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mardi 27 juin 2017
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8 juin 2010

BD : Yvan Delporte

par Hugues DAYEZ


Le journal de Spirou du 30 novembre 1944

Yvan Delporte, c’est d’abord une silhouette indémodable. Sa barbe en broussaille d’où émerge un mégot, sa démarche un peu voûtée, son duffel-coat (aujourd’hui supplanté par des “fringues” plus excentriques) ont été immortalisés dans d’innombrables bandes dessinées. De “La Ribambelle” de Roba à “Benoit Brisefer” de Peyo et Walthéry, on ne compte plus les séries du journal “Spirou” qui lui ont rendu hommage en le croquant au détour d’une case, le plus souvent avec, sous le bras, un carton à dessins d’où s’échappe l’une ou l’autre planche de BD. Mais ces petits portraits fonctionnent plus comme des “private jokes” pour les connaisseurs, que comme les signes d’une célébrité écrasante. Car si Yvan Delporte aime la fantaisie, il affectionne tout autant la discrétion. Et s’il parle toujours avec beaucoup de verve et de pertinence de Franquin ou de Peyo, il rechignera la plupart du temps à parler de luimême. Si l’on était dupe de ses boutades, on irait jusqu’à croire que son métier de rédacteur en chef de “Spirou” consista juste à récolter et assembler les planches de ses géniaux confrères. En réalité, de l’avis unanime de ceux-ci -qu’il s’agisse de Roba, de Morris ou de Franquin- Delporte était un formidable détonateur d’idées pour le journal. Et qu’un talent aussi inconformiste que le sien ait pu s’épanouir au sein de la très respectable maison familiale de Jean Dupuis et fils reste un de ces phénomènes qu’aucun historien de la bande dessinée ne pourra jamais pleinement éclaircir. Delporte avait aussi le don de réussir l’exercice difficile d’écrire des contes ou nouvelles mettant en scène des personnages de BD, sans jamais dénaturer l’univers de ceux-ci : ses articles intitulés “En direct de la gaffe”, qui accompagnèrent harmonieusement certains gags de Gaston, restent aujourd’hui encore des modèles du genre. Et aucun bedéphile n’a oublié l’expérience du “Trombone illustré”, supplément à “Spirou”, qui ne connut que trente numéros, mais qui témoignait d’un esprit de renouvellement peu commun. Aujourd’hui, à 68 ans, Yvan Delporte semble avoir subtilisé au Grand Schtroumpf le secret de l’éternelle jeunesse : non seulement il déborde d’activité, mais il conserve une véritable curiosité devant l’éclosion d’un nouveau talent, quel qu’il soit. Pilier du “Marcinelle All Stars’ Band” (formation musicale qui comprend plusieurs membres de l’équipe actuelle de “Spirou Magazine”), Yvan Delporte ne semble pas prêt à s’arrêter de s’amuser.

Yvan Delporte


Question :

- "Vous entrez chez Dupuis à l’âge de 17 ans, en 1945. Selon certaines sources, vous êtes engagé à la photogravure de l’imprimerie. Selon d’autres sources, on vous confie les retouches de certaines bandes dessinées américaines jugées trop audacieuses pour l’éditeur de Marcinelle."

Yvan Delporte :

- "Un apprenti-photograveur est un type qui fait toutes les corvées. Et parmi ces corvées, il fallait, sur les plaques de zinc, corriger au bitume les courbes trop prononcées des figures féminines. Donc, les deux versions que vous me citez sont vraies. J’étais chargé de faire la censure, mais cela faisait partie de mes autres attributions qui étaient balayer par terre et faire des conneries !"

-"Etes-vous entré chez Dupuis avec, tout de suite, le secret espoir de faire de la BD, ou s’agissait-il simplement de trouver un gagne-pain au sortir de la guerre ?"

- "Non. Je rêvais, bien sûr, de faire de la BD. Et je suis entré aux éditions Dupuis avec la ferme volonté de me rapprocher du centre culturel de l’univers."

-"Est-ce que vous faites partie de ces auteurs qui, comme Goscinny, Charlier ou Greg, sont devenus scénaristes lorsqu’ils se sont rendu compte que leur dessin était insuffisant ?"

