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mercredi 26 juillet 2017
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6 juin 2010

BD : Jean Van Hamme

par Hugues DAYEZ



Jean Van Hamme, qui débute sa carrière de scénariste en 1968, fait clairement partie de la deuxième génération des auteurs du journal “Tintin”, à l’instar des dessinateurs issus du “Studio Greg”, comme Hermann ou Dany. Mais Jean Van Hamme s’est frotté de près à deux des auteurs du mythique “quatuor des mousquetaires” qui ont fondé le journal “Tintin” : Paul Cuvelier, dont il sera le dernier scénariste, et Edgar-Pierre Jacobs, dont il osera examiner l’oeuvre de très près, sollicité par les éditions Dargaud pour donner une suite aux aventures de Blake et Mortimer. Et si les puristes ont fait la moue en découvrant l’intrigue de “L’affaire Francis Blake” (les hommages à Hitchcock et à James Bond y étant plus nombreux qu’à Jacobs lui-même), le grand public a réservé un accueil incroyable à cet album qui consacre la mode du “revival” en bande dessinée. Héritier de Greg dans sa manière de moderniser les vieilles ficelles du roman-feuilleton, Jean Van Hamme est le scénariste incontournable des années 1990. Des milliers de lecteurs achètent les mouveaux albums de “XIII”, de “Thorgal” ou de “Largo Winch”, les yeux fermés. Les bédéphiles qui ont plus de mémoire ou plus de lectures ironisent volontiers sur celui qu’ils surnomment le “Michaël Chrichton de la bande dessinée”. Alors ? Créateur authentique ou habile faiseur ? Jean Van Hamme, lui, plane bien au-dessus de ce débat, et affiche, à 58 ans, une vraie décontraction, mélange de cynisme et de désinvolture.

Jean Van Hamme


Question :

- "Vous êtes un scénariste “multimédia”. Dans cette mesure, quelle place tiens la BD dans votre métier ?"

Jean Van Hamme :

- "Comme tous les petits belges, quand j’étais gamin, j’ai dit : “plus tard, je veux faire de la bande dessinée”. En 1966, je m’y suis un peu lancé par la bande, en traduisant des bandes dessinées américaines pour un magazine belge de télévision bien connu. Et puis, le hasard m’a fait rencontrer Cuvelier. A cette époque, l’éditeur français Eric Losfeld venait de publier “Barbarella”, “Jodelle”. Bref, on découvrait la bande dessinée dite “pour adultes”. Et Cuvelier, qui avait toujours été sensible à la plastique féminine, avait fort envie de faire une bande dessinée de ce genre-là. Alors, tout à trac, j’ai proposé de lui faire un scénario -dont je n’avais pas la première idée- et il m’a répondu : “Bof, oui, voyons voir...” Et je lui ai fait une proposition qui tournait autour de la mythologie, parce que, qui dit mythologie, dit nudité. Ca a démarré comme ça et a donné “Epoxy”. Et dans la foulée, il m’a demandé de faire des scénarios pour “Corentin”. Cette rencontre m’a donc permis de rentrer dans la bande dessinée par la grande porte, puisque Cuvelier, cela signifiait le journal “Tintin” et les éditions du Lombard. Là-dessus, j’ai enchaîné avec d’autres petites histoires. J’ai fait quelques scénarios pour “Magellan” de Geri ou “Domino” avec André Chéret, à la suite de Greg. J’ai donc commencé par reprendre des personnages existants avant de voler de mes propres ailes."

Une planche d’Epoxy

-"Vous parlez d’entrée “par la grande porte”, mais n’était-ce pas aussi une entrée difficile, dans la mesure où Paul Cuvelier avait la réputation d’un artiste farouche, solitaire, peu respectueux des délais ? Est-ce que cette première expérience d’un tandem dessinateur-scénariste vous a vraiment tout de suite donné envie de continuer dans ce métier ?"

