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mercredi 23 août 2017
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3 juin 2010

BD : François Craenhals

par Hugues DAYEZ



Il est de bon ton, à l’heure actuelle, parmi les amateurs de BD, de considérer François Craenhals avec une condescendance pas toujours bienveillante. Taxé de “faiseur de soupe” ou d’“auteur mineur” par ceux qui ne regardent que ses récents albums des “4 as” ou ses derniers volumes de la saga de “Chevalier Ardent”, Craenhals mérite mieux. Il mérite que l’on se replonge dans les premiers tomes des aventures de
son bouillant chevalier, car des albums comme “Le prince noir”, “Les loups de Rougecogne” ou “La loi de la steppe” restent des formidables exemples d’un dessin à la fois énergique et maîtrisé, et d’excellents scénarios, dans le domaine, si couru aujourd’hui, de la bande dessinée historique. A bien des égards, Craenhals a été un précurseur : par exemple, l’aventure de ses héros “Pom et Teddy”, intitulée “Zone interdite” et datée de 1964, recèle des séquences dignes de “Jurassic Park” ! Quant à son album “Aventure à Sarajevo”, mettant en scène un énigmatique agent secret, il préfigure pas mal de séries d’espionnage des années 1970 et 1980... Mais, faute d’un véritable best-seller lucratif, Craenhals ne s’est jamais reposé sur des lauriers et continue, à 70 ans, à produire des albums qui n’ont hélas plus la même netteté graphique...

François Craenhals


Question :

- "Vos débuts restent assez peu connus du grand public."

François Craenhals :

- "Pendant la guerre, je travaillais en usine, mais le soir, je fréquentais l’Académie Royale des Beaux-Arts. Et puis, à la Libération, il y eut une éclosion de toutes sortes de journaux dans lesquels on pouvait faire ses armes. On était rarement payé. Ces journaux disparaissaient les uns après les autres. Mais c’était malgré tout un bon banc d’essai. J’ai alors rencontré Fernand Cheneval qui était le directeur des fascicules “Heroïc Albums”, et qui m’a donné ma chance. En 1950, j’y ai créé “Karan”, inspiré par Tarzan. Mes collègues se nommaient Tibet, Greg et Tillieux qui, lui, était déjà une vedette d’“Heroïc Albums” à ce moment là. Voilà, ça a démarré comme ça."

Une couverture d’Heroic Albums par Maurice Tillieux

-"Mais les choses sérieuses ne commencent véritablement qu’avec votre entrée au journal “Tintin”, où vous créez, en 1951, votre première série à suivre : “Rémy et Ghislaine”."

- "Effectivement, il s’agit là de mes véritables débuts professionnels. Le premier récit s’intitulait “Le cas étrange de Monsieur de Bonneval”. Je l’avais traité au lavis, en noir et blanc."

-"Pourquoi ce choix du noir et blanc ? Par contrainte éditoriale ?"

- "Ah oui ! Pour entrer dans le “réseau” des BD en couleurs, il fallait commencer par du noir et blanc. Paul Cuvelier, quelques années auparavant, a subi le même parcours avec son premier “Corentin”."

-"Quand on relit les deux aventures de Rémy et Ghislaine (après “Le cas étrange...”, il y eut “Le puits 32”), on est frappé par vos influences, qui semblent beaucoup plus provenir du roman populaire que de la bande dessinée."

- "C’est tout à fait exact. Ma première lecture, ce fut “La porteuse de pain”, et ce mélodrame m’a terriblement marqué. Puis il y eut les Dickens, évidemment, et tout cela m’a influencé. Mais sur le plan du dessin, Alex Raymond, le dessinateur de “Flash Gordon”, était quelqu’un de très important pour moi, tout comme Hal Foster et Burne Hogart, les dessinateurs de “Tarzan”."

Une scène de Rémy et Ghislaine

-"Qu’est-ce qui vous a poussé à proposer vos services au journal “Tintin”, plutôt qu’à “Spirou” ? Déjà, une tradition de réalisme plus grande chez “Tintin” ?"

- "Non, c’est plus simple que cela. J’habitais Bruxelles, à l’époque, et comme Le Lombard était situé à Bruxelles... Mais j’ai aussi rencontré les gens de “Spirou”. Mais il n’y a pas eu de vrai contact. D’ailleurs, la première fois que je suis allé voir l’équipe du journal “Tintin”, il n’y a pas
eu de contact non plus. Mais j’ai persévéré et la deuxième fois fut la bonne."

