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samedi 27 mai 2017
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Le Temps, 9 juin 2010

Afrique du Sud : La vie en blanc

par Arnaud ROBERT


Vue de Pretoria

Quelques cases éparpillées, tout au bout d’une route de terre. Pas d’eau courante, les habitants doivent aller pomper au puits voisin. Pas d’électricité non plus, seules les lampes tempête contrarient la nuit épaisse. Ce n’est pas un village africain. Mais un bidonville en bordure de Pretoria, peuplé uniquement par des Blancs. Ils sont une centaine. Les enfants cassent le temps sur des tricycles de fabrication chinoise. Un mécano au chômage tente de ressusciter ce qui, il y a longtemps, devait faire office d’automobile. Ils parlent leur langue roulée, l’afrikaans, tandis qu’un colonel en retraite de l’armée sud-africaine amène des paquets de ciment pour tourner ces cabanes de vieilles planches et de plastique en maisonnettes décentes. Eux n’ont pas la télévision. De la Coupe du monde, ils n’entendront que le bruissement du stade qui se trouve à portée de fusil. Ils font partie de ces Blancs pour lesquels la fin de l’apartheid et l’élection de Nelson Mandela en 1994 ont accru la misère. « Avant, on aurait trouvé un emploi dans la fonction publique », murmure Margaret, âgée de 63 ans, depuis sa paillote ouverte aux vents. « Maintenant, avec leur discrimination positive qui favorise les Noirs, nous n’avons d’autre choix que de vivre ici. J’ai une pension de 1000  rands par mois. Comment voulez-vous que je loue un appartement ? » Cent cinquante francs suisses. Juste de quoi payer son loyer au propriétaire du terrain, affalé sur un fauteuil, et se nourrir de la générosité publique.

Afrique du Sud


Ils ne sont pas nombreux, pas même 9 % de la population. Moins de cinq millions de Blancs vivent en Afrique du Sud, sur une population de presque 50 millions. Il y a vingt ans, quand Mandela fut libéré de sa cellule, la question se posait déjà du rééquilibrage des forces dans un Etat où la presque totalité des postes de cadre, la majorité des logements de qualité, étaient accaparés par cette minorité. Très rapidement, après l’élection du premier président noir, les lois de discrimination positive et de renforcement des capacités noires étaient adoptées. Pour les entreprises privées, comme pour celles du secteur public, des quotas par couleur de peau ont été imposés. Et le sentiment s’est diffusé, dans cette démocratie neuve, qu’un Blanc n’avait aucune chance de perpétuer sa place au soleil. A quelques dizaines de minutes de ce bidonville de Blancs, dans une banlieue riche de Pretoria, les immenses bureaux du syndicat Solidariteit accueillent volontiers les journalistes du monde entier, en cette veille de Coupe du monde. Ce sont eux qui ouvrent les portes des townships blanches et qui sont en partie responsables de leur publicité récente. Notamment pour Coronation Park, à Johannesburg, dont ils ont aidé la population de 250 âmes à défendre leur droit à s’implanter sur ce terrain municipal. Solidariteit est le plus grand syndicat d’ouvriers blancs en Afrique du Sud. Kallie Kriel est en charge de la section qui lutte contre les lois de discrimination positive. C’est un Afrikaner dont les aïeux néerlandais se sont installés en Afrique du Sud il y a près de trois siècles. « Nous n’en pouvons plus d’être considérés par le gouvernement, par le parti de l’ANC, comme des étrangers chez nous. Je ne suis pas un Européen, je suis un Africain. Le pays s’est racialisé davantage encore qu’il ne l’était sous l’apartheid. Aujourd’hui, on ne choisit plus un employé selon ses compétences, mais selon la couleur de sa peau. Et l’appel au meurtre des Blancs de Julius Malema n’arrange rien. » Pas un jour, ces dernières semaines, où le nom de Julius Malema ne noircisse les pages de la presse sud-africaine. Le président des jeunes de l’ANC, figure discutée mais protégée par le parti, est revenu récemment du Zimbabwe en vantant les politiques agricoles de Robert Mugabe, dont l’expulsion des fermiers blancs. Après le meurtre du leader de l’extrême droite Eugène Terre’Blanche, le 3 avril 2010, il a exhumé de vieux chants de la lutte contre l’apartheid qui poussent au lynchage des Blancs, y compris le fameux « Kill the Boers ». Les patriarches de l’ANC, notamment le président, Jacob Zuma, s’en sont offusqués mollement.