- "C’est vrai que Paul Cuvelier n’était pas un type facile. C’était un artiste avec ses angoisses, ses tourments et sa rugosité. Il voulait être peintre. Il faisait de la bande dessinée pour vivre. Dès lors, ce n’était pas son objectif majeur, même si c’est la bande dessinée qui l’a fait le mieux connaître. C’était un type difficile. Et moi, je n’étais pas très âgé et j’étais “épastrouillé” d’admiration devant le bonhomme. Donc je n’avais pas le rôle directeur dans notre collaboration. Cette première expérience a eu un avantage : par contraste, beaucoup de dessinateurs que j’ai rencontrés par la suite m’ont paru merveilleusement affables et gentils. Mais je n’ai pas envie de critiquer Cuvelier, parce qu’il avait ses raisons d’être comme il était. C’était un torturé qui cherchait la perfection. A l’instar des grands peintres, il cherchait l’oeuvre suprême. Les vrais artistes recherchent tout le temps l’oeuvre suprême. Ils ne la trouvent jamais, parce que c’est leur oeuvre derrière eux qui est leur oeuvre suprême. Alors, dans ce contexte, moi, lui proposant mes petits trucs de BD, un domaine qu’il n’aimait pas fort, et en amateur... Non, ce n’était pas facile."

Une planche de Corentin Le prince des sables

-"Après quelques collaborations occasionnelles, vous décidez, en 1976, de devenir scénariste à temps plein et vous abandonnez votre métier d’économiste distingué chez Philips. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous jeter vraiment à l’eau ?"

- "En fait, j’avais toujours eu envie de raconter des histoires, que ce soit sous forme de romans ou de scénarios de BD. Et les scénarios de BD, ça s’impose, en Belgique, évidemment. Parce que c’est d’un accès plus facile. Parce qu’on est né dedans. Parce qu’on a tous vécu ça quand on
était petit, quel que soit l’âge qu’on a. Je peux donc dire que j’étais économiste provisoirement, parce qu’il fallait bien que je gagne ma vie. Et à la fin des années 1950, le meilleur chemin pour gagner sa vie, c’était évidemment de faire les plus belles études possibles et d’en sortir avec un diplôme qui ouvrait les portes de tous les bureaux, avec des propositions de salaires, pas toujours faramineux, mais au moins dignes de ce nom. Je n’attendais dès lors qu’une chose : atteindre mon niveau d’incompétence dans les multinationales pour m’empresser de démissionner, et essayer de le retrouver dans le domaine de l’écriture. Et à un moment donné, on m’a proposé un poste au Mexique. Je me suis dit : “J’aime bien les voyages, mais si j’accepte, je suis parti dans un autre cycle professionnel”. Or, j’avais 37 ans. C’était le moment ou jamais de franchir le pas. Je faisais de la bande dessinée en dilettante. J’ai pensé : “faisons comme les coureurs cyclistes et passons professionnel !”"

-"Vous avez dit “être scénariste de BD en Belgique, cela s’impose”. Mais on sait par ailleurs que vous êtes scénariste pour la télévision et pour le cinéma. Est-ce que, dans votre esprit, c’est le même métier ou y a-t-il une forte distinction à faire entre chaque discipline ?"

- "Je ne les distingue pas tellement. Au départ, c’est toujours la même chose : il faut raconter une histoire qui sera exprimée en images. Dans un cas, ce sont des images fixes. Dans l’autre, ce seront des acteurs qui l’interprèteront. Mais au niveau du découpage et des dialogues, les contraintes de chaque genre sont différentes. En bande dessinée, tout est possible. On fait dire et on fait faire aux personnages ce que l’on veut, où on veut, comme on veut. C’est au dessinateur à se taper le boulot. Au cinéma, il faut plus tenir compte de la faiblesse humaine, qui peut être liée au réalisateur et aux comédiens. Il faut être un peu plus prudent. Il y a plus d’inconnues qui jouent. Par exemple, le descriptif des décors variera entre le script et la réalisation, parce que certains décors n’auront pas été trouvés. Mais je dirais qu’en gros, les principes de base sont les mêmes. C’est un peu de sensibilité qui varie dans une discipline par rapport à l’autre."

-"Revenons à l’année 1976, qui est aussi celle de votre rencontre avec Rosinski, dessinateur polonais alors totalement inconnu en Europe et en Belgique. Vous vous associez avec lui pour créer Thorgal. Quels ont été les paramètres qui ont présidé à l’élaboration de cette série ? Le fait que l’univers des Vikings avait été très peu exploité dans la bande dessinée ? Le fait que Rosinski n’aime pas dessiner le monde contemporain ?"

