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1er juin 2010

BD : Le journal Tintin et l’éditeur Raymond Leblanc

par Hugues DAYEZ



Pouvoir donner à un journal pour la jeunesse le nom du héros le plus célèbre de la bande dessinée fut, pour l’éditeur Raymond Leblanc, une arme à double tranchant. Le personnage de Tintin constitua une formidable locomotive pour l’hebdomadaire, qui connut un démarrage foudroyant, et lui permit d’entrer dans la légende. Mais si la locomotive
fut rutilante, ses wagons ne furent pas très nombreux : pour le journal qui porta le nom de son héros, Hergé ne livra en fin de compte que dix aventures entre le 26 septembre 1946 (date de création de l’hebdomadaire) et le 16 septembre 1975 (date du début de la prépublication de “Tintin et les Picaros”). Certes, les années 1950 furent fertiles, puisqu’elles furent rythmées par la prépublication de quatre grands récits (Le dyptique “Objectif Lune” et “On a marché sur la lune”, “L’affaire Tournesol”, “Coke en stock” et “Tintin au Tibet”), et la présence de Tintin dans son propre journal y fut assidue. Mais déjà, dans les années 1960, la production d’Hergé ralentit dangereusement. Plus de cinq ans séparent la parution des “Bijoux de la Castafiore”, en 1961, de “Vol 714 pour Sidney”. Pour faire patienter ses lecteurs, Hergé se contentera d’offrir la nouvelle mouture de “L’île Noire” avec de nouveaux décors de Bob De Moor... Dans les années 1970, seule une ultime et décevante aventure, “Tintin et les Picaros”, viendra rappeler aux nostalgiques que le reporter à la houppe fut, à l’origine, le héros vedette de son hebdomadaire. Signe des temps ? En 1976, les grands gagnants du référendum de l’époque se nomment “Buddy Longway” ou “Robin Dubois”, et plus “Tintin”...

Buddy Longway de Derib


Pour l’éditeur Raymond Leblanc, se posa, dès 1947, de douloureuses questions de choix éditoriaux : pour étoffer le sommaire du journal, qui ne tarda pas à grossir de volume, il fallut faire appel à de nouveaux collaborateurs. Et la sélection de ceux-ci s’avéra ardue, puisque toujours soumise à l’approbation d’Hergé. Car si le père de Tintin accorda sa confiance au projet de Leblanc, il n’entendit pas voir son célèbre personnage se commettre en compagnie de séries mineures dans les pages d’un vulgaire illustré. Et paradoxalement, si Hergé produira relativement peu de nouveaux épisodes de Tintin, il imprimera avec autorité sa griffe au journal des éditions du Lombard. Au début des années 1960, préoccupé par sa vie privée, Georges Rémi
relâchera un peu son étreinte sur la ligne éditoriale de “Tintin” et, faute d’un rédacteur en chef de premier plan, l’hebdomadaire sombrera un temps dans une routine. Heureusement, à la manière d’un cinéaste de la Nouvelle Vague, le scénariste Michel Greg provoquera un électrochoc
salutaire en prenant les rênes du journal, en 1965, lui faisant passer avec brio le cap de la modernité. Cette révolution ne plaira guère au grand défenseur du classicisme qu’est Hergé. Celui-ci prendra ses distances par rapport au journal favori des jeunes de 7 à 77 ans. Après le départ de Greg, en 1974, ses successeurs copieront ses lignes
de conduite, sans les égaler. Greg cumulait les fonctions de scénariste et de rédacteur en chef ? Qu’à cela ne tienne, Henri Desclez et Jean-Luc Vernal feront de même, en imposant leurs propres séries dans le journal. Hélas ! Ni “Mycroft et Klaxon” de Desclez, ni “Cranach de Morganloup” de Vernal n’atteindront la qualité et la notoriété d’un “Bernard Prince”, d’un “Bruno Brazil” ou d’un “Olivier Rameau” imaginés par Greg... Qui plus est, la concurrence accrue des loisirs audiovisuels et l’effritement des tirages semblent provoquer la panique dans l’équipe rédactionnelle, qui multiplie les expériences maladroites : publiant une saison des programmes de télévision dans “Tintin”, une autre, des interviews de Jermaine Jackson et autres vedettes éphémères du show-business... Ces aberrations éditoriales sont alors orchestrées par le propre fils de Raymond Leblanc, Guy, qui poursuit une lubie : faire de “Tintin” le “Paris-Match” des jeunes... Cinq ans après la mort d’Hergé, ses héritiers décideront de ne plus céder le titre “Tintin” à l’hebdomadaire des éditions du Lombard. Celui-ci cesse
de paraître le 29 novembre 1988. Officiellement, une page est tournée, mais beaucoup d’anciens lecteurs l’avaient déjà tournée depuis longtemps, ayant fui un journal qui était devenu l’ombre de lui-même... Malgré ces derniers avatars peu reluisants, le titre “Tintin” garde aujourd’hui encore une aura mythique, grâce à quelques séries éternelles parues dans ses pages : aucun bédéphile n’a oublié le choc que constitua l’apparition de “La marque jaune ”, ou celle de “Corentin”, d’“Alix” et de tant d’autres... Cet univers-là mérite toujours d’être revisité, parce qu’il n’a pas encore livré tous ses secrets de fabrication...