Kallie Kriel

Il faut rouler cinq heures, en direction du sud, depuis Johannesburg. Traverser des autoroutes à péage, qui se ferment sur des voies nationales goudronnées, qui débouchent elles-mêmes sur des pistes défoncées. Eddy Von Maltitz vous attend, au pied de sa ferme, dans ce décor sans fin de Petit Canyon surchauffé. Presque à la frontière du Lesotho. Il a un fusil M16 en bandoulière, une veste de camouflage et des sacs de sable entreposés sous le porche au cas où il faudrait reprendre la guerre. Il y a vingt ans, Eddy menaçait de tout faire péter. Avec son ami Eugène Terre’Blanche, et quelques centaines d’autres militants terroristes de la cause blanche, ils avaient des armes et des bombes. « On voulait que le pays retourne à ce qu’il était avant l’arrivée des Blancs : un néant. Mais on est finalement content de ne pas avoir allumé la mèche, parce que l’ANC a réussi à tout détruire lui-même en Afrique du Sud. Le parti a prouvé sans qu’on intervienne que nous avions raison. » Eddy Von Maltitz, dont le mouvement crépusculaire de Résistance contre le Communisme n’a jamais nourri son homme, ne possède plus que 35 vaches. Il est contraint de vendre, parcelle par parcelle, l’essentiel de ses terres acquises par son grand-père allemand en 1860. Il gagne sa vie en donnant des cours d’autodéfense et de karaté, pour une communauté blanche qui, selon lui, vit dans un danger imminent. « Depuis 1994, plus de 4000 fermiers blancs se sont fait assassiner. Quelques semaines avant le meurtre d’Eugène Terre’Blanche, j’étais avec lui. Il m’a encouragé à continuer la lutte. » Lutte contre quoi ? Ce n’est pas clair. Quelques heures plus tard, devant la mairie de la petite ville de Ficksburg, Eddy participe à une prière collective. Des Blancs, des Noirs, réunis, qui demandent à Dieu un gouvernement moins corrompu, des routes en meilleur état, une redistribution des richesses. Eddy parle en langue sesotho au pasteur noir de la communauté qui lui répond en afrikaans. « Je n’ai rien contre les Noirs. Mais seuls les Boers, les fermiers blancs, peuvent sauver l’Afrique du Sud. Nous sommes la tribu blanche de l’Afrique. » Dans son pandémonium personnel, Eddy Von Maltitz mêle les juifs, les communistes, l’ANC, les multinationales qui remplacent les petits fermiers afrikaners et tout ce qui, à ses yeux, menace un ancien équilibre tordu où chacun avait sa place pourvu que les employés de ferme noirs n’aspirent pas à s’extraire des cahutes en torchis qui bordent ses terres. Eddy prétend qu’il pourrait reprendre les armes, renverser le gouvernement, mais il passe surtout son temps à conspuer le gouvernement, par téléphone, sur les stations de radio qui l’accueillent encore. Il maudit cette nouvelle élite noire de l’ANC qui n’a pas réussi à endiguer la misère endémique en Afrique du Sud -50 % de la population vit avec moins de 100 francs par mois. Il maudit Jerry Vilakazi.

Eddy Von Maltitz

Très loin de là, dans le quartier d’affaires de Johannesburg dont la bourse gère plus de 25 % des richesses du continent, Jerry Vilakazi est pressé. Outre plusieurs conseils d’administration et diverses sociétés, il dirige le Business Unity South Africa (BUSA), la principale organisation patronale du pays, qui résulte d’une fusion récente des intérêts noirs et blancs. Diplômé en Angleterre, militant historique de l’ANC, il pourrait incarner à lui seul les métamorphoses sud-africaines depuis l’élection de 1994. Il n’a pas 50 ans. « J’ai vécu en exil une bonne partie de ma vie. Il y a quinze ans, je n’aurais jamais pu espérer avoir une fonction si importante dans mon propre pays. Je suis un produit de la discrimination positive. Même si, au quotidien, il est encore compliqué de faire accepter à certains qu’un Noir soit le patron des patrons. » Il voudrait évoquer la stabilité d’une nation, le développement économique d’une terre grande comme deux fois la France. Mais lui aussi estime que le chemin sera encore long et que les tensions raciales ravivées par Julius Malema nuisent à la bonne image de l’Afrique du Sud. « Malgré les lois votées pour améliorer les conditions de vie des Noirs, notre économie reste à près de 70 % en mains blanches. Il est donc facile, pour certains politiciens, de ressortir à l’adresse des masses l’argument imparable de la suprématie blanche. »

Jerry Vilakazi

Depuis 1923, la seule organisation indépendante qui publie régulièrement des statistiques sur les communautés sud-africaines est l’Institute of Race Relations. Son directeur, Franz Cronjé, reçoit dans des bureaux encombrés. « Depuis 1994, la misère blanche a doublé. Mais elle ne concerne que 5 % de cette communauté. Alors que plus de la moitié des Noirs vit toujours sous le seuil de pauvreté. La société sud-africaine est si polarisée qu’un tel chiffre est interprété de manière opposée selon l’intérêt défendu. La fin de l’apartheid a permis l’émergence d’une élite noire très riche et d’un groupe de Blancs très pauvres. Ce sont les fossés entre les extrêmes qui ont grandi. » Devant son café, le chanteur Johnny Clegg, qui incarnait déjà pendant la lutte contre l’apartheid une Afrique du Sud arc-en-ciel, pose le même constat. Dans les années 1980, il chantait en langue zouloue la libération de Mandela. « Si la frustration grandit parmi les Blancs, c’est qu’ils ne se sentent pas représentés. Comment accepter qu’une démocratie moderne reconduise indéfiniment, avec plus de deux tiers des votes, le même parti, en l’occurrence l’ANC ? Ce deuxième chapitre de notre liberté doit s’ouvrir. Au pouvoir pour lequel nous nous sommes battus doivent s’opposer aujourd’hui des contre-pouvoirs qui ne laissent personne sans voix. »

Arnaud ROBERT

Johnny Clegg

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source