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Le Monde, 6 février 2010

Corruption en Ukraine

par Piotr SMOLAR


Vue de Dniepropetrovsk

Impossible d’ignorer le visage de Zagid Krasnov à Dniepropetrovsk. Ces derniers jours, il faisait concurrence à ceux de la première ministre, Ioulia Timochenko, et du chef de l’opposition, Viktor Ianoukovitch, qui s’affrontaient au second tour de l’élection présidentielle, le 7 février. De l’aéroport au centre-ville, transformé en marécage par la neige fondue, les conducteurs au ralenti voient sa photo à tous les carrefours. Un brin taciturne, le candidat à la mairie, originaire du Daguestan, promet de remettre la ville en ordre, une fois son élection acquise, fin mai 2010.

Ukraine


Abricots séchés, raisins, toasts aux poissons fumés : Zagid Krasnov reçoit le visiteur étranger avec courtoisie. Mais inutile de lui demander les secrets de son ascension. A la fin des années 1980, il était un simple coach sportif à l’université. Ensuite : commerce d’essence, achats de terrains et d’usines, ouverture de restaurants ; en parallèle, engagement dans les affaires locales, jusqu’à devenir le chef de l’opposition à l’assemblée municipale. Aujourd’hui, il se dit "l’homme politique le plus influent de la ville". Autant dire que son choix pour l’élection présidentielle a pesé plus qu’un bulletin unique. Avec son argent et son influence, Zagid Krasnov a soutenu la surprise du 1er tour, arrivée en 3e position avec 13 % des voix : Serguei Tikhipko. Ce choix a été partagé, dans les grandes villes du centre et de l’est, par beaucoup d’électeurs des classes moyennes, d’entrepreneurs, qui espèrent voir le pays s’arracher au marasme économique. L’idéologie n’est pas leur affaire. Zagid Krasnov a fait partie des enthousiastes de la "révolution orange", fin 2004. "C’était des temps romantiques. On allait vers un idéal en agitant des drapeaux." Ces temps sont révolus. "Le peuple cherche de nouveaux visages. Tikhipko a démontré une qualité : il parlait de choses concrètes. Il courait derrière une poule, là où les autres prétendaient décrocher la lune."

Une affiche de Zagid Krasnov

Voilà un phénomène nouveau : depuis cinq ans, la polarisation entre l’Est et l’Ouest du pays s’effectuait autour de l’idée de souveraineté et d’identité nationale. Or M. Tikhipko, ancien vice-premier ministre qui a fait fortune dans les affaires après avoir dirigé la campagne de M. Ianoukovitch, en 2004, a séduit des déçus de la "révolution orange". Il symbolise à la fois la relève et le poids de Dniepropetrovsk dans la politique nationale. Cette ville industrielle d’un million d’habitants, qui marque le début de l’Ukraine totalement russophone, est un nid de l’élite. Sans remonter à Leonid Brejnev, elle a donné au pays un ancien président, Leonid Koutchma, deux de ses hommes les plus fortunés, Igor Kolomoiski et Viktor Pinchuk, et Ioulia Timochenko.

Ioulia Timochenko

A 44 ans, Zagid Krasnov symbolise le secteur économique local. Celui-ci est exaspérée par les pesanteurs bureaucratiques et la corruption tentaculaire ; mais en même temps, ces conditions particulières ont permis la création de fortunes à grande vitesse, à force de petits arrangements et de confusion entre intérêts privés et publics. Propriétaire de bureaux de change et d’immeubles, Vladimir Gorodnitski résume ce paradoxe. "Chez vous en Europe, le système est transparent mais fatigué. On n’y est peut-être pas obligé de payer des pots-de-vin, mais on ne gagne que 5 dollars, alors qu’ici, je vais en gagner 100, tout en reversant la moitié sous la table. Autre différence : votre corruption se situe au niveau des grandes entreprises. Chez nous, elle est partout : de la petite contravention, du moindre document administratif à obtenir, jusqu’en haut." Vladimir Gorodnitski fait comme tout le monde : "Je paie, bien sûr." En Ukraine -comme en Russie-, la corruption est l’essence sans lequel le moteur ne tourne pas, faute d’un Etat efficace, d’une administration fluide, de lois respectées. "La société est prise dans cette corruption de haut en bas, soupire Igor Soukhov, entrepreneur dans le secteur des taxis, élu à l’Assemblée municipale dans le groupe de Zagid Krasnov. Vous n’imaginez pas toutes les inspections que subit un business man. Pas une structure, administrative ou policière, ne respecte la loi. Ils font des descentes quand ils veulent, sans pièce justificative. Si on paie une fois, on devient leur vache à lait." Payer et/ou se faire payer : comment sortir de l’impasse ? Entrepreneur routier aguerri, Alexandre Filipov veut croire aux vertus du pragmatisme. Le candidat Tikhipko l’a séduit en raison de sa volonté de simplifier les procédures administratives pour les PME. Les querelles entre pro et antirusses n’ont guère de sens aux yeux de ce patron, qui possède un centre de repos au bord de la mer pour 1200 personnes. "Tout ce système nourrit les fonctionnaires, dit-il. Il était apparu à l’époque Koutchma (président entre 1994 et 2004), mais sous une forme plus loyale, moins agressive. On avait simplement intégré l’idée absurde qu’on ne pouvait pas se présenter les mains vides lorsqu’on demandait quelque chose." Selon lui, l’ère démocratique des "orangistes" n’aurait fait qu’aggraver la situation. "Avec Iouchtchenko et Ioulia, la corruption a été multipliée par trois, prétend-il. Elle s’est étendue aux tribunaux, au fisc, aux services de police." L’entrepreneur a été lui-même victime d’une tentative d’expropriation sur un bien immobilier, validée par un tribunal. Il s’en est sorti grâce à ses connexions politiques : il était élu au conseil municipal.

Piotr SMOLAR

Victor Iouchtchenko

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source