- "Goscinny a toujours été persuadé qu’il structurait ses histoires à la mesure de son dessin. Or, Goscinny reste le plus formidable scénariste que je connaisse, mais ce n’était pas vraiment un très bon dessinateur. Moi, j’ai dessiné quand j’étais petit, mais j’ai rapidement trouvé que c’était beaucoup plus facile et beaucoup mieux fait si c’était un autre qui se tapait le boulot."

René Goscinny

-"En 1946, Raymond Leblanc lance le journal “Tintin”. Vous n’avez pas pensé tenter votre chance de ce côté-là ?"

- "“Tintin”, c’était loin. C’était à Bruxelles. Moi, j’étais à Marcinelle et pas une seconde, l’idée ne m’est venue de changer de crêmerie. La question ne se posait même pas. Par contre, j’ai été viré trois ou quatre fois à cette époque, mais ces avatars n’ont pas influé de manière définitive sur ma carrière."

-"Vous devenez rédacteur en chef de “Spirou” en 1955, soit dix ans après votre entrée chez Dupuis."

- "Non. En réalité, je suis devenu rédacteur en chef le jour où j’ai lu dans le journal que je l’étais. Et ce n’était pas moi qui l’avais écrit. C’était le patron. C’est à ce moment-là que je me suis dit : “Au fond, c’est vrai : je suis le rédacteur en chef !” Ce n’est pas étonnant : il n’y avait personne d’autre."

-"Pourquoi ? Parce que “Spirou” était d’abord le journal de Charles Dupuis ? En tant que rédacteur en chef, vous deviez beaucoup discuter avec lui ?"

- "Non. On ne discute pas avec Charles Dupuis. On dit “Oui, M. Dupuis”, et après, on fait ce qu’on veut ! Grosso modo, c’est souvent comme cela que ça se passait. En ce qui concerne mes prédécesseurs, Jean Doisy, qui a imaginé “Valhardi” et le personnage de Fantasio, et qui
a créé le club des “Amis de Spirou”, il n’a jamais eu le titre officiel de rédacteur en chef. Il était “principal collaborateur” ou quelque chose comme ça, mais jamais rédacteur en chef. Et la première fois que j’ai vu ce titre noir sur blanc dans “Spirou”, je le répète, ce fut une surprise pour moi."

Jean Doisy

-"Titre officiel ou non, par quel parcours en êtes-vous arrivé là ? Car il peut paraître étonnant, avec le recul, de vous imaginer, vous dont la fantaisie et l’esprit un peu anarchiste sont célèbres dans la profession, diriger la rédaction d’une maison d’édition familiale, catholique et un peu moralisante."

- "Je ne sais pas. J’avais déjà ma grande barbe. J’étais marginal, et je crois que c’est justement ça qu’ils aimaient bien. Je crois que Charles Dupuis appréciait mon profil, que son frère aîné, Paul Dupuis, tolérait. Quant à leur beau-frère, René Matthews (qui s’occupait des publications néerlandophones de la maison), son opinion importait toujours très peu."

-"Vous dites : “On fait ce qu’on veut avec Charles Dupuis”... Mais une fois que vous aviez fait ce que vous vouliez, n’aviez-vous jamais de “retour de bâton” ?"

- "Il faut distinguer deux périodes. Il y a eu la période pendant laquelle je me suis occupé de “Spirou”, et la période plus tardive où je coordonnais le supplément du “Trombone illustré”. A l’époque du “Trombone”, chaque fois que je livrais le matériel au coursier qui allait le porter pour l’impression à Marcinelle, je savais que Charles Dupuis allait attendre le colis à l’arrivée, allait le déballer pour tout lire, et je me demandais avec anxiété : “Qu’est-ce qu’il va encore y trouver à redire, cette fois ?” Et pendant que je m’interrogeais, Charles Dupuis attendait en se disant : “Qu’est-ce qu’ils ont encore trouvé pour me faire souffrir ?” Car il faut avouer que, pour le “Trombone”, nous étions assez “gauchistes”, et pas religieux, etc. Et ça, ce n’était pas bien pour Charles Dupuis. Par contre, pour “Spirou”, je n’ai jamais connu de problèmes. Et je ne crois pas qu’il y a eu des audaces tellement étonnantes dans “Spirou”. Il y avait parfois des audaces techniques. Je me souviens de ce numéro spécial où, sur chaque exemplaire, nous avions fait coller une ficelle jaune pour figurer la queue du Marsupilami. Bon, c’était un petit tour de force, à l’époque, mais comme je connaissais bien les gens des ateliers, ça se passait bien."

