retour article original

samedi 24 juin 2017
Vous êtes ici Accueil Histoire
Le Temps, 29 avril 2010

Histoire : La Suisse face à l’indépendance de l’Algérie

par Denis MASMEJAN


Des Algériens fêtent leur indépendance, en 1962

Berne a mis du temps avant de saisir les enjeux du conflit et de se positionner. Le FLN, lui, avait bien compris la Suisse, juge l’historien Damien Carron, qui vient de soutenir une thèse sur le sujet.

Damien Carron


Le 23 mars 1957, le procureur général de la Confédération, René Dubois, se donne la mort. Le haut magistrat vient de comprendre qu’il est démasqué. Et qu’il ne pourra plus cacher son implication dans l’espionnage de l’ambassade d’Egypte en Suisse au profit de l’attaché commercial français à Berne, Marcel Mercier, en réalité un officier des services secrets. Le scandale est énorme. L’affaire place la Suisse dans une situation périlleuse. Le renseignement français a pu obtenir des informations sur le Front de libération nationale (FLN) auquel l’ambassade égyptienne servait d’important relais. Quelle va être la réaction de Nasser ? Au sein du Conseil fédéral, les craintes sont grandes, l’embarras considérable. L’épisode laissera des traces. Dans la thèse de doctorat qu’il vient de soutenir à l’Université de Fribourg sur La Suisse officielle face à la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), l’historien Damien Carron lui consacre une longue analyse. L’affaire Dubois va marquer, en effet, une profonde rupture dans l’attitude des autorités suisses à l’égard du conflit algérien.

Gamal Abdel Nasser

Les sources officielles sur le sujet sont particulièrement riches, note le jeune chercheur, mais l’historiographie est restée curieusement mince sur une suite d’événements qui déboucheront, avec les négociations secrètes, puis la conclusion des Accords d’Evian en 1962, sur ce qui constitue aujourd’hui encore « le sommet », selon l’auteur, de la politique de neutralité active et des bons offices menés par la Suisse. Mais pour assumer ce rôle d’entremetteur efficace et discret entre le FLN et le gouvernement français, il aura d’abord fallu que les autorités fédérales modifient leur perception du conflit. L’affaire Dubois y contribuera puissamment. Car dans une première phase, du déclenchement des « événements » d’Algérie en novembre 1954, à la crise de Suez en 1956, la légitimité de la présence française n’est pas remise en question. Un basculement de l’Algérie aurait pour conséquence, selon l’analyse qui prédomine au Département militaire fédéral, l’établissement définitif du communisme au sud de la Méditerranée. René Dubois est sur la même longueur d’onde. Son entrée en fonction, en 1955, correspond d’ailleurs aux premières interdictions d’entrée qui vont frapper les principaux militants nationalistes algériens. Avec une efficacité variable : les services fédéraux n’identifient pas tout de suite le rôle et l’importance respective de chacun des acteurs, et le passage de la frontière ne peut être entièrement contrôlé. René Dubois est le premier socialiste à occuper le poste sensible de procureur général de la Confédération. Le Neuchâtelois a la confiance de son ministre de tutelle, l’UDC Markus Feldmann. Sa nomination déplaît en revanche au conseiller fédéral Paul Chaudet, et fait naître une solide inimitié entre le radical vaudois et l’agrarien bernois.

Paul Chaudet

Auprès du procureur helvétique, Mercier sait faire jouer la solidarité socialiste pour le persuader d’apporter son aide au gouvernement, socialiste, de Guy Mollet et à la cause de l’Algérie française. L’action secrète que le Français déploie en Suisse est connue de plusieurs collaborateurs de l’ambassade de France à Berne, qu’elle choque. Des alertes parviennent jusqu’à Markus Feldmann, mais les relations difficiles que ce dernier entretient avec Paul Chaudet le convainquent qu’il faut y voir la main -malveillante- du Département militaire. On le sait parce que Feldmann note absolument tout dans un journal * qui sera publié en 2001/2002, explique Damien Carron. Feldmann reste douloureusement atteint par les événements, et meurt en fonction l’année suivante.

Markus Feldmann

La France doit rester en Algérie, pense donc le Conseil fédéral dans un premier temps. La crise de Suez, à l’automne 1956, retentit pourtant comme un premier avertissement aux oreilles des autorités fédérales. Elle leur fait prendre conscience de la complexité des enjeux, « de l’importance et de l’influence des pays arabes et du groupe de Bandoeng », écrit Damien Carron. Mais c’est bien l’affaire Dubois qui va constituer le point de non-retour. Elle montre à la Suisse que la France est prête à tout ou presque pour sauvegarder sa position en Algérie. Paris n’a pas hésité à violer la souveraineté de la Confédération, à la mettre en péril sur le plan diplomatique et à corrompre l’un de ses hauts magistrats pour espionner le FLN. Pour le Conseil fédéral, c’en est cette fois trop, observe Damien Carron, d’autant plus que le Département politique -les Affaires étrangères dirigées par Max Petitpierre- dispose de rapports qui lui viennent du terrain, le consulat de Suisse à Alger, et qui laissent clairement entendre que l’Algérie sera indépendante un jour ou l’autre. Dès lors, la Suisse coupe les ponts avec les services secrets français, et le Conseil fédéral décide de se montrer plus tolérant avec les activités du FLN en Suisse, même si cette tolérance restera tout à la fois discrète et fluctuante au cours des années qui vont suivre. C’est du moins à partir de là que les réseaux de soutien au FLN vont se développer en Suisse en utilisant notamment la place financière, au grand dam du gouvernement français.