Une planche de Corentin de Paul Cuvelier

Pour d’innombrables lecteurs du journal “Tintin”, le profil de Raymond Leblanc se résume à quelques photos publiées -toujours les mêmes- où on le voit, très à l’aise, aux côtés d’un Hergé souriant, lors d’un des multiples cocktails-anniversaires de l’hebdomadaire. Et les déclarations
connues de Raymond Leblanc ont souvent le même caractère officiel, s’agissant soit d’un speech de bienvenue lors d’un de ces mêmes cocktails, soit d’une brève préface à l’un ou l’autre ouvrage commémoratif. Discret, cet homme, originaire des Ardennes, semble l’avoir toujours été. Cette discrétion semble aller de pair avec la réussite de son parcours de résistant, pendant la guerre. Mais “discret” ne signifie pas “effacé” : tous les dessinateurs qui ont travaillé sous sa houlette souligneront son tempérament énergique et son esprit de décision. Personne, parmi les collaborateurs du “Tintin” des années 1950, n’a oublié le “père Leblanc”. Cette forte personnalité semble en avoir impressionné plus d’un, à commencer par son fils Guy, que Raymond Leblanc choisit pour lui succéder, en 1970, à la tête de l’hebdomadaire. Celui-ci sera d’ailleurs incapable de surmonter seul la crise qui s’insinuera, lentement mais implacablement, dès cette époque, aux éditions du Lombard. En 1988, Raymond Leblanc vend ses parts de la maison d’édition qu’il a fondée et passe du poste de président à celui de président d’honneur. Au jourd’hui à 81 ans, il a conservé son allure fringante de PDG dynamique.

Alix et Enak de Jacques Martin

Question :

- "Dans différentes “Histoires de la BD”, on a souvent édulcoré la naissance du journal “Tintin” : on a toujours évoqué le succès immédiat et phénoménal de l’entreprise... Mais on a plus rarement souligné l’audace, voire le courage dont vous avez fait preuve en engageant Hergé, alors qu’il était devenu “persona non grata” au sortir de la guerre. Est-ce que son immense talent de dessinateur a suffi à vous convaincre de vous lancer dans cette aventure éditoriale ?"

Raymond Leblanc :

- "A ce moment-là, nous étions trois associés qui avions obtenu l’autorisation de paraître juste après la Libération, parce que nous émanions de la Résistance. Nous avions déjà édité une publication sur le cinéma, une collection de romans d’amour, et nous nous sommes ensuite demandé : “Pourquoi pas un journal de jeunes ?” Et évidemment, le seul auteur auquel nous avons pensé, c’était Hergé, avec “Tintin”. Alors, nous nous sommes dit que nous allions chercher à le rencontrer et à le connaître pour faire le point, parce qu’on racontait effectivement beaucoup de choses à son sujet... Et un beau jour, nous l’avons rencontré : il était très hésitant, même craintif, mais nous l’avons rassuré en lui disant : “nous, nous sommes résistants. Donnez-nous une autorisation de faire “Tintin”, et on fera le reste !”"

Hergé

-"Justement, vu ce profil de résistant, êtes-vous un peu apparu comme le “sauveteur” d’Hergé, sur le plan de l’honorabilité ?"

- "Mais je le crois volontiers, en toute modestie, parce qu’à ce moment-là, il fallait des autorisations spéciales et des références pour paraître. Nous étions trois résistants à avoir ces références et à pouvoir assurer que le journal pourrait sortir si Hergé obtenait son certificat de civisme, qu’il n’avait pas encore quand nous l’avons rencontré. Il était encore à la merci de la décision du procureur général."