-"Est-ce que, quand vous rentrez chez “Tintin”, l’influence d’Hergé comme directeur artistique se fait toujours très fort sentir ?"

- "Oui, bien sûr. Il faut savoir qu’au départ, lorsqu’on rentrait au journal “Tintin”, il y avait un petit “parcours du combattant”. On entrait dans le studio de dessin du journal pour y exécuter des titres, des mises en page, parfois des petites illustrations. C’était une bonne manière d’apprendre le métier. Et Hergé régnait sur tout ça. C’était quand même “Monsieur Hergé”. Je ne l’ai jamais appelé : “Hé, Georges !”... Non, ça ne se faisait pas. Hergé avait son représentant au journal, M. Dehaye, qui était un as de la langue française et qui corrigeait toutes les petites fautes d’orthographe. Le responsable du studio, c’était M. Evany. Puis, Macherot a pris ma succession quand j’ai pu me lancer dans ma propre série. Puis il y eut Tibet, etc..."

-"“Rémy et Ghislaine” ne connaîtront donc que deux aventures. Est-ce vous qui décidez d’arrêter ou est-ce que ça ne plaisait pas au journal ?"

- "Non. C’était un premier essai, simplement. Et lors d’une discussion avec le rédacteur en chef de l’époque, André Fernez, on en vint un jour à évoquer certaines conséquences de l’industrialisation, et le fait que, dans les pays méditerranéens, on remplaçait de plus en plus les ânes par des machines, pour le transport des colis, et qu’on ne savait plus quoi faire de ces ânes. Ca m’a fait réfléchir, et avec Evany, j’ai trouvé le personnage du petit âne Pom."

-"Un petit âne accompagné d’un garçon d’écurie. Cela a donné “Pom et Teddy” que vous situez dans le milieu du cirque. Avec leur première aventure, on retrouve votre goût pour le mélodrame. Il y a ce personnage du méchant : un gardien du cirque, alcoolique, surnommé “L’impossible”. Il y a ces scènes angoissantes du pensionnat."

- "Moi-même, j’ai été au pensionnat. Je me rappelle encore les atmosphères qu’il pouvait y avoir dans un pensionnat. Le mien était bien propre, tenu par des petites soeurs, et on y parlait flamand. Ces souvenirs de pensionnat sont restés très vivaces. Et quand, dans “Pom et Teddy”, j’y décris un incendie, je me suis en réalité souvenu d’un incendie que j’avais vécu chez un copain. On a commencé à courir, à gueuler, à avoir peur... Tout ça pour expliquer que si, au début, “Pom et Teddy”, c’était un peu mélo, ce n’est certainement pas gratuit."

Une image de Pom et Teddy

-"C’étaient des histoires très “morales” aussi. Normal, on est dans les années 1950. Mais il y a une audace pour l’époque, me semble-t-il, avec le personnage de l’amie de Teddy, Maggy la petite écuyère, alors que les figures féminines étaient inexistantes dans la bande dessinée."

- "Oh, mais à l’époque, on a reçu des lettres incroyables ! Je me souviens d’un ancien inspecteur de l’instruction publique qui s’était offusqué : “Comment pouvez-vous faire passer dans votre journal cette bande dessinée où un petit garçon se retrouve avec une fillette pendant plusieurs jours dans une cabane dans les bois !” Et nous, nous devions nous justifier. Nous devions leur répondre, à ces cons !"

-"Dans “Pom et Teddy”, vous aviez un dessin réaliste déjà très soigné, très précis. Comment procédiez-vous pour obtenir ce résultat ? Par dessin d’après modèle ?"

- "Au départ, oui, il y avait quelqu’un qui venait poser chez moi. C’est ce qui explique la raideur du dessin, d’ailleurs. Le type qui pose, immobile, c’est raide, il n’y a rien à faire. Bon, maintenant, il y a belle lurette que je m’en passe. Mais au départ, j’avais besoin de ça."

-"La deuxième aventure de “Pom et Teddy” est une histoire d’espionnage intitulée “Le microfilm”. Et curieusement, elle parut dans “Tintin” mais ne fut pas publiée en album. Il y a une explication à cela ?"

- "Ah mais ça, c’est parce que le monsieur qui s’occupait des albums, au Lombard, faisait une sélection ! Il disait, par exemple : “On laisse passer le deuxième épisode, le troisième est plus intéressant. Et laissez-nous faire. Nous, nous sommes des éditeurs. Nous savons de quoi on parle. Vous, vous écrasez ! C’est comme ça et pas autrement !” En réalité, je crois que monsieur Leblanc croyait très fort dans son journal et ne croyait pas fort dans l’album. Et évidemment, l’avenir lui a donné tort, puisque de plus en plus, ce sont les albums qui ont fonctionné plus que le journal."