-"A la lecture du “Spirou” de cette époque, on sent une vie de rédaction très intense. Sous votre impulsion, les échanges se multiplient. Par exemple, pour ces numéros “Spécial Noël” ou “Special Pâques”, Franquin écrira un conte illustré par Peyo, Peyo livrera un récit illustré par Roba. Provoquer cette vie de rédaction, c’était, pour vous, la seule manière de travailler ?"

- "Ce n’est pas que c’est la seule façon de fonctionner. Simplement, c’était chouette de travailler de cette manière. Et puisque vous évoquez ces contes, je trouvais amusant de demander à un dessinateur d’écrire une histoire, même s’il n’avait pas une écriture toujours parfaitement efficace, parce que c’était inattendu."

-"Une autre de vos trouvailles, à l’époque, ce sont les “mini-récits”, qui ont marqué l’histoire du journal. Comment est-ce né ? Parce qu’au départ, ce sont les grands noms du journal qui s’aventurent dans ce format : Franquin livre “Noël et l’Elaouin” et Peyo en profite pour dessiner ses premières histoires de Schtroumpfs, indépendantes de la série “Johan et Pirlouit”."

- "Une fois de plus, tout est parti d’un numéro spécial. Qui dit numéro spécial dit supplément. Et j’ai imaginé -probablement après plusieurs milliers d’autres personnes- que si on prend une double feuille de papier, qu’on la plie un certain nombre de fois et qu’on en coupe les bords, on obtient un petit livre. Et pour un petit livre, des petits personnages s’imposaient. Et comme Peyo venait d’inventer ses petits lutins bleus, je lui ai proposé de faire un mini-récit. Alors, il y a d’abord eu une discussion sur le coût de l’opération. Aux éditions Dupuis, il y avait un triumvirat. Il y avait Paul, qui s’occupait de l’imprimerie,
il y avait Charles, qui était le plus artiste, et il y avait le beau-frère déjà évoqué, René Matthews. Je me souviens que nous sommes allés voir le trio, Peyo et moi, pour expliquer le projet : “Voilà, c’est un tout petit album...” Réponse de Paul : “Mouais ! Et vous croyez que ça va faire vendre plus le journal ?” Nous : “Oh oui ! Sûrement !” Paul : “Et
qu’est-ce que tu en penses, Charles ?” Réponse de Charles : “Oh, moi, je trouve que c’est très bien, mais on va demander à M. Matthews...” Réaction de Matthews : “Moi, je trouve que ce n’est pas une très bonne idée et que cela gaspille du papier !” Alors, les deux autres, ensemble, vers Peyo et moi : “C’est très bien, allez-y !”. Et les faits nous ont donné raison, puisque les mini-récits ont fait augmenter les ventes du journal."

-"De plus, les mini-récits ont véritablement servi de banc d’essai pour pas mal de dessinateurs : Paul Deliège et “Bobo” par exemple. Cela dit, est-ce qu’une fois que vous aviez lancé une idée, vous la laissiez rouler pour plutôt vous concentrer sur de nouveaux projets ?"

- "Ah oui, une fois que la machine roule, je la laisse rouler, c’est évident ! Bien sûr, comme rédacteur en chef, je regardais ce que chacun livrait comme histoires, et je cherchais à éviter les bandes trop moches. Evidemment, l’éditeur arrivait parfois en disant : “Voilà, je vous présente des dessins de Machin. Je lui ai demandé un mini-récit, parce que, vous comprenez, il est fort serré pour le moment, il a des problèmes, etc.” Et je découvrais des planches innommables, mais je disais : “Oui, oui, naturellement, M. Dupuis”. Et puis je les foutais dans une armoire où je savais que seuls les rats allaient fouiner."

-"A côté de l’influence de Charles Dupuis, il y avait une autre personnalité-phare chez “Spirou” : Joseph Gillain, Jijé. On a le sentiment d’une personnalité double. D’un côté, on le présente comme un bon vivant, accueillant tout le monde chez lui, et de l’autre côté, il y avait un aspect “catholique presque militant” qui lui donne un profil plus sévère. Avait-il une influence dans le journal ?"