-"Hergé va non seulement donner le titre de “Tintin” et les premières planches du “Temple du Soleil”, il va aussi devenir le directeur artistique du journal -un directeur très contraignant qui a une vision très précise de la bande dessinée : la sienne- Dès lors, est-ce que vous ne vous
êtes pas rapidement heurté, vous, éditeur devant trouver des collaborateurs, au directeur artistique Hergé ?"

- "Au début, il n’y a pas eu de problèmes : nous avions très bien convenu que je n’avais pas de compétence particulière dans la bande dessinée -sauf que je l’admirais- et que le contrôle artistique revenait tout naturellement à Hergé, vu sa notoriété en la matière. Je m’occupais donc de la partie commerciale. Le premier numéro n’a pas posé de problèmes. La maquette s’est faite chez Hergé. Elle m’a été soumise. Je l’ai trouvée fort bien, mis à part un petit détail qui s’est révélé malencontreux : une page du “Zadig” de Voltaire violemment récusée par les instituts catholiques dès sa parution ! Mais cela s’est vite arrangé.

La première discussion s’est réellement déroulée lorsqu’il a fallu passer de douze à seize pages. D’après Hergé, il n’y avait pas d’autres dessinateurs disponibles à ce moment-là pour étoffer les effectifs. Alors je suis allé à Paris où j’ai découvert un dessinateur français connu qui faisait très bien les chevaux, qui s’appelait Le Rallic... J’ai donc rapporté des planches de Le Rallic. Cela a surpris Hergé, parce que ces planches ne cadraient pas avec son optique du journal. Ca a été le premier sujet de discussion. Il y en a eu d’autres. Je pense notamment à Jacques Martin."

Une illustration de Rudy le justicier par Etienne Le Rallic

-"Là encore, c’est vous qui convainquez Hergé de prendre Jacques Martin. Au début, il n’en voulait pas."

- "Je dois reconnaître qu’au début, les dessins de Martin n’étaient pas parfaits -il le raconte d’ailleurs lui-même. Et nous lui avons dit, à deux ou trois reprises : “Ecoutez, ce n’est pas possible de passer ça dans “Tintin” ! Mais Martin demandait à rencontrer Hergé. Nous lui avons conseillé, le rédacteur en chef et moi, de travailler encore, avant de faire cette rencontre. Hergé lui a d’ailleurs opposé le même refus de publication. Martin était un peu déçu, mais lorsqu’il est revenu avec “Alix”, je l’ai accepté. Et en fin de compte, malgré ses réticences initiales, Hergé a fini par engager Martin dans ses studios."

Hergé en compagnie de Jacques Martin

-"On a toujours parlé des “Quatre mousquetaires” fondateurs du journal, qui font aujourd’hui partie de la légende... Mais dans la réalité, vous ne vous êtes jamais mordu les doigts de devoir faire tourner un journal avec ce quatuor, dans la mesure où vous deviez traiter avec deux perfectionnistes lents (Hergé et Jacobs) et deux artistes égarés dans la BD (Cuvelier et Laudy) ?"

- "Non, certainement pas. Je ne cesse d’ailleurs de leur rendre hommage. Je crois que sans ces quatre piliers de base, le journal “Tintin” n’aurait pas démarré comme il l’a fait. Evidemment, le grand mérite en revient à Tintin et à Hergé ; en second lieu, à Jacobs. Et je me dois de préciser que Cuvelier a été très célèbre avec son “Corentin” et avait un public important. Donc ces quatre dessinateurs ont été utiles et nécessaires. Et puis, bien entendu, ils ont été rejoints par d’autres, puisque l’augmentation du nombre de pages de “Tintin” a nécessité beaucoup de collaborateurs."

Edgard Félix Pierre Jacobs

-"Vous dites “Jacobs en second lieu”. Selon certains observateurs, “Le secret de l’Espadon” a plus créé l’événement que “Le Temple du Soleil”, parce qu’il ne s’agissait là que de la suite d’une aventure de Tintin.

- "C’est assez vrai. J’ai été étonné, personnellement, des réactions des lecteurs. On s’attendait à ce que tout le monde dise : “Ah ! Hergé paraît dans un journal !” Mais les réactions en faveur de Jacobs étaient probablement aussi nombreuses et aussi importantes, à ma grande surprise d’ailleurs !"

