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Le Temps, 28 avril 2010

L’Afrique, cinquante ans après les indépendances

par Jean-Claude PECLET


Vue de Bamako, au Mali

Du 1er janvier au 28 novembre 1960, dix-sept pays africains déclaraient leur indépendance en rafale. La plupart étaient des colonies françaises, la liste comprenant aussi la plus grande colonie britannique (le Nigeria) et belge (le Congo). Derrière la liesse populaire, les défis étaient gigantesques. « Nous étions indépendants sur le papier, certes, mais nous n’avons pas eu le choix de nos visions, de nos politiques », rappelle le président du Mali, Amadou Toumani Touré. Au moment de l’indépendance, l’Etat malien (ex-Soudan français) comptait en tout et pour tout trente-six  hauts fonctionnaires.

Amadou Toumani Touré


Cinquante ans plus tard, y a-t-il matière à célébrer ? Il est tentant de répondre par la négative. Un rapport de la Banque mondiale rappelle qu’au cours du demi-siècle écoulé, le nombre de pauvres a doublé sur le continent noir et que la croissance y a été cinq fois plus faible, en moyenne, qu’en Asie. Six pays ont triplé leur revenu par habitant entre 1960 et 2005, mais neuf ont stagné ou régressé, les autres se situant entre deux. Amadou Toumani Touré pense que l’anniversaire doit être commémoré malgré tout, ne serait-ce que pour « rendre compte de cette histoire et l’expliquer à la jeune génération ». Cette génération en grande partie désœuvrée qui est à la fois la force et le danger de l’Afrique. En automne 2009, le continent a franchi la barrière symbolique du milliard d’habitants. C’est le premier des grands enjeux pour une réalisation complète des indépendances africaines. Les projections font état de deux milliards d’Africains en 2050, soit 22 % de la population mondiale, et les néo-malthusiens se demandent comment nourrir toutes ces bouches. Un cinquième des habitants de la Terre, c’est pourtant ce que représentait l’Afrique vers 1650, avant les ravages de l’esclavage, rappelle Angelo Barampama, professeur de géographie politique à Genève. « Les pays du Sud-Est asiatique ont tiré parti d’une main-d’œuvre abondante et bon marché. Les Africains pourraient en faire autant, analyse Gilles Carbonnier, professeur en économie du développement à l’Institut de hautes études internationales. Le problème est moins celui de la densité moyenne que de gérer l’arrivée de la jeune génération sur le marché du travail, en l’absence de tissu industriel. » Une tâche énorme qui dépasse souvent les responsables politiques. Pire : ils n’ont pas vraiment d’incitation à s’y attaquer, à cause du second enjeu.

Le puits du village, à Namitete, au Malawi

Après l’indépendance, les élites africaines se sont accrochées à ce qu’elles avaient sous la main : la terre, et ses richesses minières ou pétrolières. Il en est résulté un large clientélisme de patronage et une agriculture très peu productive. L’exemple du cacao ivoirien est éclairant. Démantelée sous la pression du FMI et de la Banque mondiale, la filière corrompue du ­premier producteur mondial, contrôlée par l’Etat, ne s’en est pas remise. La qualité baisse, les quantités stagnent, planteurs et arbres vieillissent. Au printemps 2009, le président, Laurent Gbagbo, réclamait « d’urgence » la mise sur pied d’une nouvelle filière plus efficace. On attend toujours. La Côte d’Ivoire, « miracle africain » des années 1970, sombre lentement, tandis que le Ghana voisin, mal parti après l’indépendance, se redresse depuis quelques années. En Afrique, les « tortues du développement » ont souvent fait mieux que les lièvres, observe la Banque mondiale. Pour Philippe Hugon, professeur d’économie à Paris, « la question demeure de savoir s’il y aura transferts de technologies adaptées et délocalisation d’unités productives en Afrique », ce qui suppose une diversification, « des pôles de compétitivité autour des territoires » et un vrai transfert de connaissances, notamment par le biais des multinationales présentes sur le continent. Le veulent-elles vraiment ? C’est une des questions centrales de cet anniversaire.