-"L’évolution de la série est intéressante. A l’origine, chronique du milieu du cirque, elle progresse au fil des épisodes vers de plus en plus d’exotisme et d’aventure. Etait-ce difficile de faire avancer toute cette famille de personnages (Pom, Teddy, Maggy, le géant Tarass Boulba) dans cette direction ?"

- "Non. Cela n’aurait pas été difficile de faire de plus en plus de l’aventure, mais dans ce cas, ce n’était plus Pom et Teddy. Je me suis alors trouvé dans un dilemme, et j’ai fait part à Hergé de mon intention d’abandonner la série. Je me souviens de sa réaction. Il m’a regardé assez curieusement en me répliquant : “Tiens, pourquoi donc ? Votre série marche, pourtant !” “Oui”, ai-je répondu, “mais je sens que je ne sais plus faire Pom et Teddy tel que je l’avais conçu au départ...” Il réfléchit et me déclare : “Vous avez sans doute raison. Il faut savoir se remettre en question, de temps en temps. Peut-être aurais-je dû me remettre en question comme ça, moi aussi !”"

Une scène de Pom et Teddy

-"Vous abandonnez donc “Pom et Teddy” de votre propre chef, en 1964. A la même époque, on sent déjà que vous cherchez d’autres pistes. Vous créez un personnage d’agent secret mystérieux, sorte de “XIII” avant la lettre, qui ne connaîtra curieusement qu’un épisode : “Aventure à Sarajevo”."

- "Quand j’ai créé cette histoire, j’avais déjà l’intention d’abandonner “Pom et Teddy”, mais je les dessinais encore. J’ai donc mené les deux de front. Mais en cours de route, l’éditeur, qui n’aimait pas ce projet, m’a déclaré : “Vous ne faites pas 44 planches avec cette histoire. Vous en faites 30”. J’ai dû commencer à couper, à élaguer... Résultat : “Aventure à Sarajevo” est devenu une histoire très dense. J’étais parti pour une nouvelle série, mais j’ai été arrêté par l’éditeur. C’est ce qui explique qu’on n’en sait pas plus sur ce personnage. Cela dit, c’est à cette époque que j’ai troqué le pinceau pour la plume, une plume assez nerveuse qui a un peu changé mon style."

Une planche d’Aventure à Sarajevo

-"C’est aussi à cette époque que vous abordez le genre humoristique, avec “Les 4 as”, avec Georges Chaulet comme scénariste. Cette collaboration, vous l’avez prise comme un bol d’air ?"

- "Au départ, “Les 4 as”, c’étaient des romans pour la jeunesse dont j’avais assuré quelques illustrations. Et un jour, je fais remarquer, chez Casterman, que ces histoires de Chaulet ressemblent vraiment à des scénarios de bande dessinée. Cette réflexion a fait son chemin puisque, quelques années plus tard, un type, chez Casterman, a proposé de tenter “Les 4 as” en BD. Mais ça n’a pas été bien vu par tout le monde. Le directeur de Casterman trouvait ça trop infantile. Et des critiques ont souvent fait la réflexion : “Mais comment Craenhals peut-il galvauder son talent à faire ces histoires pour les petits enfants ?” Pour ma part, j’aime bien alterner plusieurs séries, certaines plus légères que d’autres. Et je ne suis pas le seul de ma génération d’ailleurs : regardez Tibet ! Sérieusement, je n’imagine pas de faire, ma vie durant, “Chevalier Ardent”. Ce n’est pas possible. Quand j’ai fini un “Chevalier Ardent”, je saute avec plaisir sur un “4 as”. Mais je ne me considère pas pour autant comme un dessinateur humoristique. Je suis, par nature, un dessinateur réaliste. Le résultat des courses, c’est que je suis affreusement dispersé. J’ai aussi travaillé pour des revues comme “Petits Belges” des presses catholiques d’Averbode, pour “La Libre Belgique”, ne suivant donc pas les conseils de M. Hergé qui disait : “J’ai pas un gros marteau, mais je tape sur le même clou !” Moi, c’est l’inverse : j’ai tapé sur beaucoup de petits clous."