Une illustration du Secret de l’Espadon d’Edgard Jacobs

-"A côté du journal, vous allez progressivement vous lancer dans l’édition d’albums, avec la “Collection du Lombard”, devenue mythique pour sa qualité technique et les titres qu’elle recèle... A propos de ces titres, on peut relever deux phénomènes frappants. Primo, cette collection n’est qu’une sélection non exhaustive de différents récits parus dans le journal. Secundo, il existait parfois un délai de plusieurs années entre la publication du récit dans le journal et sa parution en album. Qu’est-ce qui légitimait une telle politique d’albums ?"

- "D’abord, nous n’étions pas, en principe, éditeur d’albums. Notre but, c’était de lancer un journal “Tintin” et, éventuellement après, un journal pour filles... Et puis, après deux ou trois ans de parution du journal, nous avons reçu des demandes de plus en plus nombreuses de lecteurs nous réclamant l’album de “L’espadon” ! Il n’était pas question pour nous de faire des albums de Tintin, puisque ceux-ci étaient édités par Casterman. Mais ces demandes nous ont fait réfléchir, et nous avons fait ce premier album de Jacobs à titre de test, pour voir comment les lecteurs allaient réagir. Parce que nous nous posions la question : “Ils viennent de lire cette histoire dans le journal “Tintin”. Comment se fait-il qu’ils en redemandent ?” Et pourtant, ils en redemandaient tellement que le succès de ce premier album fut étonnant... Et c’est de là que nous sommes partis, et nous avons fait des petites enquêtes de marché comme cela se faisait dans ce temps-là. Très modestement, on faisait des référendums dans le journal, et les histoires les plus plébiscitées furent éditées les premières en album."

Une scène du Secret de l’Espadon d’Edgard Jacobs

-"C’est ce qui explique qu’un des quatre mousquetaires, Jacques Laudy, n’ait jamais eu d’album chez vous : il n’était pas assez populaire ?"

- "C’est tout à fait cela. Nous aimions beaucoup Laudy. C’était un grand artiste, fils de peintre d’ailleurs, et qui avait son style propre, mais l’histoire avec laquelle il a démarré dans “Tintin”, à savoir “Les quatre fils Aymon”, n’était pas un si bon choix. Et puis, son graphisme n’était pas très commercial. Il était artistique. Puis il a fait “Hassan et Kaddour” en couleurs, mais curieusement, lors des référendums, cette série n’était jamais en tête. Je me rappelle que, plus tard, les éditions bruxelloises “Magic-Strip” nous ont demandé les droits de ces séries pour les éditer en album. Mais je ne crois pas que l’expérience a été un grand succès."

Jacques Laudy

-"La superbe “Collection du Lombard” va céder la place, à la fin des années 1950, à un projet plus “démocratique” : la collection “Jeune Europe”, constituée d’albums brochés sans grande recherche de présentation. Qu’est-ce qui explique ce virage éditorial ?"

- "Cela résultait d’une étude de marché. Des lecteurs nous ont fait part du fait que les albums de la “Collection du Lombard” étaient merveilleux, mais un peu chers, et que peut-être, nous pourrions penser à des lecteurs ayant des bourses un peu plus modestes. Alors nous avons creusé l’idée et lancé la collection “Jeune Europe”, dans laquelle Tibet a joué un grand rôle avec ses “Chick Bill”. C’était un auteur déjà bien connu à l’époque."

-"Entre Hergé, directeur artistique, et Leblanc, directeur commercial, quelle était la marge de manoeuvre du rédacteur en chef du journal, dans les premières années ?"

- "Etant donné que Hergé et moi-même étions les responsables au degré final de la qualité artistique et des possibilités commerciales, le rédacteur en chef jouait un rôle, disons de “tri”, de “découverte”, qui était fort utile. Mais en ce qui concernait l’engagement de tout auteur, la décision finale était invariablement prise par Hergé ou moi, mais surtout par nous deux. Donc, le rédacteur en chef remplissait le journal, mais son rôle se bornait à cela."

-"Parlons de ces auteurs, et de quelques destinées très atypiques. Franquin, par exemple, se brouille avec Dupuis et vient créer “Modeste et Pompon” dans “Tintin” : au départ, il signe un contrat de cinq ans avec vous, puis, s’étant réconcilié avec Dupuis et continuant “Spirou”, il vous demande de réduire la durée de son contrat, parce qu’il est débordé. Avec le recul, quand on regarde la carrière exceptionnelle de Franquin, on a envie de vous demander : comment l’avez-vous laissé partir ?"