- "Joseph était un “fils de curé”, et il est certain qu’il avait des réactions très marquées vis-à-vis de certaines séries qu’il trouvait beaucoup trop osées. “On ne montre pas ça à la jeunesse !”. Par contre, lui-même, dans la vie, pouvait être assez gaulois. Mais attention : des blagues grivoises, pour lui, cela se faisait entre amis, pas en public. Cela dit, il n’avait aucune influence, que je sache, sur le contenu du journal “Spirou” à mon époque. Bien sûr, au début, quand il le remplissait par ses séries, c’était différent, mais en règle générale, il ne s’est jamais préoccupé de questions éditoriales."

Joseph Gillain

-"Pendant votre “règne” de rédacteur en chef, la rédaction du journal “Spirou” quitte la région de Charleroi pour s’installer à Bruxelles. Pour quelle raison ? Pour se rapprocher de la majorité des auteurs, qui habitaient la région bruxelloise ?"

- "La raison pratique était que l’agent publicitaire en relation avec Dupuis, Georges Troisfontaines, qui avait son agence, la “World press”, estimait qu’il était plus facile pour lui d’avoir la rédaction à portée de main pour pouvoir demander, parfois en dernière minute, de rajouter une demi-page de pub dans “Spirou”. Dès lors, l’équipe a occupé un plateau de bureaux dans un immeuble loué par Troisfontaines, Galerie du Centre, près de la Grand-Place."

-"Y avait-il vraiment une “ambiance” à la rédaction de “Spirou” ?"

- "Attention, je crois que l’image de la rédaction que tout le monde a en mémoire provient de la lecture des gags de “Gaston”. Or, c’est une image idéalisée, bien sûr. Mais il y avait certainement une ambiance à la rédaction, grâce à quelques “numéros” dont certaines secrétaires, d’ailleurs..."

-"Vous évoquez “Gaston” qui fait son apparition en 1957. Selon Franquin, c’est vous qui avez trouvé ce prénom pour le personnage. Mais au départ, c’est Franquin qui est venu avec cette idée d’un “non-personnage” pour semer la pagaille dans les pages rédactionnelles ?"

- "Ah oui ! Et franchement, si Franquin arrive chez n’importe qui avec une idée comme celle-là, il faudrait être con pour ne pas l’accepter. J’ai été enthousiaste immédiatement pour cette idée de personnage fouteur de merde, cela va de soi."

-"On a l’impression que cet enthousiasme ne fut pas partagé par les Dupuis, puisque le tout premier album de “Gaston” est un tout petit volume, publié presque sur des rebuts de papier."

- "Le premier à ne pas croire dans les personnages, c’est André Franquin. C’était évident, pour lui, que Gaston, c’était juste une pochade. Ca n’allait pas faire une longue carrière. C’était un soufflé qui allait retomber très vite. Et je me souviens que les gens sérieux disaient de Gaston -comme ils l’ont dit de Lucky Luke ou d’Astérix- : “Ca ne marchera jamais ! Certes, ça plaira à une frange du public, mais ça ne fera pas un succès, parce que ce n’est pas commercial ! Ce que le public veut, c’est un héros, pas une espèce d’anti-héros avec ses savates et son mégot...” Mais heureusement, Gaston a vite fait rire les lecteurs de “Spirou”, à commencer par Charles Dupuis."

Un gag de Gaston Lagaffe

"Quel était le baromètre, pour jauger le succès d’un personnage ? Le référendum ? Le courrier des lecteurs ?"

- "Le problème, c’est que moi, je n’ai jamais cru au référendum ! Je trouve que le référendum n’est suivi que par une certaine frange du lectorat. En ce qui concerne le courrier des lecteurs, j’ai le sentiment d’avoir assisté à un phénomène nouveau dans la jeunesse francophone : l’émergence du sens de l’humour ! Jusqu’au milieu des années 1950, les mômes écrivaient : “Mon cher journal, j’aime beaucoup ton beau journal, et j’aimerais que tu m’envoies un exemplaire de ton beau journal”. Point. Mais par la suite, parce que nous osions publier des trucs loufoques et des jeux idiots dans nos petites pages, ils commencèrent à piger le truc et à nous envoyer des lettres drôles, vraiment drôles !"

-"Outre votre collaboration avec Franquin, vous allez développer, dans les années 1960, une importante collaboration avec Peyo. Mais curieusement, si vous donnez des idées pour “les Schtroumpfs” ou “Benoît Brisefer”, vous n’avez jamais touché à “Johan et Pirlouit” du vivant de Peyo. Est-ce un hasard ou Peyo se réservait-il vraiment ces personnages ?"