Max Petitpierre

Il est étonnant de voir à quel point le FLN avait « compris » la Suisse, relève Damien Carron. Les analyses du FLN sur la politique suisse, sa neutralité, le poids des intérêts économiques et la meilleure manière d’approcher les partis, la presse et les autorités sont admirables de perspicacité, juge-t-il. Le FLN sait en particulier tirer profit d’une affaire que le Conseil fédéral a déjà essayé de régler à plusieurs reprises avec la France : l’engagement de Suisses dans la Légion étrangère. Quand d’anciens légionnaires sont jugés en Suisse pour avoir servi une armée étrangère, le FLN les approche et les convainc de faire des déclarations, à l’audience, dénonçant la torture que leurs unités ont été amenées à pratiquer en Algérie. L’opinion publique se dresse contre la France, et Max Petitpierre ira jusqu’à évoquer la torture devant les Chambres, provoquant l’ire de Michel Debré, le premier chef du gouvernement de la 5e République. C’est que de Gaulle est revenu au pouvoir. La reconstitution des contacts et des canaux par lesquels, à un moment donné, les premières rencontres en Suisse ont pu avoir lieu entre les représentants du FLN et les émissaires du gouvernement français est complexe. Il apparaît en tout cas que Max Petitpierre donne son aval au diplomate Olivier Long pour établir ces contacts sous l’autorité du gouvernement suisse sans en référer immédiatement au Conseil fédéral. Et quand il en parle au collège, il est au fond trop tard pour revenir en arrière, la Suisse s’est trop engagée. Le seul qui fait montre de ses réticences, c’est Paul Chaudet. Les autres auraient certes préféré être mis au parfum plus tôt, mais ils sont d’avis qu’il n’y a plus à hésiter une seconde. Les impulsions, malgré tout, viennent souvent de l’extérieur ou sont dictées par les circonstances, analyse Damien Carron. Inspirée par Max Petitpierre, la Suisse, ces années-là, a certes trouvé un nouvel emploi à sa neutralité. Celle-ci est désormais « active », elle doit retrouver une raison d’être après les bouleversements nés de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce nouveau rôle pourtant, les autorités sont parfois tout près de commettre de lourdes bévues, constate l’historien. Ainsi, il faut une intervention d’Olivier Long pour que l’administration n’adresse pas à la délégation algérienne la facture de son hébergement en territoire helvétique.

Olivier Long

La Suisse a probablement surestimé l’importance de son rôle dans l’issue de la guerre, juge Damien Carron. En tout cas, sitôt l’Algérie indépendante, la Confédération a cru être en mesure d’y pousser son avantage. Il n’en sera rien. Une délégation part de Berne, sûre de pouvoir obtenir une indemnisation pour les biens des Suisses d’Algérie nationalisés après 1962. Elle échouera. La Suisse ne pourra faire fructifier les liens habilement tissés durant des années avec les leaders algériens, mais qui se défont à mesure que les divisions internes s’emparent du nouveau régime. Bientôt, l’Etat qu’elle a contribué à porter sur les fonts baptismaux lui demande compte du « trésor du FLN ». En 1964, l’ancien trésorier du FLN, Mohamed Khider, a retiré près de 42 millions de francs de l’époque déposés au nom du mouvement auprès de la Banque commerciale arabe à Genève, pour les mettre en lieu sûr à l’étranger, dira-t-il, à disposition des opposants au FLN. Le Tribunal fédéral valide ce transfert en 1974 et déboute la République algérienne. L’affaire ne trouve son épilogue qu’en 1979. Déjà, un pays arabe s’emportait en constatant que le Conseil fédéral ne pouvait adresser des injonctions comminatoires aux autorités genevoises, s’amuse Damien Carron. Les quelque 2000 Suisses présents à la veille des Accords d’Evian devront quitter l’Algérie. Ils composent la troisième colonie étrangère après les Italiens et les Espagnols. Entre 1954 et 1962, certains y laissent leur peau, victimes d’attentats. Dans l’ensemble, ils sont très pro-français. Certains sont même « un peu OAS », dit Damien Carron. Ils sont en tout cas majoritairement hostiles au rôle que la Suisse joue entre les deux parties. Les autorités fédérales doivent leur rappeler qu’ils sont des résidents étrangers en territoire français et leur demander de rester à distance d’un conflit qui ne les concerne pas. La Suisse ne les indemnisera pas, considérant que c’est à la France de le faire. De fait, beaucoup d’entre eux iront s’installer en France. Les grandes fortunes, elles, ont su se mettre à l’abri à temps.

Denis MASMEJAN

Mohamed Khider

* Markus Feldmann, Tagebuch 1923-1958, bearb. von Peter Moser, hg. von der Schweizerischen Gesellschaft für Geschichte, 6 Bände und CDROM, Basel, 2001/02.

Liens liés a l'article.Le Temps

AUTEURS 

  • Denis MASMEJAN

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source