- "Il faut d’abord rappeler qu’à cette époque, Rosinski et moi travaillions d’abord pour un journal, et pas pour des albums. Travailler pour un journal, cela signifiait créer une série avec un héros récurrent. Et dans un même journal, vous ne pouvez pas avoir deux pilotes de voiture, deux aviateurs ou deux cow-boys. On a dès lors procédé par élimination. On s’est dit : “Bon, dans “Tintin”, il y a déjà un pilote de course, il y a déjà un aviateur, il y a déjà un cow-boy, il y a déjà un aventurier moderne. Qu’est-ce qu’il n’y a pas ?” Et on s’est aussi interrogé sur les univers que nous aimions. Rosinski, polonais, homme du nord, moi, belge, homme du nord également, nous nous sommes senti attirés par une certaine mythologie nordique, scandinave. Et nous nous sommes dit : “Pourquoi pas l’univers des Vikings ?” Historiquement, les Vikings sont quand même des grosses brutes, même s’ils ont eu un mode de vie intéressant. Alors on a poussé plus loin notre réflexion et on s’est mis d’accord pour situer la série chez les Vikings, mais avec un personnage qui ne soit pas un Viking. C’est ainsi qu’on est arrivé à Thorgal. Au départ, il devait s’appeler Ragnar, mais j’ai eu un courrier de Rosinski qui m’a signalé qu’il existait déjà un personnage portant ce nom. Alors, j’ai un peu chipoté, j’ai cherché, j’ai fait des assonances et j’ai trouvé Thorgal. Cette série s’est donc élaborée par élimination, et pas du tout par une impulsion spontanée du genre : “Aah, j’adore l’univers des Vikings !”." C’est venu parce qu’il fallait que cette série paraisse dans un journal et qu’elle ne soit pas en concurrence avec les autres séries de ce journal. C’est aussi simple que cela. Et c’est comme ça, d’ailleurs, que tous les personnages de bande dessinée ont été créés, jusqu’à la disparition progressive des hebdomadaires de BD."

Thorgal

-"Vous soulignez bien l’aspect “limité” de l’univers viking. Est-ce pour sortir du cercle infernal “drakkar, verres d’hydromel et pillages en tous genres” que vous avez très vite ouvert une porte vers le fantastique dans “Thorgal” ?"

- "Certes, vous avez donné la réponse : on allait tourner en rond très vite. Donc j’ai opté pour le fantastique, mais à dose légère. On a d’abord imaginé, dans des petites histoires complètes qui paraissaient dans les recueils “Tintin Sélection”, que Thorgal venait d’une autre planète. Néanmoins, j’introduis du fantastique à dose “homéopathique”, parce que, sinon, on arrive à une autre escalade et on finit aussi par tourner en rond. Donc “Thorgal” reste une série d’aventure avec une petite touche fantastique qui renouvelle un héros par ailleurs assez classique. Par comparaison, les aventures modernes ont l’avantage de pouvoir se développer dans le domaine de la politique-fiction, où l’univers ne s’arrête pas au pays du héros mais peut s’étendre à la planète entière. Tandis qu’à l’époque de Thorgal, vers le sixième siècle après Jésus-Christ, on ne pouvait pas aller se balader tout à coup aux quatre coins de la planète. La dimension fantastique a dès lors permis à Thorgal de voyager plus facilement. Un autre de mes desiderata était que chaque épisode ne ressemble pas
au précédent. Il peut ressembler à un épisode sorti trois ou quatre albums plus tôt, mais surtout pas au précédent. Cela, dans le but de surprendre le lecteur chaque fois."

Une planche de Thorgal

-"Vous évoquiez les possibilités qu’offre le monde moderne pour un scénariste. Vous ne vous privez pas de les exploiter dans deux séries contemporaines : “XIII” et “Largo Winch”. Or, je me souviens qu’avant d’adapter pour la bande dessinée vos romans de Largo Winch, vous avez ébauché une autre série d’aventure se déroulant dans l’univers des multinationales : “Arlequin”, avec Dany. Et cette série n’a pas marché. Avec le recul, comment expliquez-vous cet échec ?"

- "Parce que “Arlequin” jouait sur la dérision. C’était une volonté de départ des deux auteurs, Dany et moi, à la demande de Dany, d’ailleurs, qui était très influencé par la série “Amicalement vôtre”. Et je crois que l’erreur résidait dans ce mélange : personnages réalistes, univers réaliste, et dérision complète. Ca n’a pas fonctionné auprès du lecteur, parce que le dessin et les situations étaient apparemment réalistes, mais les personnages semblaient se moquer de tout le monde. Il y avait trop de dérision. Dans “Largo Winch”, j’utilise parfois l’humour, grâce au personnage du copain ou du héros lui-même, mais les situations sont totalement réalistes et, qui plus est, en prise directe avec l’actualité. “Largo Winch”, ce pourrait être l’histoire d’un jeune milliardaire dans le monde actuel. Je ne dis pas Bill Gates, mais on pourrait cependant imaginer de lire les exploits de Largo Winch dans les magazines à sensation que nous connaissons aujourd’hui. “Largo Winch” est une série plausible et sans dérision, donc l’identification peut jouer pour le lecteur. C’est comme ça que je m’explique son succès et l’échec d’“Arlequin”."