- "Peyo a toujours déclaré que sa série favorite, c’était “Johan et Pirlouit”. Mais rapidement, tout le monde a réclamé du “Schtroumpfs”. Résultat : Peyo postposait toujours la réalisation d’un “Johan et Pirlouit”. Il allait recommencer plus tard... Et malheureusement, il n’a pas pu recommencer plus tard. Dès lors, mon apport à “Johan et Pirlouit” n’a pu être que nul. Ah si, tout de même, il y a une petite chose dont je suis très fier : c’est moi qui ait dessiné la gorge du dragon Fafnir, dans laquelle s’aventure le grand Schtroumpf à la fin de l’épisode du “Pays maudit”"

-"Pour la série-même des “Schtroumpfs”, par contre, votre apport est énorme. Cela va des scénarios à diverses adaptations pour les dessins animés. Qu’est-ce qui explique cette collaboration de si longue durée, alors que vous aimez tant varier les projets ?"

- "Parce que Peyo et moi, nous avions le même âge à un jour près. On avait des natures très différentes, mais on s’entendait bien et on avait un certain nombre d’intérêts communs. Donc ça me semble aller de soi. On échangeait des idées. Peyo avait un crayon en main et faisait des croquis en discutant, et moi, de temps en temps, je prenais une note ou l’autre. Ensuite je rentrais chez moi et je réécrivais tout ce que Peyo avait dit. Du coup, il était content."

-"Le fait que Peyo ait délégué le dessin des Schtroumpfs à énormément de ses élèves (Walthéry, Gos, Wasterlain, pour ne citer que ceux-là) signifiait-il qu’il accordait plus d’importance à l’esprit de la série qu’au respect du style graphique proprement dit ?"

- "Ouhlalàà, non ! Peyo était très jaloux de ses Schtroumpfs. Il ne tenait pas du tout à ce que ses créatures partent dans des directions qu’il n’avait pas décidées. Et donc, mille fois il est passé derrière un de ses assistants pour corriger ici un nez, là un bonnet de Schtroumpf."

-"On sent pourtant parfois une disparité de style. Dans un album comme “La soupe aux Schtroumpfs”, on sent fort les planches dessinées par Wasterlain ou Walthéry."

- "Oui, mais ça, c’est parce qu’il était parfois pris en tenaille par des délais de publication et qu’il devait appeler à l’aide ses anciens élèves pour lui prêter rapidement main-forte. Cet appel à des collaborateurs était d’autant plus paradoxal que Peyo avait, en son for intérieur, une incapacité à déléguer."

La première planche de La soupe aux Schtroumpfs de Peyo

-"En 1968, vous quittez le poste de rédacteur en chef de “Spirou”. Pour quelles raisons ?"

- "Il y a trois versions pour expliquer mon limogeage. La première dit que c’est parce que j’ai publié dans “Spirou” une publicité irrévérencieuse, faisant suite à une campagne qui nous avait tous énervé et qui disait : “Engagez-vous dans l’armée !” La deuxième version -la version officielle de Dupuis- c’est que j’avais laissé paraître dans “Spirou” une expression grossière, l’expression étant : “aller se faire cuire un oeuf” ! Ma troisième version est que le fait qu’un responsable de service comme moi soit en même temps délégué syndical, cela les ennuyait terriblement."

-"1968 correspond à un véritable exode de talents pour “Spirou”, les cas les plus frappants étant Morris qui part avec “Lucky Luke” chez “Pilote” et Jijé qui va y reprendre “Tanguy et Laverdure”. Comment expliquer cet exode ? Par une certaine lassitude par rapport à un certain immobilisme chez Dupuis, alors que tout bouge par ailleurs ?"

- "Pas du tout. Si Morris et plusieurs autres sont partis chez “Pilote”, c’est parce que l’éditeur du magazine, Georges Dargaud, payait plus et faisait des promesses plus alléchantes. Maurice Tillieux a travaillé aussi dans les premiers numéros de “Pilote” (sur la série “Zappy Max”), mais Dupuis lui a expliqué : “C’est eux ou nous !” Et il a préféré rester chez Dupuis. Quant à Mitacq, il a surtout suivi son scénariste, Jean-Michel Charlier. Il avait besoin de séries. En résumé, il n’y a pas eu un rejet de “Spirou”. Il y a eu le pouvoir attractif de Dargaud."

