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InfoSud, 8 mars 2010

Informations internationales : Les réseaux de détention secrète

par Carole VANN


Vue des installations de Guantanamo

Malaise au Palais des Nations, à Genève. En cause, le rapport choc documentant l’implication de 66 pays dans un réseau mondial de détentions secrètes liées à la lutte antiterroriste. Publié, par l’ONU, le 27 janvier 2010, le document de 220 pages crée l’embarras au sein des gouvernements. Initialement prévue pour lundi 9 mars, la présentation du rapport est reportée à la session de juin.

Martin Scheinin


Fruit d’enquêtes croisées entre l’expert indépendant sur la lutte contre le terrorisme, Martin Scheinin, et celui sur la torture, Manfred Nowak, ainsi que les groupes de travail sur les disparitions forcées et sur la détention arbitraire, l’étude ne révèle rien qui ne soit déjà du domaine public -y compris le nom des 66 pays qui ont détenu au secret des personnes soupçonnées de terrorisme depuis 2001. En revanche, elle met en lumière l’ampleur des connexions et les complicités entre les Etats, tous continents confondus. « Ces informations étaient connues, mais de manière éparpillée, confirme Antoine Madelin, représentant de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH) auprès de l’Union européenne. C’est la première fois qu’un document donne une vue universelle sur la question, avec en plus le tampon officiel de l’ONU. »

Manfred Nowak

Dans son rapport sur les vols secrets de la CIA présenté, en juin 2007, au Conseil de l’Europe, le parlementaire tessinois Dick Marty avait révélé la connivence de 14 pays européens. « Mais cette fois, la mise en évidence d’un réseau mondial démontre comment les services secrets peuvent élaborer des pratiques en dehors de tout contrôle démocratique, en parallèle, voire à l’insu de leur gouvernement, explique-t-il. Et on est encore loin d’avoir fait toute la lumière ! » Aussi bien pour Dick Marty que pour Antoine Madelin, le rapport pointe du doigt la nécessité impérative d’obtenir plus de transparence des services secrets dans la lutte contre le terrorisme. Un problème auquel la communauté internationale a refusé de répondre jusqu’à aujourd’hui, affirment-ils. « Le rapport met aussi sur la table un autre problème non résolu en Europe : les responsabilités dans les vols de la CIA. Très peu d’affaires ont été traduites en justice alors que les liens sont avérés », ajoute le représentant de FIDH.

Antoine Madelin

Des raisons qui expliquent le malaise général. Tandis que des pays occidentaux, dont la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis, contestent les passages les concernant tout en acceptant le principe de la démarche, nombre de pays africains ou musulmans voudraient que le document passe à la trappe. Selon Peter Splinter, représentant d’Amnesty International auprès de l’ONU à Genève, les protestations des pays de l’Organisation de la conférence islamique (OCI) et du groupe africain ne seraient que des « tactiques pour étouffer davantage les procédures spéciales à la veille du processus de révision du Conseil prévu en 2011 ». Ces pays, qui avaient réussi à imposer un code de conduite pour les rapporteurs spéciaux en 2007, aimeraient un contrôle encore plus serré. Pour Dick Marty, le rapport est particulièrement embarrassant pour les pays musulmans qui voient apparaître au grand jour leur connivence dans la traque internationale de musulmans au nom de la lutte contre le terrorisme. « La quasi-totalité des personnes victimes de ces prisons secrètes sont aujourd’hui des musulmans, explique-t-il. Ce qui est tragique, c’est qu’en employant des méthodes illégales, soit on atteint des innocents, soit on transforme des criminels en martyrs, suscitant ainsi la sympathie populaire à leur encontre. » Les retombées positives du rapport sont pourtant palpables. « Il peut servir à renforcer la cohérence de l’ONU dans la lutte contre le terrorisme », suggère Antoine Madelin, faisant référence au comité ad hoc mis en place par le Conseil de sécurité juste après le 11 septembre 2001. Ce rapport peut contribuer à établir des lignes directrices pour renforcer les mesures de protection, en démontrant notamment que les prisons secrètes ne contribuent en rien à la lutte contre le terrorisme. » De son côté, Dick Marty, qui affirme n’avoir que peu de confiance dans le Conseil de sécurité, au sein duquel se noue, du moins sur ce sujet, une « alliance perverse entre Américains, Chinois et Russes où chacun a intérêt à faire passer ses méthodes », propose que les parlements fassent toute la lumière sur ce qui s’est passé et demandent des comptes à leurs gouvernements.

Carole VANN

Dick Marty

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source