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Le Monde, 12 avril 2010

Corruption : La crédibilité de médias indiens est ébranlée par des accusations

Suivi d’un commentaire

par Julien BOUISSOU


Dainik Bhaskar

Le quatrième pilier de la démocratie indienne serait-il en train de se fissurer ? Les médias, qui n’hésitent pas à dénoncer la corruption de la classe politique, sont à leur tour accusés d’avoir publié des articles ou diffusé des reportages contre rémunération.

India


Dans un Livre blanc qui doit être rendu public à la fin du mois d’avril 2010 par le Conseil de la presse indienne, et dont les conclusions ont été dévoilées au Monde, des chaînes de télévision et des journaux à grand tirage comme Dainik Bhaskar, Dainik Jagran, le quotidien le plus lu au monde, le Times of India et son concurrent le Hindustan Times, sont soupçonnés de s’adonner à la pratique de "l’information payée". Ces derniers vendraient à des entreprises ou des partis politiques de la publicité déguisée en information. Tous ont nié ces accusations. "Nous avons réuni de nombreux témoignages à charge contre eux, quelques évidences, mais aucune trace de flagrant délit", explique l’un des auteurs du rapport, Paranjoy Guha Thakurta. Certaines "évidences" sont pour le moins troublantes. Lors de la campagne législative régionale d’octobre 2009 dans l’Etat du Maharashtra, à l’ouest de l’Inde, trois articles élogieux envers le candidat du Parti du Congrès, Ashok Chavan, ont été publiés dans trois journaux locaux concurrents. Les articles étaient identiques, mots pour mots, à l’exception de la signature. Le 30 novembre 2009, dans un article publié par le quotidien The Hindu, Palagummi Sainath est le premier journaliste à dénoncer la fraude. "J’ai la preuve que 89 pages d’actualité en couleur ont été achetées par Ashok Chavan, élu ministre en chef du Maharashtra, alors que ses comptes de campagnes montrent des dépenses en publicité de moins de 100 euros", explique le journaliste.

Paranjoy Guha Thakurta

Cette révélation a libéré la parole. Sushma Swaraj, chef de l’opposition au Parlement indien, assure que des médias lui ont demandé 160000 euros lors de sa campagne électorale dans le Madhya Pradesh. Des centaines de journalistes du pays tout entier sont également sortis du silence pour dénoncer le système de corruption institutionnalisée dont ils sont les victimes. "En tout, ils m’ont envoyé 35 kg d’articles payés par des hommes politiques", rapporte Palagummi Sainath. Certains racontent avoir été accompagnés par des responsables commerciaux de leur publication lorsqu’ils allaient rencontrer des candidats aux élections. "La corruption a toujours existé, mais elle a changé d’échelle. Cette fois, ce ne sont plus des journalistes isolés qui se font payer pour écrire des articles complaisants, mais les directions de journaux ou de chaînes de télévision, et de façon très organisée", s’alarme le journaliste. "Avant j’avais le choix d’être corrompu ou non, maintenant je n’ai plus d’autre choix que d’accepter la corruption", aurait témoigné un journaliste devant la commission du Conseil de la presse indienne mise en place pour enquêter sur le phénomène. L’achat d’informations ne concerne pas seulement la sphère politique. Une chaîne de télévision économique vendrait ainsi aux annonceurs la citation de marques lors de débats télévisés. Dans l’un d’entre eux consacré à l’environnement, une journaliste aurait cité la marque d’une voiture pour demander aux invités si sa faible consommation en carburant permettait de lutter contre le réchauffement climatique.

Palagummi Sainath

Face à l’ampleur du phénomène, la ministre indienne de l’information et de la communication, Ambika Soni, s’est dite prête à légiférer pour interdire la pratique de "l’information payée". "Jamais les hommes politiques n’avaient corrompu les médias sur une aussi vaste échelle", reconnaît Paranjoy Guha Thakurta. Le Conseil de la presse indienne a identifié trois types de fraudes : celle qui consiste à faire passer de la publicité pour un homme politique ou pour une marque pour des articles d’information, celle du candidat qui ne déclare pas ce type de dépenses de campagne (alors qu’il en a l’obligation), et celle du responsable de la publication qui, en cachant les sommes perçues, enfreint la loi sur l’impôt des sociétés. Le Livre blanc préconise que la commission électorale puisse avoir les moyens de poursuivre en justice les médias et hommes politiques impliqués dans des affaires de corruption. "C’est l’actionnariat des médias qu’il faudrait également réguler", estime Amya Bagchi, directeur de l’Institut pour les études sur le développement, basé à Calcutta. Dans le pays, hormis quelques publications comme Tehelka, rares sont les médias indépendants. Le groupe Hindustan Times appartient au puissant conglomérat industriel Birla, et les titres publiés par Sakaal Group, très présents dans le Maharashtra, appartiennent à la famille du ministre indien de l’agriculture, Sharad Pawar. Le Conseil de la presse indienne devrait demander un renforcement de ses pouvoirs pour sanctionner les mauvaises pratiques. Mais encore faudrait-il que ces dernières soient clairement définies. Les médias indiens sont rares à avoir adopté des chartes éthiques ou à employer des médiateurs. Et la ligne de démarcation entre publicité et information est de plus en plus floue.