Une planche des 4 As

-"On en arrive à la “pierre angulaire” de votre oeuvre : Chevalier Ardent, que vous créez en 1966. Et dès le premier épisode, “Le prince noir”, vous lui faites subir une évolution fulgurante : de jouvenceau imberbe, il devient très rapidement un chevalier viril. C’est assez neuf pour l’époque, de montrer ainsi une telle transformation physique pour un héros."

- "Oui, mais c’est logique. Le lecteur a découvert Ardent, adolescent. C’est normal qu’il ait vite changé. Mais depuis que je le dessine à l’âge adulte, les changements sont moins visibles. Mais il vieillit. Il est devenu père. Et il va encore vieillir. On va vieillir ensemble, du moins je l’espère ! A ce propos, Sirius avait développé une idée intéressante, avec la saga des “Timour” : à chaque album, il changeait de génération et donc d’époque. C’est une idée de série que j’avais eue, moi aussi."

Une planche de Chevalier Ardent

-"Un autre aspect frappant dans “Chevalier Ardent”, c’est la présence assez fréquente de séquences oniriques. Soit qu’Ardent est pris par la fièvre et délire, soit qu’il s’agisse de magie noire. Ces séquences de rêves ou de cauchemars vous entraînent dans un graphisme assez
échevelé."

- "Oui, mais je n’ai pas le sentiment d’en abuser. Ces séquences sont toujours légitimées par le fait d’une grande douleur des personnages, qu’elle soit physique ou psychique. Mais pour réussir des scènes comme celles-là, je crois qu’il faut les sentir. Si c’est “fabriqué”, c’est mauvais. Chez moi, c’est tout le contraire de la fabrication. Je suis parfois énervé à un point tel que je dois arrêter de dessiner. Je vis ces séquences assez fort de l’intérieur, ce qui n’est pas forcément un bien, parce que cela me fait faire des erreurs. Mais je n’y peux rien. C’est comme ça !"

-"A ce propos, il y a un épisode qui m’apparaît vraiment comme un album de rupture : “Les cavaliers de l’apocalypse”, où le récit verse sans retenue vers le fantastique et l’irrationnel. Qu’est-ce qui vous a poussé à rompre ainsi avec le récit traditionnel ?"

- "Oh, cela correspond à une période de ma vie vraiment très, très difficile. Certains de mes amis proches me l’ont d’ailleurs fait remarquer : “François, tu vivais ton Apocalypse !”... Et c’est vrai que cette histoire
avait des résonances avec ce que je vivais moi-même sur le plan affectif. J’avais donc besoin de faire un truc comme ça."

-"C’est votre “Tintin au Tibet” ?"

- "Peut-être bien, oui ! Quoi qu’il en soit, je l’ai fait, et après coup, des gens qui me connaissaient vraiment très bien m’ont dit : “Mon vieux, c’est vraiment toi, cet album !”"

Une planche de Chevalier Ardent

-"Pour rester dans les comparaisons avec Hergé, celui-ci a repris à son compte la célèbre phrase de Flaubert : “Madame Bovary, c’est moi”... Chevalier Ardent et son tempérament soupe-au-lait, c’est vous ?"

- "Parfois, je me retrouve en lui. Mais je ne suis pas Chevalier Ardent, non ! Je crois que si c’était le cas, si j’avais son côté fonceur, je serais chef d’industrie. En fin de compte, Ardent, c’est un petit hobereau qui a réussi. Ca paye, d’être au service du Roi Artus."

-"Sur le plan du scénario, vous devez constamment renouveler cette partie de bras de fer entre Ardent et le roi Artus : ce ne doit pas être facile."

- "Ce bras de fer, c’est le moteur. Chevalier Ardent a un maître, mais un maître qu’il parvient parfois à surpasser. Artus, c’est le politique. Et Ardent, c’est le brave petit mec qui met son savoir et sa bravoure à la disposition de ce roi qui en profite largement et qui, en même temps, le
déteste. Mais je crois qu’en politique, ce genre de rapport humain doit être monnaie courante."

-"Lorsque vous vous lancez dans “Chevalier Ardent”, on a le sentiment qu’il y a un réel effort de votre part pour échapper à pas mal de stéréotypes de la BD médiévale. Cela résulte de beaucoup de recherches documentaires ou de beaucoup d’imagination ?"