-"Est-ce que le travail génère le même plaisir pour vous, quand le personnage a déjà connu une première vie, par le biais du roman ? Est-ce qu’il y a le même plaisir de scénariste, quand il ne s’agit que d’adapter des histoires que vous aviez déjà écrites ?"

- "Oui. Parce que, d’abord, les romans ont été écrits il y a une quinzaine d’années. Donc, c’est une renaissance. Et puis, au fil des années, je me rends compte que je m’écarte de plus en plus de mes romans, parce que je fais mieux connaissance avec les personnages tels que Philippe
Franck les a dessinés. Il y a une interaction : je m’inspire de ce que le dessinateur peut faire pour adapter mes idées. Et puis, de toutes manières, le travail d’adaptation proprement dit sera bientôt terminé, parce que la série des romans de “Largo Winch” n’est pas inépuisable. Il faudra bien que j’essaie de faire un petit effort pour trouver des idées nouvelles. Donc, le plaisir est entier, parce qu’il s’agit d’une véritable renaissance pour ce personnage."

Une planche de Largo Winch

-"En ce qui concerne un autre personnage-vedette, XIII, je crois savoir que, là encore, sa création résulte moins d’une envie précise que d’un concours de circonstances, lorsque le dessinateur William Vance s’est retrouvé en panne de scénario pour sa série “Bruno Brazil”, imaginée par Greg."

- "Il s’agit même d’une suite de concours de circonstances. Avant de partir pour les Etats-Unis, Greg voulait confier à différentes personnes la poursuite de certaines de ses séries dont il savait qu’il ne pourrait pas assurer la continuité. Il m’avait ainsi proposé de reprendre “Bruno Brazil” pour William Vance. J’avais rencontré Vance, qui habitait encore Uccle, comme moi à l’époque, et celui-ci était plutôt d’accord. Mais il fallait un accord formel de Greg. Or nous ne l’avons jamais eu. Greg est parti aux USA, sans laisser de nouvelles. Le temps passait, et Vance tournait en rond. Ne recevant plus de scénario pour “Bruno Brazil”, il se consacrait à son héros médiéval, “Ramiro”. Un jour, las d’attendre, il m’a recontacté et proposé une collaboration. A ce moment-là, je lui ai proposé de refaire une histoire d’espionnage dans le même univers graphique que celui de Bruno Brazil. C’est ainsi que j’ai pondu “XIII”. Et comme je travaillais, à l’époque, presque exclusivement pour Le Lombard, c’est tout naturellement vers cette maison d’édition que je me suis tourné pour proposer le projet. Le directeur éditorial de l’époque, Guy Leblanc, m’a dit : “Ca m’intéresse, mais à moyen terme, parce que je pense faire un nouveau magazine, et “XIII” pourrait alors en être l’emblème.” Nous attendons une petite année. Rien ne vient. Pas de projet de nouveau magazine. William tournait toujours en rond. Moi, j’avais démissionné de mon job de manager depuis quelques années et je cherchais une source de revenus. Je suis dès lors allé frapper à la porte d’un autre éditeur, en l’occurrence Dargaud. En conclusion, si Guy Leblanc avait dit : “Ok, on le prend et on l’édite tout de suite”, “XIII” paraîtrait au Lombard à l’heure actuelle."

XIII

-"On parlait du défi de créer Thorgal dans un univers a priori assez limité. Dans “XIII”, il y a un autre défi : comment tenir la distance avec le principe d’un personnage qui a perdu la mémoire et qui recherche son identité ? Bien sûr, c’est un point de départ formidable, mais dont le suspense n’est pas inépuisable... En le créant, vous êtes-vous dit : “J’y vais et on verra bien” ?"