Sharad Pawar

En 2003, le groupe Times of India annonçait avec fanfare le lancement d’une agence destinée à rédiger des contenus pour le compte d’annonceurs. "Seuls les mous ont peur du changement", écrivait dans son éditorial le quotidien anglophone le plus lu au monde, avant d’ajouter que la publicité était "désormais reconnue comme une source légitime d’information sur les produits et les services, diffusée d’une manière engageante et attrayante". Aujourd’hui, la pratique de "l’information payée" menace la liberté de l’information et la crédibilité des journalistes en Inde. "En faisant passer la propagande pour de l’information, c’est le principe même de la démocratie qui est menacé ", s’inquiète Amya Bagchi.

Julien BOUISSOU

Dainik Jagran

Commentaire

La manipulation de l’information ne se limite pas au cas de l’Inde.

Il faut bien voir que, pour les grands éditeurs de presse, un journal n’est qu’un support destiné à vendre des publicités. Les articles publiés remplissent l’espace entre deux publicités. La diffusion d’informations n’est plus une finalité, mais une sorte d’alibi pour vendre le support publicitaire. D’ailleurs, bien souvent, cette "information" est du n’importe quoi : people et faits divers. Plus c’est médiocre et plus c’est censé plaire au public. De nos jours, un "bon journaliste" doit faire dans le superficiel et l’émotionnel. N’écrire que des brèves. Un "grand reportage" n’est pas censé occuper plus d’une demi-page, et de cette demi-page il faut soustraire l’espace d’une photo. Les sujets sont choisis en fonction de ce qui peut attirer les annonceurs, car les annonceurs préfèrent que leur publicité paraisse sur une page dans laquelle figure un article en rapport avec leurs produits. Par exemple, si on veut attirer des annonces pour des produits informatiques, il est bon d’avoir une rubrique consacrée aux sujets d’informatique. De même, si on veut des publicités pour des véhicules, il est bon d’avoir une rubrique consacrée aux automobiles. L’intérêt des articles publiés dans les rubriques est sans importance.

Les chroniqueurs politiques sont généralement portés à la complaisance pour les politicards locaux. On se fréquente régulièrement. Bien souvent, on se tutoie. Un chroniqueur complaisant sera toujours "bien vu" au sein du milieu politique. Il sera tenu informé des captivants ragots que les politiciens passent leur temps à propager les uns sur les autres -c’est ce qu’ils appellent "faire de la politique". Par contre, celui qui enquête sur la corruption du milieu politique est considéré comme un infréquentable "fouille-merde" dont la tête devrait être mise à prix.

Et il y a la manipulation de l’information dans un but politique. Une spécialité juive. Le journaliste relaie les mensonges éhontés du gouvernement israélien en s’abstenant de signaler à ses lecteurs qu’il s’agit de mensonges. La plus grossière désinformation sera présentée comme un point de vue respectable. Un assassinat ne sera jamais décrit comme un assassinat. On usera d’un euphémisme complaisant du genre "opération ciblée". Un résistant palestinien ne sera jamais appelé "un résistant". On le désignera comme "un activiste" -formule vague qui pourrait aussi bien s’appliquer à un quelconque militant syndical- ou "un terroriste". On ne compte plus le nombre d’articles de désinformation consacrés à la prétendue "menace iranienne", alors qu’en réalité c’est l’Iran qui est continuellement menacé d’une agression militaire par les Etats-Unis et Israël.

En résumé, le journalisme dérive de plus en plus vers une forme de prostitution. Le lecteur est considéré comme un demeuré et on ne lui propose que des sujets à la portée d’un demeuré. Le journaliste est l’exécutant de cette politique éditoriale. La corruption dénoncée en Inde s’inscrit dans cette médiocre logique mercantile.

Frank BRUNNER

AUTEURS 

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source