un des trois oligarques du pays, est maire de la ville portuaire de Ventspils et dirige le Parti des paysans et des Verts. Il est actuellement en procès pour corruption. Au centre de l’affaire, que la justice tente d’éclaircir, des listes de personnes, parmi lesquelles des députés de la plupart des partis politiques, qui ont reçu, entre 2002 et 2005, quelque 7 millions de dollars (4,9 millions d’euros) de pots-de-vin.

Aivars Lembergs

La défiance est la même envers le Parti du peuple de l’ancien premier ministre, Andris Skele, qui, selon la pratique en vigueur, exerce depuis des années son influence sur certains ministères à travers son parti. Le troisième oligarque, Ainars Slesers, contrôle aussi un parti, Premier parti letton/Voie lettone (LPP/LC). Il est, depuis le printemps, le vice-maire de Riga et le nouveau président du port libre de Riga. Il a accusé, début décembre 2009, le premier ministre, de "ne pas savoir comment faire de l’argent". Il se voit comme le nouvel homme fort, seul capable de sauver la Lettonie. Il a proposé de diriger un nouveau gouvernement en début d’année 2010, car, selon lui, le premier ministre, Valdis Dombrovskis, ne pourra pas tenir les promesses de rigueur faites au Fonds monétaire international (FMI), notamment après l’affaire des retraites. En effet, le 21 décembre, la Cour constitutionnelle a déclaré illégale la baisse de 10 % des retraites en vigueur depuis le 1er juillet 2009. La Cour a condamné le gouvernement à annuler ces mesures d’ici à mars 2010 et à rembourser l’argent non versé.

Valdis Dombrovskis

La défiance à l’égard du système politique est d’autant plus massive que le quotidien Diena, seul journal indépendant de qualité, a été vendu, l’été 2009, par son propriétaire suédois, Bonnier, à des investisseurs dont les sources de financement restent opaques. Les principaux rédacteurs en chef et reporters ont démissionné. Un nouvel hebdomadaire devrait démarrer en février 2010. "Quand on voit tous les changements de propriétaire dans la presse à l’approche des élections, il y a de quoi être très inquiet", confie Pauls Raudseps, ancien rédacteur en chef de Diena. La plupart des médias acceptent des entretiens de responsables politiques payés par les partis sans que cela ne soit présenté comme des publicités. Avec la crise, peu de médias, refusent. "C’est un problème grandissant", note Iveta Kazoka, chercheuse à Providus, un centre des politiques publiques.

Manifestation antigouvernementale, à Riga, le 1er décembre 2009

Aucune alternative n’existe, à cause de la structure démographique du pays, dont un tiers des habitants sont des russophones issus des anciennes républiques soviétiques. Ainsi, quand on parle de gauche, on parle des partis russophones. Le plus important d’entre eux, le Centre de l’harmonie, a remporté la mairie de Riga en juin 2009, rassemblant aussi des voix de Lettons fatigués des partis traditionnels, assimilés à la droite, qui n’ont pas de discours social. "Ce sont les bailleurs de fonds internationaux qui ont empêché le gouvernement de trop couper dans le social, en dépit de l’image qu’il veut donner. Le FMI est le seul à parler d’une fiscalité progressive. Le FMI est plus social-démocrate que tous les partis lettons", tranche Iveta Kazoka.

Olivier TRUC

Manifestation antigouvernementale, à Riga, le 1er décembre 2009

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