- "Je suppose que j’ai commencé en disant : “on verra bien”. Mais je me suis retrouvé assez vite comme placé devant ces petits jeux électroniques qui consistent en un gros gâteau rond divisé en petits triangles. Au fur et à mesure qu’on découvre un pan du passé de “XIII”, un triangle s’éteint : pouf !... Et pouf ! pouf ! pouf ! Il ne reste maintenant que quelques triangles, qui finiront aussi par s’éteindre un jour. Alors, que ferons-nous à ce moment-là ? Soit, nous, les auteurs, serons morts et ce ne sera forcément plus notre problème, soit on commencera à tirer les choses un peu en longueur. C’est d’ailleurs, reconnaissons-le honnêtement, ce qu’on commence à faire. On aurait dû, en toute logique, mettre fin à la série lorsque le personnage avait reconstitué son passé, qu’il ait ou non retrouvé la mémoire. Mais allez donc expliquer à un éditeur qu’on arrête et qu’on fait autre chose, quand chaque nouvel album de “XIII” se vend à 220000 exemplaires. Bon, pour l’éditeur, passe encore : il est riche. Mais pour le dessinateur, c’est pas très sympa. Et moi, qui viens d’acheter une nouvelle maison, comment vais-je la payer ? Blague à part, soyons honnête : il y a une part de jeu. Et le jeu qui consiste à tirer un peu en longueur mais en donnant malgré tout de nouvelles pistes, est intéressant sur le plan intellectuel. Et il y a, à côté de cela, une part d’intérêt bassement commercial. Mais en fin de compte, l’intérêt commercial n’est jamais bas. Je ne sais pas pourquoi on dit toujours “bassement” commercial. Ce n’est jamais bas, d’autant plus qu’il passe quand même par le plaisir de quelques centaines de miliers de lecteurs qui, sans ce plaisir, n’achèteraient pas l’album. En définitive, c’est une situation classique, c’est la tentation que les gens de cinéma ont de faire “Rocky 3, Rocky 4, Rocky 5” ou, plus près de nous, “Les visiteurs 2”. On peut céder à cette tentation, tout en essayant d’y trouver du plaisir."

-"Certains lecteurs qui ne vous aiment pas -ça existe- ont détecté un air de ressemblance entre le scénario de “XIII” et un roman de Robert Ludlum, “La mémoire dans la peau”. Ca démarre aussi avec un amnésique trouvé sur une plage. Comment expliquer ce même point de départ ? Est-ce une coïncidence ou un hommage, ou sont-ce des mauvaises langues qui cherchent la petite bête ?"

- "Non. C’est vrai que l’idée de départ... Bon, Ludlum n’est pas le seul à avoir inventé des histoires d’amnésique. Je voulais faire une histoire d’amnésique. J’avais lu ce roman de Ludlum et, peut-être un peu bêtement, j’ai pris le même point de départ : le gars sur la plage avec une balle dans la tête. Je dirais qu’en gros, c’est à peu près la seule ressemblance, si ce n’est que le héros de Ludlum avait aussi un truc tatoué, ou plutôt un signe glissé sous la peau. Un numéro de coffre en banque, si j’ai bonne mémoire. Mais ce fut une bêtise de ma part, alors que l’idée de l’amnésique était déjà parfaitement dans ma tête, d’avoir pris une séquence qui est exactement la même que le point de départ de “La mémoire dans la peau”, parce qu’on a pu ainsi dire : “Tout XIII est copié de Ludlum !”. Non, évidemment, “XIII” n’est pas copié de Ludlum. Il y a sans doute d’autres points communs, qui sont plus inconscients, mais qui sont des points communs à toutes les histoires d’amnésiques. De toutes manières, je crois que l’éditeur de Ludlum m’aurait déjà attaqué en justice, s’il y avait eu des éléments un peu trop semblables. En conclusion, ma réponse est non. Je n’ai pas du tout exploité le succès de Ludlum."

-"Dans le même ordre d’idées, est-ce que vous devez souvent vous poser des questions du genre : “ce ressort dramatique, ne l’ai-je pas déjà utilisé ? Ce gag, ne l’ai-je pas déjà fait ?”"

- "Heureusement, comme je suis très mauvais gagman, je n’ai pas ce problème avec les gags. Non, je n’ai pas l’impression d’avoir trop refait des choses que j’avais déjà faites ; sauf que dans “Thorgal”, je me suis aperçu que je donnais parfois le même nom à plusieurs personnages secondaires, à dix albums de distance. Alors je me suis constitué des
grandes listes avec des noms que je barre. Mais parfois, j’oublie de les barrer, ou je les barre sans les avoir utilisés. Ce qui est plus gênant, c’est d’utiliser de bonne foi un rebondissement qui a été introduit par un autre dans une de ses histoires. On va dire : “Ouh, il a copié !” Ca peut être gênant. Mais il existe des situations qui sont de vrais casse-tête pour les raconteurs d’histoires. Par exemple, le cas du héros en prison. Il doit s’en évader, et pour ce faire, il n’y a pas vingt-cinq mille manières ! Et dans ce cas, il faut commencer à sérieusement se creuser les méninges. Or vous êtes certain que quel que soit le stratagème que vous utiliserez pour faire évader votre personnage, un autre ou vous-même l’aurez déjà utilisé. Généralement, on essaye d’éviter le coup du type qui dit : “houhou, je suis malade” pour faire venir le gardien et l’assommer. Mais, pour moi, cette situation représente le piège absolu pour un scénariste. Ce serait intéressant de faire une étude à travers l’histoire de la bande dessinée -limitons-nous à la BD- pour voir comment les scénaristes se sont tirés de ce guêpier et quelles idées ils ont utilisées. Je serais intéressé de voir l’étude. Je la suggère à tout étudiant qui veut faire un mémoire de fin d’études sur la bande dessinée."