-"Et de votre part, pourquoi, avec votre tempérament porté sur l’humour anticonformiste, n’avez-vous pas tenté l’aventure de “Pilote” ?"

- "Je n’ai pas tenté cette aventure à ce moment-là parce que, tout simplement, je n’y ai pas pensé. Parce que “Pilote”, c’était à Paris, c’était loin, et que je devais d’abord penser à gagner ma croûte ici. Mais j’ai travaillé quand-même un moment avec Goscinny. C’est un souvenir hallucinant. Goscinny est assis à un grand bureau bien net. Autour de ce bureau, il y a six personnes en complet-cravate. Moi, je débarque avec mes jeans fripés et ma barbe hirsute. Goscinny est entouré de tous ces gens qui sont prêts à lui allumer sa cigarette dès qu’il en sortira une. Et voilà Goscinny qui me tutoie. Je me souviens du regard effrayé de ces gens, pensant immédiatement : “voici venir un concurrent inconnu !” Et dans les couloirs, il y avait sans arrêt des types qui me prenaient à part pour dire du mal d’un de leurs confrères. J’ai le souvenir d’une ambiance détestable. Alors, après avoir collaboré à cinq ou six numéros, j’ai dit à Goscinny : “non merci, ce n’est pas possible...”"

-"Goscinny lui-même a fini par être la première victime de cette mauvaise ambiance, puisqu’après mai 1968, il est attaqué à “Pilote” par une sorte de “tribunal populaire” constitué de Giraud et d’autres auteurs de la “nouvelle vague BD”... Mais revenons à votre carrière. Dans les années 1970, surgit un personnage important : “Isabelle”, avec Will."

- "A l’origine, je travaillais les scénarios avec Macherot, mais ma contribution n’était pas créditée, parce que Dupuis ne voulait plus collaborer."

-"En 1977, vous revenez chez “Spirou”, mais par la bande, en quelque sorte, puisque vous y créez un supplément devenu mythique : “Le trombone illustré”. Quel a été le déclic de cette initiative ?"

- "“Spirou”, à ce moment-là, avait pris une certaine physionomie et Franquin et moi regrettions que ce ne fût plus le journal dont nous rêvions. Et comme nous aimions bien ce journal, mais que nous ne pouvions pas aller trouver Charles Dupuis pour lui dire : “Ecoutez, il faut virer le rédacteur en chef et l’éditeur !”, nous avons dit : “M. Dupuis, ce qui fait l’esprit d’un journal, c’est son rédacteur en chef et son éditeur. Pourquoi n’y aurait-il qu’un seul esprit dans “Spirou” ? Nous vous proposons, moyennant une somme forfaitaire, de vous faire dans le journal un supplément qui sera différent”. Et voilà toute l’histoire."

-"Et Dupuis a dit oui parce que cela venait de Franquin et Delporte ?"

- "Parce qu’il y avait Franquin. Delporte, il s’en méfiait toujours un peu."

-"Et il l’a vite regretté ? Il s’en est vite mordu les doigts ?"

- "Non, pas vite. Il aimait beaucoup “Le Trombone” et aujourd’hui, si on l’interroge sur cette expérience, il vous dira avec émotion combien il aimait ce supplément et que jamais il n’a censuré quoi que ce fût. Mais je me souviens que, lors de notre discussion initiale, on lui avait dit :
“considérez que nous sommes des adultes, et que nous n’allons pas écrire des horreurs. Donc, laissez-nous faire...” Mais ça ne lui était pas possible, parce qu’il voyait on ne sait quel sens caché dans des phrases anodines. Et dans chaque calembour qu’il ne suivait pas, il
imaginait une provocation gratuite. Il était hanté par la crainte de mécontenter quelques lecteurs. Et il y eut évidemment des lecteurs mécontents, des vieux réac’ pour se plaindre de ce que “Le trombone” n’avait pas sa place dans un journal comme “Spirou”. Et le coup d’arrêt final a été provoqué par une planche de Jannin, qui décrivait deux sectes, l’une prônant la bienveillance, l’autre la paix de
l’âme, et qui finissaient par se taper sur la gueule. Et monsieur Dupuis a trouvé qu’on ne pouvait pas se moquer des religions. Alors on s’est dit que ça suffisait comme ça."