- "Il y a beaucoup de recherches, mais il en sort très peu de choses. Lorsque je me documente sur le sujet que je veux traiter dans un album, je dois laisser tomber les huit dixièmes de ma documentation, sinon je me mets à faire de l’Histoire avec un grand “H”. Or ça, ce n’est pas mon truc. Je n’en suis d’ailleurs pas capable. Alors, en définitive, je fais “mon” Moyen Âge. J’ai commis des erreurs historiques. Par exemple, j’ai dessiné des tours rondes. Or, cela n’existait pas à l’époque d’Ardent. Et plus je me documente, plus je me rends compte à quel point je fais des erreurs. Mais je crois que les historiens font des erreurs également. On est tous occupés à faire des erreurs. Récemment, je me suis beaucoup documenté sur les pèlerinages vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Mais j’ai laissé tomber quatre-vingts pour cent des informations, parce qu’il ne s’agit pas pour moi de faire l’histoire de Saint-Jacques-de-Compostelle, mais bien une aventure de Chevalier Ardent."

Une planche de Chevalier Ardent

-"Revenons à votre dessin. Votre style est très identifiable, parce que très personnel. Mais il a subi une très forte évolution. Après le côté “gravure” des “Rémy et Ghislaine”, il y a eu longtemps un encrage plus épuré avec les “Pom et Teddy”, puis, avec la cassure déjà évoquée des “Cavaliers de l’Apocalypse”, on voit votre trait devenir de plus en plus fouillé, truffé d’ombres et de clairs-obscurs. A quoi correspond cette évolution ?"

- "Votre analyse est tout à fait exacte. On me reproche parfois cette évolution, d’ailleurs. Mais au fond de moi-même, je veux en revenir à du noir et blanc, et je cherche à mettre plus d’atmosphère. Et pour ce faire, j’ai besoin des contrastes du noir et blanc, de ces encrages un peu nuageux. Mais cela me demande un boulot fou. Cependant, je me le permets, parce que je suis vieux, sans doute. Je n’aurais pas pu travailler comme ça étant jeune."

-"D’un point de vue pratique, les planches des derniers “Chevalier Ardent” vous prennent-elles plus de temps que les planches des premiers albums ?"

- "Oui. Il y a l’âge qui compte. Il ne faut pas se leurrer. Je n’ai plus le rendement que j’avais dans ma jeunesse. L’enthousiasme y est encore, mais je vois le temps d’une manière différente. Inévitablement, il y a un peu de lassitude. Et avec les années, je réalise que j’ai fait un métier difficile, ce dont je ne me rendais absolument pas compte quand je faisais le meilleur de ma production. A l’époque, ça se déroulait plutôt bien. Et maintenant, je me rends compte que c’était difficile."

-"Vous avez vécu l’âge d’or de la bande dessinée belge. Est-ce que vous éprouvez une nostalgie par rapport à cette époque ?"

- "Non. Moi, j’espère toujours que le plus beau jour de ma vie sera demain. J’en suis persuadé, d’ailleurs. Mais je me souviens que, quand j’ai commencé au journal “Tintin”, j’étais payé 750 francs belges la planche. Même à cette époque-là, ce n’était pas beaucoup. Mais enfin, je pouvais m’estimer heureux que le patron ne me demandait pas 750 francs pour accepter que je travaille dans son journal !"

-"Vous évoquez avec humour l’aspect financier de la profession. Vous faites partie des grands noms de la BD belge, mais vous n’avez jamais été une star, un “gros vendeur”. Est-ce que vous restez serein, par rapport à cela, ou vous vous dites parfois : “Tiens, j’aurais dû exploiter plutôt tel ou tel filon” ?"

- "Ah oui, j’aurais dû être plus médiatique, bien sûr ! C’est un manque, chez moi, mais je n’y peux rien. Je suis comme ça. Il y en a d’autres, hein ! Regardez René Follet : voilà un génie complètement méconnu. Hausman, c’est un géant, mais il n’est pas célèbre. Mais, en définitive, je trouve que le milieu de la bande dessinée est un bon milieu. On se respecte beaucoup, les uns les autres. Et tant mieux si ça marche très fort pour certains. Moi, je suis très fier d’avoir pu faire partie d’un métier qui compte des Peyo, des Franquin, que je considère comme le plus grand graphiste. C’est une chance que j’ai eue, parce qu’au départ, j’étais un petit ouvrier. Pendant la guerre, j’ai travaillé en usine. J’étais tourneur, mais j’aimais bien dessiner. Mais jamais, je n’aurais pu imaginer, à cette époque-là, qu’un jour, je pourrais faire de la bande dessinée."

Propos recueillis par Hugues DAYEZ

Une planche de Chevalier Ardent

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source