-"Si on essaye de répertorier les grands scénaristes de bandes dessinées, on voit se dessiner deux tendances : d’une part, les Goscinny, qui font des variations sur un thème et gardent leurs personnages identiques (ce qui permet un grand nombre d’albums pour la série) et d’autre part, les Charlier qui élaborent leurs séries comme des romans-feuilletons, avec des héros qui évoluent au fil des épisodes (l’exemple de Blueberry est sans doute le plus flagrant). Vous semblez très nettement vous ranger dans la seconde catégorie, puisque vous faites vieillir vos personnages. C’est un calcul délibéré ou c’est une manière instinctive d’écrire ?"

- "La réponse est simple : je n’y ai pas réfléchi. C’est venu comme ça, parce que je ne peux pas travailler autrement. Pour moi, les personnages évoluent. Ca me semble difficile de faire vivre une certaine situation à un personnage sans que cette situation n’ait de conséquences sur le futur du personnage. Par ailleurs, j’admire ces héros récurrents qui ne vieillissent jamais et à qui il arrive chaque fois une nouvelle aventure. C’est peut-être plus agréable pour le lecteur qui va alors chaque fois lire une histoire complète, avec un vrai début et une vraie fin, à la “Astérix”. Mais moi, je n’y arrive pas. Mes personnages évoluent. Les revers qu’ils ont subis continuent à porter leurs conséquences plus tard. Les rencontres qu’ils ont faites les influencent. Il n’y a pas du tout de réflexion pour savoir si telle ou telle méthode est plus commerciale. Non. C’est comme ça que cela fonctionne pour moi et je plaide coupable, ou non coupable, selon le jugement positif ou négatif qui est fait sur cette manière de procéder."

-"A côté des collaborations avec des dessinateurs mûrs comme Cuvelier, Vance ou Ted Benoit, vous avez choisi des jeunes dessinateurs pour dessiner vos dernières séries. Philippe Franck pour “Largo Winch” et Francis Vallès pour “Les Maîtres de l’Orge”. Or, vu votre statut de “créateur de best-sellers”, je suppose que pas mal d’éditeurs doivent vous proposer plutôt de collaborer avec des stars du dessin. Dans ces conditions, comment initiez-vous les nouvelles collaborations ?"

- "Ce serait une question à poser aux dessinateurs. C’est vrai que, quand j’ai commencé à travailler avec Franck et Vallès, c’étaient dans les deux cas des garçons qui avaient moins de trente ans. Mais ils avaient déjà quelques albums derrière eux. Ils n’étaient pas des débutants complets, loin de là. Cependant, le rapport était peut-être plus agréable pour moi, parce que j’étais le magister, quelque part, et c’est une situation plus confortable. J’espère que ce rapport fut bénéfique pour eux et leur avoir appris deux ou trois trucs techniques de mise en scène. Mais, très rapidement, je n’ai plus de remarque à leur faire. Ils m’envoient gentiment les photocopies de leurs crayonnés, mais dans 99,5 % des cas, je n’ai rien à ajouter. Ça leur apporte une expérience et un relatif succès, et par conséquent une certaine aisance matérielle. Il ne faut pas oublier qu’il y a toujours cette notion de réussite matérielle derrière le succès en bande dessinée. Et dans un métier devenu de plus en plus dur, ce succès matériel n’est pas désagréable, surtout quand on est jeune marié et père de famille. Quant à collaborer avec un vieux routier qui connaît toutes les ficelles, c’est une perspective qui me plaît aussi, mais pour un récit complet, pour un “one-shot” dans ce cas-là. Je me vois mal commencer une collaboration de longue durée avec un vieux “pro” comme Giraud. Mais à l’occasion d’un “one-shot”, pour se faire plaisir mutuellement, pourquoi pas ? Mais heureusement, la plupart des éditeurs ne me cassent plus les pieds avec ce genre de projet. Pourquoi ? Parce qu’ils savent que si j’ai envie de le faire, je le ferai sans demander leur avis. Il y a un grand nom de la BD, qui est presque mon voisin et qui est un
ami de longue date avec qui j’aurais envie de faire un “one-shot”, c’est Hermann, dont j’admire l’extraordinaire dynamisme et la grande mobilité du dessin. Je ne sais pas ce que vaut son travail pour un jury d’arts plastiques en académie, mais quelle prodigieuse efficacité ! Sans qu’il en ait le style, je retrouve chez Hermann l’efficacité du mouvement que seul avant lui un Jijé détenait. Mais Hermann fait de très bons scénarios tout seul. Donc, à mon avis, il n’a pas le moindre besoin de mes services. Mais à l’occasion, un jour où il a trop bu, peut-être lui arracherai-je la promesse de faire un petit “one-shot” ensemble, qui sait ?"