Scène de rue à Dakar, au Sénégal

Depuis les indépendances, une abondante littérature dénonce les nouvelles formes de mainmise occidentale -et aujourd’hui chinoise- sur les richesses naturelles du continent. Dernier exemple en date, La thèse du complot contre l ’Afrique, publiée par un Congolais vivant à Vevey, Fweley Diangitukwa. « L’indépendance est une illusion et une hypocrisie, dit-il. Le but des puissances occidentales reste de sécuriser leurs intérêts stratégiques et commerciaux, pas de soutenir des pays émergents qui pourraient les concurrencer. Voyez l’attitude ambiguë d’un Nicolas Sarkozy, qui n’hésite pas à serrer la main de potentats aventuriers s’ils sont utiles à la France. » Cette thèse n’est pas partagée par tous. Dans son dernier livre, Voyage en postcolonie, Stephen Smith, bon connaisseur de la « Françafrique », décrit et documente le déclin des réseaux français -remplacés, il est vrai, par d’autres. Israéliens et Libanais ont fortement développé leur présence, l’Inde et le Japon aussi. Au temps de la Guerre froide, la situation était plus simple : il y avait les alliés de l’Occident d’un côté, ceux de l’URSS de l’autre. Depuis la chute du mur de Berlin, la Chine a brouillé les cartes avec la puissance de son capitalisme d’Etat. Elle qui est aujourd’hui le troisième, peut-être déjà le deuxième partenaire commercial de l’Afrique, vient d’accorder de nouveaux prêts de 10 milliards de dollars pour cent projets énergétiques. « Les Chinois signent des contrats opaques, dévastent les forêts, multiplient les dessous-de-table et exigent en échange un soutien sans faille dans les instances internationales. Ils paient très peu d’impôts, et la population commence à éprouver un fort ressentiment », résumait il y a quelques jours le journaliste namibien John Grobler de passage à Genève. Thierry Bangui, originaire de République centrafricaine qui vient de publier La Chine, un nouveau partenaire de développement de l’Afrique, est plus nuancé. Les critiques, notamment européennes, à l’égard de la Chine « s’apparentent au paternalisme », écrit-il. « Avec la Chine, l’Afrique a une alternative. C’est un type de coopération où il y a deux acteurs qui se traitent d’égal à égal. » L’essentiel, ajoute-t-il, est que « l’Afrique sache ce qu’elle veut ». Ce qui renvoie au quatrième et principal enjeu.

Les cabosses du cacaoyer contiennent les fèves de cacao

Le « printemps démocratique » des années 1990 a fait long feu, la démocratie recule sur le continent noir. Il y a bien sûr des exceptions (Mali, Ghana, Botswana, Bénin), mais dans une douzaine de pays, des autocrates s’accrochent au pouvoir, modifiant la Constitution ou repoussant les élections. « L’Afrique a besoin d’une rupture dans la façon de gouverner », dit Babacar Guèye, auteur de Démocratie en Afrique : succès et résistances. Les élites et les partis traditionnels s’étant largement discrédités, l’espoir s’est reporté sur la floraison des mouvements dits de « société civile », relayés par la pression internationale et des initiatives comme celle sur la transparence des industries extractives. « Nous vivons une période charnière, poursuit Babacar Guèye. Les forces de la société civile devront à terme faire leur jonction pour gagner en efficacité. » Les plus cyniques pensent que l’arrivée de la Chine favorisera au contraire le recul démocratique et la poursuite de la corruption. Gilles Carbonnier n’en est pas si sûr : « D’abord, la Chine n’est pas l’acteur monolithique que l’on croit. Ensuite, elle est confrontée comme les autres aux problèmes de terrorisme, de prises d’otages ou de piraterie découlant de la mauvaise gouvernance. Elle a intérêt à ce qu’il y ait du progrès sur ce plan aussi. » Si les appareils d’Etat africains ont généralement mauvaise mine, on voit aussi apparaître ce que les spécialistes du développement nomment des « poches d’efficacité », dans le domaine de la santé par exemple. Parmi les nombreuses catastrophes africaines annoncées, le sida devait décimer le continent. L’Afrique a certes payé un lourd tribut, mais l’hécatombe a été évitée grâce aux efforts entrepris. En cinquante ans, le continent noir n’a pas amené que des mauvaises nouvelles.

Jean-Claude PECLET

Des riziculteurs près de Niamey, au Niger

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