retour article original

vendredi 24 février 2017
Vous êtes ici Accueil Corruption Corruption en Angola
Le Temps, 3 mai 2010

Corruption : Le gouvernement angolais

par Valérie HIRSCH


Vue de Lubango

Lubango, la capitale de la province de Huila, au sud de l’Angola, est réputée pour son climat agréable, la beauté du cirque de montagnes qui l’entoure et son charme colonial. Mais à la périphérie de la ville, le spectacle n’a rien d’agréable : sur un terrain dénudé, des hommes et des femmes discutent par petits groupes, entre des tentes militaires et des cabanes en tôle ondulée. Ils laissent éclater leur colère.

Angola


« Le 8 mars 2010, les bulldozers ont détruit notre quartier, s’emporte Alberto Antonio, un père de sept enfants. On n’a même pas pu sauver tous nos meubles. On nous avait donné quinze jours pour partir. Mais où aller ? » Alberto vit désormais dans une tente avec dix-huit personnes. Au total, 3000 familles ont été expulsées pour faire place à une ligne de chemin de fer reconstruite par les Chinois. « On nous a déposés sur ce terrain, où il n’y a aucune infrastructure. Nos enfants ne vont plus à l’école et je ne peux plus aller à mon travail au marché. Nous attendons des terrains pour rebâtir nos maisons. » Eduardo Igniatio, âgé de 62 ans, laisse éclater sa rancœur : « Je me suis battu pour mon pays. Maintenant, nous avons la paix, la démocratie, mais nous, les pauvres, nous continuons de souffrir ! »

Vue de Lubango

Luanda, la capitale. C’est ici que se concentre la richesse du pays. Elle repose sur le pétrole, qui représente 85 % des recettes du gouvernement (44 milliards de dollars en 2008). L’Angola est le deuxième producteur en Afrique. « Vous ne devinerez jamais le prix de cet immeuble vendu à une compagnie pétrolière : 350 millions de dollars ! » lance le journaliste et chercheur Rafael Marques, en montrant un gratte-ciel dans le centre de Luanda. Des dizaines sont en construction dans cette ville tentaculaire de 6 millions d’habitants. Depuis la guerre, 70 % des Angolais vivent en ville et 40 % à Luanda. Rafael Marques dénonce inlassablement la corruption qui ronge son pays, classé par Transparency international 158e pays le plus corrompu au monde (sur 180). La corruption et les conséquences de la guerre ont fait de Luanda la ville la plus chère au monde. Un studio de 50 m² sur le front de mer se loue 3200 dollars. Une nectarine coûte 5 dollars, tout comme un repas dans un restaurant populaire. Les salaires des compagnies pétrolières sont à l’avenant : de 8000 à 10 000 dollars pour un jeune diplômé. Les bas salaires, eux, ne dépassent pas 300 dollars. A Luanda, pratiquement tout est importé, le port est engorgé et les frais de transport sont trois fois plus élevés qu’ailleurs. Le dimanche, pour échapper à l’enfer de cette ville tentaculaire, à la circulation cauchemardesque, tout le monde se retrouve sur l’île face au centre-ville : les familles pauvres se pressent sur les plages bondées pendant que les riches, venus des complexes sécurisés de Talatona, s’installent dans les bars confortables, où une pizza coûte 10 dollars.

Vue de Luanda

Depuis 2002, l’Angola a fait un effort de transparence, réclamé par les pays occidentaux : le gouvernement publie désormais ses recettes pétrolières. Mais pour Rafael Marques, la corruption est encore pire qu’avant : « Des membres du gouvernement ont créé des sociétés privées, qui ont pris des participations dans des concessions pétrolières. Nos dirigeants ne respectent pas la loi, qui leur interdit de bénéficier de contrats publics. En Angola, un ministre peut signer un contrat à double titre : en tant que responsable public et comme bénéficiaire. Grâce aux privatisations, l’élite au pouvoir contrôle toute l’économie du pays et elle s’arrange pour maintenir des prix élevés. » La nouvelle Constitution, qui a aboli, en janvier 2010, l’élection directe du président, ne prévoit aucun mécanisme de contrôle des dépenses publiques. « L’Office pour la reconstruction nationale, qui gère les quelque 9 milliards de dollars de prêts chinois, ne doit rendre des comptes qu’au président José Eduardo Dos Santos [ndlr : au pouvoir depuis 1979] », souligne Rafael Marques, qui prépare une thèse de doctorat à l’Université d’Oxford, intitulée La transparence du pillage : « Nos dirigeants sont tellement arrogants qu’ils n’ont aucun problème à publier ce qu’ils gagnent ! »

Valérie HIRSCH

Vue de Luanda

Liens liés a l'article.Le Temps

AUTEURS 

  • Valérie HIRSCH

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source