-"Pour l’anecdote, la rédaction du “Trombone” se trouvait-elle vraiment dans la cave de l’immeuble “Spirou” (situé, à l’époque, rue de Livourne, à Bruxelles) ?"

- "Tout-à-fait. Et, toujours pour l’anecdote, la dite cave a été alors repeinte de frais par le fils de monsieur Dupuis."

-"Ce qui était étonnant, dans “Le trombone”, c’est que vous étiez parvenus à casser les clivages entre les éditeurs en recevant des dessins de Dany issu du Lombard, de Goossens de “Fluide Glacial”, et ainsi de suite... Comment aviez-vous réussi cette grande réunion de talents ?"

- "Oh, tout simplement parce que la plupart de ces gens étaient des copains, et on leur disait : “Viens faire un dessin !”"

-"Aujourd’hui, le nom de Dupuis est resté mais recouvre une tout autre équipe rédactionnelle. Quel regard portez-vous sur le “Spirou” des années 1990 ?"

- "Le journal, tel qu’il est fait aujourd’hui, est conçu aussi par un “fouteur de merde”, et je crois que c’est ce qu’il faut pour un journal comme “Spirou”. Je ne suis pas pour autant toujours d’accord avec l’actuel rédacteur en chef, Thierry Tinlot. Je trouve qu’il faut plus de texte dans un journal, alors qu’il donne la priorité totale au dessin. Mais je crois qu’il faudrait à “Spirou”, aujourd’hui, un auteur qui s’impose comme s’imposaient Morris et Franquin dans le passé. Il y a bien Tome et Janry, qui s’imposent peut-être même plus que certains dessinateurs
qui ont fait la gloire de “Spirou”."

-"Vous faites partie de ce qu’il est convenu d’appeler “l’âge d’or de la BD belge”. Quels sont, selon vous, les paramètres qui ont permis ce boom incroyable de talents dans les années 1950 et 1960 ?"

- "Oh, les avis diffèrent. Certains parleront de la conjoncture économique qui était meilleure, et d’un climat où tout était en expansion. D’autres diront que c’est parce qu’il y a eu des locomotives comme Franquin, Peyo, Morris, etc. La bande dessinée belge a précédé de peu la bande dessinée française, mais, très vite, celle-ci a rattrapé la BD belge avec des grands auteurs français qui, bien sûr, ont lu Franquin et Hergé comme tout le monde."

-"L’année 1996, année du centenaire de la BD, a été marquée par le retour de toutes les “vieilles gloires”, d’Alix à Astérix. Or, sur le plan éditorial, ces anciennes séries représentent grosso modo 90 % des ventes. Quelle réflexion vous inspire ce chiffre ?"

- "Je crois que cela provient du fait que les éditeurs aiment bien savoir ce qui se vend avant de le mettre en vente. Et ils savent que “Les Tuniques Bleues”, Blake et Mortimer” ou que sais-je encore, ça se vendra bien. c’est ça qu’ils promotionnent. Mais les petits jeunes, ils n’osent pas les lancer. Par ailleurs, il y a beaucoup de ces petits jeunes dont les histoires ne sont pas aussi bonnes que celles de leurs aînés et dont le dessin est plus moche. Alors, les éditeurs, prudents, freinent les séries qui marchent un tout petit peu moins bien, parce qu’il faut mettre tous les efforts sur ce qui va se vendre."

-"Beaucoup d’auteurs de votre génération, en vieillissant, ont levé le pied. Par contre, vous semblez nourrir toujours un enthousiasme intact par rapport à la bande dessinée, aujourd’hui. Vous n’êtes pas sujet à la nostalgie de l’âge d’or ?"

- "Non, parce que je ne suis pas de ceux qui regrettent leur jeunesse. Moi, je me sens mieux maintenant. Je m’amuse plus, et donc je ne me penche pas sur le passé en soupirant : “Ah ! Mon Dieu, c’était le bon temps !”. Je me suis bien amusé. J’ai des anecdotes à raconter et je revois volontiers les bons amis de ce temps-là, évidemment, mais il y a aussi beaucoup d’autres gens qui sont arrivés, et c’est très bien !"

Propos recueillis par Hugues DAYEZ

Le journal de Spirou du 17 janvier 1957

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