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Le Temps, 30 avril 2010

Bolivia : De l’ombre à la lumière

par Richard ETIENNE


Des militants font la grève de la faim au siège de la Confédération générale des travailleurs, à La Paz, le 29 avril 2010

L’association suisse Voix Libres sillonne l’Altiplano bolivien pour aider les plus pauvres. Partout où elle agit, elle obtient des résultats incroyables.

Bolivia


Orlando, âgé de 4 ans, jeté dans une rivière en 2009, est aujourd’hui recueilli par Voix Libres *. Abraham, âgé de 10 ans, était régulièrement battu par son père. Sa tante l’a amené à Voix Libres en mars 2010. José Luis, âgé de 31 ans, dormait sous les ponts de La Paz. La capitale de la Bolivie repose à 3600 mètres. La nuit, il peut faire jusqu’à -10°C. L’orphelin travaille aujourd’hui comme boulanger. Pour Voix Libres. Anastasia Corosacac, la cinquantaine, a ouvert une petite boutique grâce aux microcrédits de l’association. Ses six enfants vont à l’école Robertito, de la fundación. Elle est toute proche, ils ne risquent pas de se faire violer par des mineurs bourrés sur le chemin. Giovanna, âgée de 12 ans, était anorexique et son vagin reste déformé tant elle a été abusée. Elle est aujourd’hui recueillie et va mieux.

Des femmes attendent un taxi à Cochabamba

Voix Libres. Plus de 650 000 bénéficiaires directs à travers l’Altiplano bolivien depuis 1993, soit un quinzième de la Bolivie, un pays grand comme deux fois et demie la France. La fundación grandit et aide davantage chaque année : 63500 bénéficiaires directs en 2007, 67 500 en 2008, 84100 en 2009. Avec seulement cinq employés en Suisse, en France et un budget ridicule : à peine 2,5 millions de francs suisses par an. En Bolivie, l’ONG est réputée. En Suisse, où elle siège, elle reste méconnue. Peut-être parce que les mots sont incapables de décrire son travail de titan. Tout commence, il y a dix-sept ans, quand la Genevoise Marianne Sébastien, de voyage en Bolivie, rencontre San Tiago. Le padre belge lui montre les activités sociales et agricoles de sa paroisse. Elle l’aide pendant neuf mois. « Une nuit avant de mourir, il m’a envoyé tous les projets qu’il avait en tête. Le lendemain je me suis sentie investie d’une mission : accomplir son testament. » Voix Libres était née. Le travail pouvait commencer : Marianne crée tout de suite des bourses d’études pour les enfants des mines de Potosí. Le Cerro Rico -la « montagne riche », ocre et sèche, haute de 4824 mètres, qui surplombe la ville terne- est exploité depuis cinq cents ans : ses minerais d’argent, d’étain, de zinc ont attiré les conquistadores espagnols, américains puis boliviens. Les conditions de travail restent terribles : dix  morts depuis le début de l’année. Nous sommes début mars, ça fait un par semaine. La montagne s’écroulera-t-elle un jour ? Trois cents mines la trouent dans tous les sens. La plus longue s’enfonce durant trois kilomètres. On dit ici qu’elle est sans fin. Marianne propose aussi des microcrédits pour les détenus des prisons de Cochabamba, à l’est de la capitale. Les prisonniers ne sont pas nourris, ni même logés. Ils subissent jusqu’à cinq ans de retard de justice. Faute de toilettes, ils défèquent dans des sacs en plastique. Les maladies en profitent. Marianne poursuit : « En 1994, un enfant m’a pris par la main vers minuit et m’a conduit dans le tunnel de San Francisco, à La Paz. » Trois cents enfants y dormaient. « Le plus âgé n’avait pas 15 ans. » Elle loue une maison et leur propose un logement -son nouveau centre pour démunis. Les quatre coins de l’Altiplano sont déjà touchés.

Un mineur du Cerro Rico

Depuis, Voix Libres, reconnue d’utilité publique à Genève en 1996, continue sur sa lancée : près de 10 000 enfants nourris tous les jours, des conditions de détention améliorées dans cinq prisons. Vingt mille détenus ont ouvert un commerce ou développé des activités (menuiserie, joaillerie, prothèses dentaires, ballons de football, etc.) grâce à des microcrédits sans intérêts ni garanties. Voix Libres serait la seule association au monde à proposer des microcrédits dans les prisons. Ses trois centres médicaux (dentistes, généralistes, chromothérapie, ambulance) ne désemplissent pas. Ses trois ingénieurs ont parcouru, en 2008, 28 000 km de pistes non goudronnées pour construire neuf internats. Ses avocats visitent et défendent les exploités. Sa Radio Integración s’est imposée comme un acteur essentiel pour la sensibilisation. Et la liste des prix s’allonge : femme entrepreneure 2007 à Genève, reconnaissance nationale en Bolivie, félicitations du roi de Belgique, etc. Depuis 2005, Marianne est hôte d’honneur de Potosí et Voix Libres fait partie du patrimoine de la cité. En 2010, un centre pour femmes battues à Caiza « D », un village dans les environs de Potosí, et un restaurant, sous l’égide d’un civiliste suisse qui a étudié à l’Ecole hôtelière de Lausanne, ont ouvert leurs portes. Car, avec le temps, Voix Libres a évolué : aux activités sociales se sont ajoutés des volets économiques. Les bénéficiaires se transforment en coopératives de producteurs et employés (l’entreprise en compte aujourd’hui 760 en Bolivie) ou, en contrepartie, participent gratuitement à la vie socio-économique de la fundación. Les champs et les poulaillers de Caiza « D » proposent des produits (fruits, légumes, céréales, plantes) et des œufs bio (6000 par jour), les femmes battues travailleront dans la nouvelle boulangerie du centre.