-"Vous avez commencé votre carrière avec Cuvelier, l’un des fondateurs du journal “Tintin”, et près de trente ans plus tard, vous avez retrouvé l’univers d’un autre des “Quatre mousquetaires” du Lombard, Edgar-Pierre Jacobs, en acceptant de faire revivre “Blake et Mortimer”. Qu’est-ce qui vous a décidé à accepter un tel défi ?"

- "Je n’ai qu’une seule réponse : le plaisir. Je n’avais pas besoin de reprendre un autre personnage. On m’en aurait proposé d’autres comme Blueberry ou Buck Danny, j’aurais vraisemblablement refusé. Mais “Blake et Mortimer” ! Je me suis revu à sept ans et demi, achetant le premier numéro de “Tintin”, le 26 septembre 1946, et découvrant “Le secret de l’Espadon”. Le choc ! Et, même avec le recul, le charme qui se dégage de ces histoires de Jacobs - qui, à l’analyse, paraissent peut-être très construites, parfois même un peu “ringardes”-, le charme reste extraordinaire. Alors, y avait-il moyen de retrouver ce charme ? C’est ce que je voulais essayer de voir. Et je vous avoue que j’ai pris un extrême plaisir à écrire des récitatifs “à la Jacobs”, à faire des dialogues “à la Jacobs” et à mettre ces personnages dans des situations “à la Jacobs” !"

-"Justement, a priori, l’univers de Jacobs et son mode d’écriture semblent très éloignés des vôtres. Est-ce que ce fut dès lors un exercice difficile, au-delà de votre admiration d’enfant ?"

- "Bizarrement, pas tellement. Disons qu’ici, j’ai fait un travail de comédien. Je suis un acteur, on me demande d’interpréter un personnage. Je m’exécute tout en gardant quelque part au fond de moi ma propre personnalité. Donc, j’ai joué à être Jacobs. Je n’ai pas mis, comme lui, de grosses lunettes d’écaille, parce que je n’ai pas encore besoin de lunettes, mais j’ai pensé à ses célèbres récitatifs. Je les ai analysés, et je me suis rendu compte que si Jacobs y recourait, ce n’était pas pour le plaisir d’être bêtement redondant avec son dessin, mais pour donner des indications sur le sentiment intime du personnage. Et c’est ce que j’ai essayé de faire dans mes propres récitatifs."

-"“L’affaire Francis Blake” se présente comme une histoire d’espionnage, et j’ai envie d’ajouter : seulement d’espionnage, ce qui constitue presque une hérésie par rapport à Jacobs qui a toujours insufflé une dimension fantastique ou de science-fiction dans ses scénarios, à l’exception de “L’affaire du collier” qui, de son propre aveu, avait déçu ses lecteurs. Comment avez-vous décidé de ne faire “que” de l’espionnage ?"