- "Ah, d’abord, comment est-il venu ? Ce fut une brouille, non pas avec Charles Dupuis lui-même, mais avec un responsable financier, et Franquin, en homme de décision, m’a fait savoir par le rédacteur en chef de “Tintin” qu’il voulait me voir. Vous imaginez ma joie ! J’ai immédiatement invité Franquin et son épouse à dîner à la maison, et
puis, nous avons mis au point un contrat de cinq ans. A ce moment-là, Franquin ne voulait plus entendre parler de Dupuis. Il a créé “Modeste et Pompon”, qui a eu beaucoup de succès et qui était totalement différent de ce qu’il faisait avant. Mais qui était le malheureux dans cette histoire ? Charles Dupuis ! Et comme j’avais quand même, de temps en temps, un contact avec celui-ci, il m’a avoué qu’il regrettait amèrement le départ de Franquin. Je lui répondais que j’étais follement heureux de son arrivée chez moi ! Mais finalement, Charles Dupuis a fait tout ce qu’il a pu -on m’a même dit qu’il avait pleuré, parce que c’est un grand sentimental- pour récupérer Franquin un peu plus tôt. Cela a fait l’objet de beaucoup de discussions. Moi, je ne voyais pas ce que le journal “Tintin” allait perdre si Franquin partait un an plus tôt, et cela faisait fort plaisir à Charles Dupuis. Nous avons donc traité l’affaire à l’amiable."

André Frankin

-"A ce propos, certains auteurs m’ont confié qu’entre Dupuis et vous, il y avait un pacte tacite de “non agression” (aucun de vous deux n’irait débaucher un auteur du voisin) et que le premier à casser ce “gentlemen agreement” fut, plus tard, le français Georges Dargaud... Ce pacte était-il une réalité ?"

- "Vous avez employé le mot : c’était un “gentlemen agreement”, parce qu’on se serait fait le plus grand tort en faisant de la surenchère. On avait donc convenu qu’aucun éditeur ne chiperait un auteur à son confrère. Mais, bien entendu, cela ne nous a pas empêchés de nous livrer à une concurrence qui a surtout porté sur le nombre de pages ou la qualité du papier. Au fil des ans, on est passé de 12 à 64 pages chez “Tintin” comme chez “Spirou”, de sorte que nous avons eu, à ce moment-là, les meilleurs dessinateurs d’Europe, n’ayons pas peur de le dire."

Charles Dupuis

-"Est-ce que, sur le plan des tirages, vous étiez au coude-à-coude, ou y a-t-il eu de très fortes disparités ?"

- "Nous avons été, en général, au coude-à-coude en Belgique. Mais en France, lorsque le journal “Tintin” a bénéficié du “chèque Tintin” -qui s’appelait chez nous le “timbre Tintin”-, le tirage est passé de 100000 à 300000 exemplaires par semaine. Donc, un élément dont on ne parle pas souvent et qui a joué un rôle déterminant pour le journal et pour le
personnage de Tintin, ce fut ce “timbre Tintin” qui, brusquement, a projeté “Tintin” dans les coins les plus éloignés des provinces françaises, belges et suisses."

-"Ce timbre le prouve, vous avez été un précurseur à bien des égards : précurseur du “merchandising” en BD avec des agences comme “Publiart”, précurseur en matière d’audiovisuel avec le studio de dessins animés “Belvision”... Mais paradoxalement, on a le sentiment que vous n’avez pas beaucoup cru en l’objet “album”, qui a pourtant, à la longue, tué le magazine auquel vous teniez tant."

- "Vous avez parfaitement raison, et je vais vous expliquer mon attitude. Lorsque j’ai lancé le journal “Tintin”, je ne pouvais pas imaginer devenir un jour éditeur d’albums, parce que c’était le rayon de Casterman. C’est ce qui explique que le département “albums”, chez nous, n’a jamais été exploité à fond. On a pensé plutôt en termes de films pour développer notre catalogue. Et je crois que mes successeurs actuels ont corrigé le tir et s’emploient remarquablement à développer le département “albums”."

