par Fabio BERGAMIN
Alors que l’Organisation mondiale de la santé veut armer chaque village contre la maladie, une étude réalisée par des scientifiques suisses et anglais au Mali démontre les vertus d’un remède à base de plantes.
Pas facile d’être malade à Missidougou. Ce petit village du sud-ouest du Mali se situe à 40 kilomètres du plus proche dispensaire. La route qui y mène n’est pas carrossable et elle est inondée par le fleuve durant la saison des pluies. Il n’y a aucun transport public et effectuer le trajet à bord du seul véhicule motorisé du village, une mobylette toute rouillée, est tout à fait impensable. A Missidougou, les malades de la malaria demeurent donc en règle générale sur place et consultent Thiemoko Bengaly, le chef et guérisseur du village. Contre la fièvre paludique, il prescrit un thé d’argémone mexicaine, une plante épineuse proche du chardon qui fait des fleurs jaunes de coquelicot. On la trouve en abondance dans cette région du Mali ; c’est une véritable mauvaise herbe qui pousse partout dans les champs. Thiemoko donne aux malades une poignée d’extraits séchés et leur recommande de la faire bouillir pendant deux heures, puis de boire deux verres par jour de la décoction amère ainsi obtenue.
L’argémone mexicaine agit effectivement contre la malaria. Des chercheurs suisses et anglais l’ont prouvé avec leurs collègues maliens au cours d’essais cliniques. Des patients souffrant d’une forme simple de la maladie étaient traités avec du thé d’argémone mexicaine ou avec la thérapie préconisée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), dont la substance active est l’artémisine. Les patients ont répondu positivement aux deux traitements : 97 patients sur 100 n’avaient plus de fièvre avec l’artémisine contre 94 avec la décoction après deux semaines. Un écart jugé comme non significatif par les scientifiques. Les patients souffrant de malaria plus sévère n’ont pas participé à l’expérience, ils sont traités di rec tement avec la pharmacopée oc cidentale. Jacques Falquet, biochimiste de l’organisation internationale Antenna Technologies, qui a conduit l’étude, milite pour la diffusion de l’argémone mexicaine. Mais se veut clair : « Nous ne voulons en aucun cas remplacer les médicaments modernes, mais diffuser l’argémone comme méthode complémentaire. » Elle servirait ainsi de première ligne de traitement dans les cas les moins graves. « Si les herbes médicinales n’agissent pas, on peut toujours administrer par la suite des médicaments modernes », préconise Merlin Wilcox, un des médecins d’Oxford impliqués dans l’étude et directeur de Ritam, un projet de recherche sur les thérapies traditionnelles de lutte contre la malaria. « Ainsi, les médicaments modernes, comparativement chers, peuvent être réservés aux cas graves et pour les enfants âgés de moins de 5 ans, chez qui la maladie cause plus souvent des complications mortelles que chez l’adulte », poursuit-il.
Le succès d’un traitement contre la malaria dépend de la rapidité de prise en charge des malades. Mais, dans les zones rurales d’Afrique, l’infrastructure routière est souvent défaillante. Les patients consultent donc un médecin souvent trop tard, voire jamais. Raison pour laquelle l’OMS souhaite non plus seulement doter les dispensaires de médicaments contre la maladie, mais tous les villages les plus reculés, de façon que les habitants puissent s’automédicamenter. Merlin Wilcox salue cet effort, mais ne croit pas à la possibilité de fournir en permanence des lieux aussi mal desservis que Missidougou. Les infrastructures seraient trop mauvaises, les coûts d’acheminement trop lourds et l’instabilité politique serait trop importante dans plusieurs pays du continent noir. Par ailleurs, si les médicaments modernes efficaces sont consommés en grande quantité sans diagnostic, le risque de résistance pourrait s’accroître estime-t-il. Déjà dans l’ouest du Cambodge, des souches récalcitrantes à l’artémisine ont fait leur apparition. Les experts rappellent donc qu’il faut employer ces médicaments de manière responsable. Merlin Wilcox se fait l’apôtre d’une stratégie de lutte où intervient la médecine traditionnelle, produite sur place et donc à bon marché. Les autorités sanitaires maliennes soutiennent également cette stratégie. A la suite de l’étude sur l’argémone mexicaine, elles ont officiellement reconnu cette plante comme un « médicament traditionnel amélioré ». Ainsi sont décrits, au Mali, une liste de remèdes dont l’action et la comestibilité sont prouvées scientifiquement. Partout dans le pays, les gens qui ne travaillent pas la terre et n’ont donc pas accès à l’argémone mexicaine peuvent s’en procurer en pharmacie en sachets. Qu’ils défendent la pharmacopée moderne ou les remèdes traditionnels, les experts de la malaria estiment tous que, malgré les investissements considérables placés dans la recherche d’un vaccin, le chemin vers l’éradication complète de la maladie est pavé d’obstacles. Pendant longtemps encore, les hommes des tropiques vont souffrir de l’épidémie endogène, et les scientifiques vont devoir lutter contre de nouvelles souches résistantes. Mais une tisane peut contribuer à sauver des vies.
Fabio BERGAMIN
AUTEURS