Marianne Sébastien en compagnie de Reina

Le restaurant cinq-étoiles Sol de los Andes, au bord du lac Titicaca, devrait bientôt figurer dans les guides. Ses papillotes de truites à 4 euros font le malheur des autres restaurateurs. Du quinoa, une céréale riche en protéines, et de l’artisanat sont exportés en Europe. Des accords sont signés avec 116 autorités régionales ou privées : des contreparties -financières ou en main-d’œuvre- sont exigées car elles aussi en bénéficient. La municipalité de Potosí est même devenue la première cliente de la menuiserie de la fundación -la qualité est garantie et les travailleurs ne sont pas alcooliques. « Le prix des 30 000 sacs à dos de nos couturières, subventionnés par ces convenios, concurrence même ceux des Chinois », se réjouit Olivier Reymermier, employé suisse de Voix Libres depuis une année mais bénévole de longue date. Les affaires assurent un début d’autonomie : 52 % du budget bolivien. Le reste vient des 4000 petits donateurs, parrains et autres sponsors. « Cent pour cent des revenus sont consacrés aux plus démunis », rappelle Olivier Reymermier. Car la fundación est aussi un exemple de transparence -dans un pays qui ne figure qu’au 120e rang du baromètre de corruption 2009 de Transparency International. Roxana Flores est une des douze  comptables de Voix Libres : « Chaque transaction se fait par écrit. Les chèques sont photocopiés et des audits externes sont effectués. » Et Olivier Reymermier de préciser : « Au début, c’était difficile, tant de factures dans un pays où la majeure partie de l’économie est informelle : les gens ne comprenaient pas. » Aujourd’hui, la fundación peut se targuer d’être une des plus transparentes de Bolivie, sinon du monde. Or les rémunérations, en Suisse, sont dérisoires : 3500 francs par employé, Marianne y compris, pour des heures de travail qu’on ne compte plus. C’est aussi cela le secret de Voix Libres : 7 % seulement du budget va dans les salaires (contre plus de la moitié à l’ONU, par exemple). Dans des conditions ingrates : aujourd’hui à Huatajata, un village au bord du lac, la municipalité est censée envoyer des hommes pour participer à la construction d’un nouveau centre pour enfants défavorisés. Les rares qui ont fait le déplacement, âgés -les jeunes délaissant les campagnes- rechignent à travailler.

Une femme apprend à lire dans une école près du lac Titicaca

Les apparences paradisiaques du Titicaca cachent une société meurtrière : assassinats, crime organisé, cannibalisme, piraterie. 64 % des Boliviennes sont battues. Les mineurs du Cerro Rico, la plupart alcooliques, forcent aussi leurs enfants à travailler dès le plus jeune âge. Alberto est un adolescent âgé de 16 ans. Quand il a été recueilli par Voix Libres, il en avait 6 et creusait toute la journée dans la pénombre : « Je n’arrivais pas à m’habituer au soleil et manger autre chose que de la feuille de coca me paraissait bizarre. » Les transitions ne sont pas toujours acceptées, l’extrême pauvreté engendre la méfiance. Sur les 300 enfants du tunnel de San Francisco, seuls cinq collaborent encore avec Voix Libres aujourd’hui. Les autres ont préféré rester sous les ponts, drogués, quitte à mourir, gelés. La Bolivie est le deuxième pays le plus pauvre d’Amérique du Sud. Ophélie Schnoebelen, coordinatrice internationale de Voix Libres, précise : « Dans ce travail, on côtoie au maximum la souffrance. On va jusqu’aux limites de la fatigue, de l’acceptation. » Et souvent, il faut savoir dire non. Ophélie a visité dix-huit candidates aux microcrédits hier matin, dans la verdure des rives de Huatajata. Seules trois répondaient aux critères. « Les autres étaient mieux loties. Elles avaient des poules, quelquefois un jardin. Nous aidons d’abord les plus pauvres. » Une équipe de supervision sociale s’en assure régulièrement pour prévenir tout favoritisme.

Iovanni, Motin, Mario, Pedro et Jimmy exhibent des céramiques

Il faut une force incroyable pour travailler à Voix Libres. « Chaque fois que je retourne en Bolivie, je remotive les troupes en plus de créer de nouveaux projets », reconnaît Marianne. Elle possède la force de ces personnes extraordinaires : « Ensuite, on insiste. On crie, s’il le faut. » On n’aide pas un quinzième de la Bolivie comme ça. Avec le temps, elle a su s’entourer : Ophélie, Olivier et le docteur Alberto Martinez, élu par ses compères « homme le plus honnête de Bolivie », forment avec elle le noyau dur de la fundación. Quand on demande à Marianne d’où elle tire sa force, elle réfléchit longuement : « Serait-ce lié au fait que je suis née un dimanche de Pâques à midi ? Je crois qu’on a tous la possibilité de ressusciter. » En effet : sous sa nouvelle coupe au bol Abraham revit. Dans les mines, les enfants se font rares. Marianne a même réussi à faire chanter d’une seule voix, libre, toute une prison de Cochabamba. « L’expression artistique est le premier pas pour réhabiliter ceux qui ont le plus souffert. » Et le petit Orlando ne cesse de sourire.

Richard ETIENNE

* Renseignements. Rue des Grottes 28, 1201 Genève, Suisse, CCP 12-26524-5, www.voixlibres.org, mail : voixlibres@voixlibres.org

Mario travaille depuis l’âge de 6 ans pour survivre. Aujourd’hui, il est un des leaders de l’atelier de céramique

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