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Libération, 30 décembre 2009

Corruption : Un ex-procureur balance le système russe

par Emmanuel GUILLEMAIN D’ECHON


Alexeï Dymowski

Après avoir aidé des enquêteurs à falsifier des preuves, un magistrat tente de faire libérer les deux jeunes condamnés à perpétuité pour un incendie meurtrier à Oukhta. Ailleurs dans le pays, des policiers passent aussi aux aveux.

Russia


L’ancien procureur Grigori Tchekaline mène, depuis 2007, un combat paradoxal. Bien loin de son rôle d’accusateur, il cherche à prouver l’innocence de deux jeunes injustement condamnés à perpétuité pour l’incendie d’un centre commercial qui a fait 25 morts. Ce drame s’est passé à Oukhta, une petite ville de la république autonome des Komis, une région du Grand Nord russe. L’ancien procureur adjoint d’Oukhta sait de quoi il parle. Il a personnellement participé à l’enquête. Il dit que les preuves à charge ont été falsifiées. Il avoue qu’il a lui-même participé à ce montage avant de se retourner contre sa hiérarchie. L’affaire sort aujourd’hui en plein climat de fronde au sein de l’appareil policier et judiciaire russe. Un climat d’autant plus agité que le président russe, Dmitri Medvedev, a tenu à plusieurs reprises à affirmer sa différence avec son prédécesseur devenu Premier ministre, Vladimir Poutine, justement sur ce dossier des dévoiements de la justice. Le président est d’ailleurs revenu sur la nécessité de réformer l’institution pénale et judiciaire lors de son discours de fin d’année. Le malaise au sein de la police et des tribunaux est de plus en plus profond depuis le 5 novembre 2009, moment où Alexeï Dymovski, un obscur major de la police de Novorossiysk, dans le sud du pays, décide de publier, sur YouTube, une vidéo où il accuse ses supérieurs d’être corrompus et de fabriquer des preuves pour envoyer des innocents en prison. Saisissant l’occasion, l’ex-procureur Tchekaline enregistre à son tour une vidéo, où il appelle le président, Dmitri Medvedev, à résoudre l’affaire d’Oukhta. Comme Dymovski, Tchekaline n’est pas un héros : aujourd’hui mis en examen pour faux témoignage, après sa déposition lors du premier procès des deux jeunes, il a un intérêt personnel à faire justice. Mais comme Alexeï Dymovski, et cinq autres gardiens de l’ordre public qui ont suivi son exemple, il a la particularité de dénoncer la pourriture du système de l’intérieur. Et en bon juriste, il expose les faits clairement.

Des policiers

11 juillet 2005. Dans le centre d’Oukhta, la petite galerie marchande Passage est incendiée en plein jour, faisant 25 morts et 26 blessés. Très vite, l’enquête suit la piste d’un incendie criminel. Le cynisme du crime, commis en plein jour, choque le pays. Le président Poutine et le procureur général placent l’enquête sous leur « contrôle personnel » et tout ce que la république des Komis compte d’hommes en uniforme est mis sur l’affaire. En avril 2006, deux petits voleurs, Anton Korostelev et Alexeï Poulialine (19 et 20 ans), sont arrêtés puis inculpés pour l’incendie du Passage. Ils passent très vite aux aveux. A 23 ans à peine, Grigori Tchekaline, jeune juriste costaud et énergique, obtient avec le Passage sa première grosse affaire en tant que procureur adjoint. Très vite, il s’aperçoit que l’enquête dérape. En juillet 2006, Alexeï Poulialine affirme que ses aveux lui ont été arrachés sous les coups. Mais les enquêteurs sont à court de suspects. Ils décident de fabriquer des preuves à charge contre les deux jeunes. « Tout s’est décidé lors d’une réunion dans le bureau du procureur d’Oukhta », peu après que Poulialine est revenu sur ses aveux, avoue Grigori Tchekaline qui participe à la réunion. La déposition d’un témoin est modifiée sur ordre du procureur. Un policier qui se trouvait par hasard à proximité de la galerie marchande au moment de l’incendie avait affirmé aux enquêteurs avoir vu deux jeunes gens sortir en courant du bâtiment, sans pouvoir les identifier. La déposition présentée un an plus tard au procès dit que le policier a reconnu l’un des deux accusés. Manipulé par le FSB, les services de sécurité russes locaux, qui veulent la tête du procureur en chef de la république des Komis, Grigori Tchekaline vient témoigner pour dire que la déposition présentée est un faux. Les deux jeunes sont innocentés en juin 2008. Ostracisé par ses collègues, abandonné par le FSB qui ne lui donne pas la récompense promise, Grigori Tchekaline démissionne. Les autorités de la république des Komis n’en restent pas là : il faut trouver des coupables. Mais il n’y a pas d’autres pistes que celles des deux voyous. Alors le parquet s’accroche. Le verdict de juin 2008 est annulé en janvier 2009. Un nouveau procès est ouvert et, le 19 juin, Alexeï Poulialine et Anton Korostelev sont condamnés à perpétuité. « Ils ont présenté exactement les mêmes preuves. Les juges n’étaient simplement plus les mêmes », soupire Grigori Tchekaline. L’institution se venge. Le 26 octobre, Grigori Tchekaline est mis en examen pour faux témoignage lors du premier procès.

Des policiers

Aujourd’hui Grigori Tchekaline demande au président Medvedev, qu’il a soutenu par son vote, d’intervenir. « Le système n’est pas pourri ». Il est réformable, dit-il. Il faut supprimer le très soviétique « système du bâton », qui pousse les policiers à faire du chiffre et à fabriquer des affaires criminelles. Parce que si, en 2009, un commissariat a élucidé 19 crimes, l’année suivante, il devra en élucider 20 au minimum. Une meilleure formation et l’augmentation des salaires (officiellement, le major Dymovski touchait 14000 roubles, soit 320 euros par mois) permettraient de lutter contre la corruption. Mais l’affaire Dymovski n’a pas suscité de réaction au Kremlin. Le Premier ministre, Vladimir Poutine, s’est contenté d’affirmer qu’« on ne doit pas ternir l’image de tous les policiers », et a déclaré se méfier des réformes radicales. Dans l’affaire du Passage, les autorités se sont contentées d’un retour à l’envoyeur : une inspection a été commandée au parquet de la république des Komis, chargé ainsi d’enquêter sur ses propres falsifications ! Sans surprise, celui-ci a conclu, le 30 novembre 2009, à leur inexistence.

Emmanuel GUILLEMAIN D’ECHON

Une école de police

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