-"Est-ce que le “gentlemen agreement” que nous évoquions vous a également poussé à développer chacun une ligne éditoriale propre ? On parle toujours de la “fantaisie Spirou” et du “sérieux Tintin”"

- "Tout a commencé avec le ton insufflé par la série “Tintin” elle-même. Nous avions convenu, avec Hergé, que le journal “Tintin” serait un journal à base de morale chrétienne au sens large, mais sérieux, éducatif, instructif. “Spirou” avait choisi une voie un peu différente, tout aussi intéressante : il était plus axé sur l’humour, le rire. A partir de ce momentlà, je crois que les choses se sont faites à peu près d’elles-mêmes, mais avec l’accord des éditeurs. “Spirou” était “marrant”, et “Tintin” plus sérieux."

-"Au milieu des années 1960, Greg devient rédacteur en chef de “Tintin” et on assiste, avec lui, au premier “clash” de la modernité. Greg pense aux adolescents et plus uniquement aux enfants. Il pense aux héroïnes et plus seulement aux héros. Entre Hergé et Greg, entre deux conceptions opposées du journal, avez-vous dû vous poser en arbitre ?"

- "Forcément ! On s’est rendu compte qu’il fallait insuffler un vent nouveau à “Tintin” qui, à ce moment-là, battait un peu de l’aile, parce qu’il était considéré comme trop sérieux. Je connaissais Greg depuis longtemps. C’était un créateur exceptionnel et il était déjà l’auteur d’un tas de séries qui paraissaient dans le journal. Je lui ai demandé s’il voulait bien assumer le rôle de rédacteur en chef de “Tintin”. Il m’a répondu : “Oui, M. Leblanc, mais pas pour le prendre comme il est maintenant. Je ne vois qu’une seule solution pour le relancer : il faut qu’il soit plus moderne. Donc il faut un peu plus d’action, il faut un peu plus de sexe -entendez une ou deux histoires avec des filles- et, si vous me donnez votre accord, je marche !” Je me suis empressé d’en parler à Hergé, qui m’a dit : “Oui, je connais Greg. Je connais la situation commerciale difficile que traversent les journaux. Mais vous prenez un grand risque ! Je vous demande dès lors d’être très prudent.” Et aussi prudent que j’ai pu être, Greg a joué ce rôle de rénovateur, parfois un petit peu “out of limits” (Rires)."

Michel Greg

-"Est-ce que le choix de Greg a été aussi une manière de se consoler du départ en France de quelqu’un comme Goscinny, qui a rénové la BD française et qui aurait pu le faire dans “Tintin”, s’il ne s’y était pas senti un peu incompris ?"

- "Moi, j’ai toujours regretté le départ de Goscinny. Mais s’il y avait un problème avec lui dans “Tintin”, il se situait plus au niveau de ses relations avec Hergé. Au fond, Goscinny n’était pas dans la ligne d’Hergé, et c’est sans doute à cause de lui qu’il est parti."

-"Greg m’a raconté, avec sa verve si personnelle, une anecdote qui révèle que vous preniez souvent son parti contre celui d’Hergé..."

- "J’admets ! Je le reconnais ! J’étais éditeur, donc commerçant, et j’ai donc choisi celui qui me semblait assurer une progression des ventes du journal."

-"Et Hergé ne vous en a pas voulu de prendre le parti de Greg ?"

- "Je pense qu’à partir de l’arrivée de Greg, forcément, mes relations professionnelles avec Hergé se sont quand même un peu taries, parce que Greg avait une telle personnalité et prenait tellement les choses en main que Hergé s’est dit : “Je n’ai plus grand-chose à faire ici. C’est Greg qui fait tout et il est couvert en général par Leblanc...” Et il s’est petit à petit retiré de la direction artistique du journal."

-"Avec le recul, comment considérez-vous votre relation avec Hergé ?" Pouvait-on parler d’amitié ou plutôt de grand respect mutuel sur le plan professionnel ?"

- "Nos rapports ont évolué. Au début, on se connaissait à peine et on a appris à s’estimer. Il y eut entre nous une grande courtoisie pendant plusieurs années. Et puis, notre relation s’est muée en véritable camaraderie, mais je ne peux pas prétendre que j’ai été l’ami intime d’Hergé, ni inversément, parce que c’était un homme extrêmement pudique. A la fin, nous nous appelions par notre prénom, mais je gardais une légère distance dictée par un certain respect, une certaine admiration pour l’homme. Et il faut ajouter à cela qu’Hergé, sauf exception, n’était pas ultra-marrant."

