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jeudi 22 juin 2017
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Crise dans les relations diplomatiques entre la Suisse et la Turquie


Le gouvernement turc reproche à Micheline Calmy-Rey, ministre des Affaires étrangères de la confédération suisse, d’avoir entretenu des contacts avec des organisations kurdes interdites en Turquie.

Micheline Calmy-Rey, en charge du département fédéral des Affaires étrangères

Certains milieux, en Suisse, s’efforcent de culpabiliser Micheline Calmy-Rey, pour le motif que des grosses sociétés suisses font des affaires en Turquie et que les intérêts de ces sociétés pourraient être compromis par cette crise diplomatique.

Compte tenu du fait que la minorité kurde est délibérément et systématiquement opprimée par le gouvernement turc -de sorte que la quasi totalité des organisations kurdes sont interdites en Turquie-, ce qui se dégage de cette crise est la question de savoir si les Droits de l’homme sont à vendre et si leur respect, par le conseil fédéral suisse, dépend de l’évolution du cours des actions de telle ou telle multinationale.


Tous ceux qui ont voyagé en Turquie connaissent les grandes qualités du peuple turc. Dans sa majorité, le peuple turc n’approuve nullement les persécutions dont sont victimes les membres de la minorité kurde en Turquie.

Le Kurdistan, à cheval sur les frontières de la Turquie, de la Syrie, de l’Irak et de l’Iran

Le problème kurde

Ces persécutions sont le fait de gouvernements militaires ou de potiches civiles à la botte des militaires. Un Kurde peut être emprisonné durant des années pour le seul motif qu’il a parlé sa langue. Et la torture est couramment pratiquée dans les prisons turques.

Détenu massacré dans une prison turque

Détenu massacré dans une prison turque

Détenu massacré dans une prison turque

Détenu massacré dans une prison turque

Des quantités de villages kurdes ont été bombardés ou dynamités par l’armée turque, au cours d’opérations de représailles contre les résistants kurdes. Les villageois subissaient les pires brutalités, quand ils n’étaient pas abattus sur place. Cette répression était fréquemment un prétexte pour chasser les paysans kurdes de leurs terres et confisquer celles-ci au profit de quelque notable turc local.

Résistant du PKK

Ces persécutions se sont quelque peu atténuées depuis que la Turquie s’efforce d’adhérer à l’Europe, mais les Kurdes sont néanmoins traités comme des citoyens de second ordre.

Un peu d’histoire

Pourtant, les Kurdes forment un peuple bien plus ancien que la Turquie moderne. Ainsi, Saladin, qui a combattu et vaincu les croisés européens au Moyen-Age -et qui était réputé pour la manière chevaleresque dont il traitait les prisonniers-, était un Kurde.

Saladin (1138-1193)

Logiquement, le Kurdistan aurait dû obtenir son indépendance à l’issue de la première guerre mondiale, lorsque l’empire ottoman a été démantelé par les Français et les Britanniques. C’est alors qu’ont été tracées, le plus souvent à la règle, les frontières actuelles de la plupart des Etats du Proche-Orient. Malheureusement, la région du Kurdistan s’est retrouvée à cheval entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran, partagée entre ces pays. Et, dans chacun de ces pays, les Kurdes ont été réduits au rang d’une minorité. Chacun de ces pays a exigé des Kurdes qu’ils renoncent à un Etat indépendant, et même à une forme d’autonomie. On s’est efforcé de les faire renoncer jusqu’à leur culture. C’est pourquoi toute espèce d’activité politique, de la part des Kurdes, était considérée subversive et férocement réprimée.

Une vallée du Kurdistan irakien

Mars 1988 : Saddam Hussein fait gazer la population du village Kurde irakien d’Halabja

Deux des victimes à Halabja

Encore un enfant gazé à Halabja

L’espoir renaît

A la suite de l’effondrement du régime de Saddam Hussein en Irak, les Kurdes irakiens -qui avaient soutenu les Américains au cours de la guerre- ont obtenu une autonomie de facto au sein du Kurdistan irakien.

Femmes kurdes irakiennes

Pour le peuple kurde, cette autonomie représente un immense espoir, comparable à ce que pouvait représenter la Palestine pour les juifs libérés des camps de concentration nazis.

Drapeau kurde

L’obsession du gouvernement turc

Le gouvernement turc est obsédé par l’apparition de ce Kurdistan irakien autonome. Du point de vue turc, cette autonomie des Kurdes irakiens est "un mauvais exemple" pour les Kurdes turcs. C’est précisément dans le but d’empêcher cela que le gouvernement turc était tellement désireux d’expédier des troupes dans le Nord de l’Irak, pendant la guerre...

Le gouvernement turc est anxieux de dissuader tous les Etats de la planète de reconnaître l’existence d’une entité kurde. Non seulement le gouvernement turc persiste à discriminer ce peuple, mais il voudrait que les autres Etats s’associent à cette discrimination. Le simple fait d’avoir des contacts avec une association kurde "interdite" -alors qu’elles le sont quasiment toutes pour le seul motif qu’elles sont kurdes- est présenté comme un acte d’hostilité à l’encontre de la Turquie.

Une vue d’Ankara

L’épisode Calmy-Rey

Si Micheline Calmy-Rey était accusée d’avoir livré du matériel de guerre à des organisations kurdes en Turquie, on comprendrait que le gouvernement turc proteste. Mais tel n’est nullement le cas. Micheline Calmy-Rey est "coupable" d’avoir adressé quelques mots à un Kurde en Suisse. Un agent turc -sans doute chargé d’espionner la communauté kurde de Suisse- a assisté à la scène et envoyé son rapport à ses chefs. C’est cette anecdote dérisoire qui est montée en épingle et présentée comme "une affaire d’espionnage"...

Il faut également voir que les relations diplomatiques sont établies non pas de gouvernement à gouvernement, mais d’Etat à Etat. A travers les Etats, ces relations diplomatiques sont établies entre les nations. Ainsi, la nation turque dans son ensemble entretient des relations diplomatiques avec la nation suisse dans son ensemble.

Le fait d’entretenir des relations diplomatiques avec un Etat n’implique nullement qu’on approuve ou désapprouve la politique du gouvernement de cet Etat. Même si le gouvernement change, les relations diplomatiques demeurent.

Du point de vue de la Suisse, il est parfaitement légitime d’entretenir des relations pacifiques avec tous les éléments de la nation turque, y compris les minorités. Que penserait le gouvernement turc si, dans le cadre de ses relations diplomatiques avec la Suisse, on exigeait qu’il discrimine les Vaudois ou les Zurichois ? C’est précisément par respect du peuple turc qu’il convient de rejeter les récriminations abusives de son gouvernement.

Au demeurant, aucun gouvernement étranger n’a à nous dicter nos relations.

Frank BRUNNER

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éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source