- "D’abord, précisons qu’il y avait une autre histoire de Blake et Mortimer qui n’avait pas de fantastique. C’était la toute première : “Le secret de l’espadon”. C’était futuriste, mais ce n’était pas fantastique. En fait, Ted
Benoit et moi avons beaucoup discuté avant de nous lancer dans cette entreprise. Et nous sommes partis d’un principe très simple. On a considéré -je vais peut-être faire hurler certains en disant cela- que le grand oeuvre de Jacobs s’est arrêté après “La marque jaune” et tient en fin de compte en quelques albums : “L’espadon”, “La grande pyramide” et “La marque jaune”. C’est ce qui explique que nous ayons situé notre nouvelle histoire dans les années 1950, plus précisément en 1954. Et nous avons estimé qu’il fallait absolument respecter trois paramètres : primo, avoir, bien sûr, une histoire intéressante ; secundo, faire intervenir Olrik ; et tertio, avoir la présence alternative ou combinée des deux héros. Alors, pourquoi une histoire d’espionnage ? Parce que, si vous regardez bien, dans la plupart des histoires de “Blake et Mortimer”, ce sont presque toujours le métier ou les hobbies de Mortimer qui sont mis en avant. Il n’y a vraiment que dans “La marque jaune” où Blake joue un rôle primordial. Alors, nous nous sommes dit : “pourquoi ne pas exploiter le métier de Blake ? :Il est quand même patron du M.I.5, le service du contre-espionnage !”"

-"Vous expliquez bien votre parti-pris de revenir à l’atmosphère des années 1950. Or Bob De Moor, dans le dernier album, s’était escrimé à mettre en images le scénario un peu bancal de “Sato 2” qui se déroulait dans le Japon moderne. Dans ce contexte, venir après “Sato” avec un album fleurant bon les années 1950, c’est prendre le risque de faire un pastiche. Vous n’avez pas eu peur de cela ?"

- "Non, pas du tout. Il n’était pas question de pastiche, au départ. Il n’était pas question non plus de “respectueux hommage”, comme on dit dans ces cas-là. Il était simplement question de faire une bonne histoire. Pourquoi dans les années 1950 ? Il y a une raison affective de Ted Benoit, qui aime dessiner cette période. C’était une époque d’ailleurs assez formidable sur le plan esthétique, si vous songez aux belles voitures, à l’architecture, aux vêtements, etc. Quant aux raisons du scénariste... Je reste convaincu que Blake et Mortimer sont des personnages ancrés dans les années 1950. Vous évoquez le scénario bancal de “Sato 2”. A mon avis, le premier volet des “Trois formules du professeur Sato” était aussi bancal. C’était un scénario alambiqué et sans véritable enjeu, qui était le fait, je crois, d’un Jacobs au faîte du succès, qui se demandait ce qu’il allait encore pouvoir inventer pour passionner ses lecteurs. Donc, oublions “Sato 1” et “Sato 2”. Oublions l’expérience de Bob De Moor. Bob De Moor était un gentleman. C’était l’homme le plus charmant de la profession. Il a accepté de faire cet album pour faire plaisir. Il n’a pas su refuser, alors qu’il aurait dû refuser. Et il a subi, après la parution de cet album, des critiques qui lui ont fait, je pense, beaucoup de mal. Maintenant, il est possible que Ted et moi recevions quelques critiques, ou de nombreuses critiques. On verra bien, j’en prends le risque. Le plaisir que j’ai eu est tel que je suis prêt à assumer. Et puis, je ne lirai pas les mauvaises critiques. Je ne lirai que les bonnes."

-"Vous soulignez combien le plaisir a été le moteur pour cette entreprise. Mais ce plaisir peut-il être réédité ? Initialement, avez-vous conçu cet album comme un “one-shot” ou avec déjà l’idée derrière la tête de relancer la série ?"

- "Alors là, distinguons deux façons de voir : il y a celle de l’éditeur et celle des auteurs. Parlons gros sous. L’éditeur a quand même fait un gros investissement en rachetant les éditions “Blake et Mortimer” et le “Studio Jacobs”. Il a l’intention d’amortir son investissement par l’audiovisuel (dessins animés, etc.), mais aussi et surtout par les albums. Donc, dans son esprit, “L’affaire Blake” n’est pas du tout un “one-shot”. En ce qui concerne les auteurs, c’est une autre question. Ted Benoit a mis trois ans à dessiner cet album. A-t-il envie de continuer ? Oui, peut-être. Après tout, ça devrait se vendre très honnêtement, donc ça va lui rapporter des sous. En ce qui me concerne, faire un scénario de “Blake et Mortimer” tous les trois ans, c’est un rythme que je crois pouvoir tenir."

-"Vous êtes devenu un des scénaristes les plus sollicités du moment. Cela signifie-t-il qu’il y a d’autres projets de séries en chantier ?"

- "Non. Je crois que mon temps est bien assez occupé avec les séries existantes et les adaptations pour la télévision, si je veux faire les choses convenablement."

Propos recueillis par Hugues DAYEZ

Une planche de L’affaire Francis Blake

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