Hergé en compagnie de Raymond Leblanc

-"Revenons à certains éléments de votre politique éditoriale, comme le référendum des lecteurs. On a envie de dire que c’était une arme à double tranchant. Le référendum donnait le pouls des séries populaires du journal, mais je suppose qu’il pouvait décourager des auteurs qui se
jugeaient incompris. Finalement, le référendum n’avait-il pas une certaine cruauté ?"

- "C’était un instrument de torture, sûrement, pour les moins bons. Mais, excusez-moi, c’était la loi du marché. Il ne faut pas oublier qu’un journal, c’est comme du savon : il faut le vendre. Et les résultats de ce référendum étaient tenus le plus secret possible, puis finissaient par être communiqués aux meilleurs. Et ceux auxquels on ne le communiquait pas se rendaient bien compte qu’ils étaient à la traîne. Mais ça, que voulez-vous, c’était un peu cruel, mais c’était la loi du marché."

-"On évoquait votre côté précurseur. Comment a démarré l’aventure de “Belvision” ?"

- "L’idée de “Belvision”, c’était faire l’inverse de Disney. Celui-ci a créé ses personnages en dessins animés, et puis sont sortis des albums, des journaux, etc. Nous nous sommes dit : pourquoi ne pas faire l’inverse ? C’est le règne de la télévision. Pourquoi ne pas utiliser tous les stocks dont nous disposons en bande dessinée et essayer de les transposer en films ? Ce fut l’idée de base, et elle fut assez heureuse, parce que nous avons produit, en fin de compte, dix longs-métrages, sans parler des centaines de courts-métrages de cinq minutes... Mais la concurrence a commencé à naître, les prix de revient se sont élevés et, comme nous n’avions pas le marché américain, le marché européen s’est révélé trop exigu. Petit à petit, on a changé notre fusil d’épaule et “Belvision” est redevenue une petite société de production belge."

-"Quand on voit qu’en 1996, les best-sellers ont été des nouveaux albums de séries très anciennes comme Alix ou Astérix, avez-vous tendance à penser : “Décidément, de mon temps, nous étions les meilleurs et nous restons les meilleurs ?”"

- "Ma première réflexion est de me dire que j’ai eu de la chance de me lancer dans l’édition il y a cinquante ans. Je crois que le métier est plus difficile maintenant. Quant au phénomène des best-sellers que vous évoquez, cela se retrouve en littérature : on réédite constamment les grands classiques. On rééditera encore les grands classiques de la BD dans vingt-cinq ans ! Regardez le cas de “Blake et Mortimer”, c’est incroyable ! Moi, je n’aurais jamais pu imaginer, il y a cinquante ans, que cela deviendrait une série triomphale bien après la mort de Jacobs, et qui commence même seulement son succès."

-"Dans les années 1980, vous avez perdu Jacobs, qui n’a pas renouvelé son contrat au Lombard... Il faut peut-être préciser qu’à l’époque, Jacobs était presque considéré comme un auteur ringard par certains."

- "Il ne dessinait plus. Il n’en avait plus envie. Et le contrat de trente ans arrivait à sa fin. Entretemps, je devais m’occuper d’une soixantaine de dessinateurs dans “Tintin” et, dans ce contexte, il est vrai que Jacobs était un petit peu tombé en désuétude. Des gens plus malins que moi, je le reconnais, se sont dit : “Tiens, voilà probablement un patrimoine à réactiver !” Et ils ont passé un accord avec Jacobs que j’aurais pu passer cent fois, parce que Jacobs était un ami... Mais bon, voilà, je ne l’ai pas fait : c’est la vie, hein !"

-"Une question “bateau” pour conclure : est-ce que vous auriez pu imaginer, en lançant “Tintin” le 26 septembre 1946, que Le Lombard s’apprêterait à passer le cap du 21ème siècle, cinquante ans plus tard ?"

- "Certainement pas ! Vous, qui êtes jeune, est-ce que vous imaginez ce qui va se passer dans cinquante ans ? Je vous assure qu’à ce moment-là, on vivait les choses au jour le jour, en espérant que cela dure le plus longtemps possible, et je vous avoue que je suis très surpris de me retrouver en vie cinquante ans après, jour pour jour, et que l’on parle toujours du Lombard. Je considère que j’ai eu une vie heureuse d’éditeur, et je remercie la providence pour ça."

Propos recueillis par Hugues DAYEZ

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