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12 juin 2010

BD : Peyo

par Hugues DAYEZ


Après plusieurs refus, le premier dessin publié par Peyo chez Dupuis, en couverture du Moustique, en mai 1949

En victime consentante, Pierre Culliford, alias Peyo, a été le prisonnier des Schtroumpfs dès les années 1970. Ses admirateurs ne connaissent de l’homme, à peu près, qu’une anecdote, celle de la naissance du mot “Schtroumpf”, qu’il racontait inlassablement à des journalistes peu imaginatifs : “Un jour, alors que j’étais à la mer avec Franquin, au cours d’un dîner, je veux lui demander de me passer la salière, mais, le mot me restant sur le bout de la langue, je lui dis : “Passe-moi la... le schtroumpf !” Franquin a trouvé le mot amusant, et nous avons continué à l’utiliser. Et lorsque j’ai créé mes petits lutins bleus, quelques mois plus tard, je me suis souvenu immédiatement de ce mot-là...” Pour charmante qu’elle soit, cette anecdote est un peu sommaire pour témoigner du génie créateur de Peyo, qui peut se vanter d’avoir réussi, avec les treize albums de la série “Johan et Pirlouit”, une des plus belles fantaisies moyenâgeuses de toute la bande dessinée. Plus encore que les Schtroumpfs, le personnage de Pirlouit, flanqué de sa chèvre Biquette, est une des figures les plus authentiquement géniales du neuvième Art. Tous les dessinateurs qui sont passés par sa villa uccloise (Walthéry, Derib, Wasterlain) le confirment : Peyo était aussi un formidable pédagogue, qui n’avait pas son pareil pour insuffler une lisibilité maximale à ses planches. S’il ne fallait citer qu’une scène en exemple, les premières pages de “La guerre des Sept Fontaines”, où Johan et Pirlouit explorent un château abandonné, allient des qualités d’ambiance et de narration exceptionnelles. J’ai rencontré Peyo à de nombreuses reprises. Dessinateur amateur, j’ai été, avec un ami, lui soumettre des planches, au début des années 1980. Il était alors au faîte du succès, mais il a volontiers trouvé une heure dans son agenda pour nous prodiguer quelques conseils. Devenu journaliste, j’aurais aimé le faire parler longuement de son art, mais l’homme, toujours charmant, était de plus en plus accaparé par la carrière américaine des Schtroumpfs et, qui plus est, avait des souvenirs très flous de ses anciens albums. Le bref entretien qui suit s’est tenu à la librairie “La bande des 6 nez”, à Bruxelles, qui fut la première à exposer des planches originales de Peyo. Pierre Culliford s’est éteint, le 24 décembre 1992, à l’âge de 64 ans.

Pierre Culliford


Question :

- "Avec le succès des Schtroumpfs, Peyo est-il un dessinateur de bandes dessinées ou un grand homme d’affaires ?"

Peyo :

- "Non, non, je ne suis absolument pas homme d’affaires, je suis un dessinateur-scénariste entraîné dans un tourbillon de succès avec toutes les conséquences qui en résultent. Mais j’ai la chance d’avoir deux enfants qui ont repris deux départements très importants. Mon fils s’occupe du studio de graphisme, et ma fille s’occupe du “merchandising”. Pour signer les contrats, on me demande mon assentiment, bien sûr, mais je ne gère pas moi-même les droits dérivés. Mon métier est avant tout de créer et de dessiner."

Premier dessin définitif d’un Schtroumpf

-"Parmi tous les personnages-vedettes de la BD belge, les Schtroumpfs sont sans doute les plus exploités sur le plan commercial. Comment garder l’esprit initial de la série, avec toutes les pressions que peut entraîner ce marketing ?"

- "Je l’impose ! Je ne veux surtout pas “américaniser” mes Schtroumpfs, comme on me l’a souvent demandé outre-Atlantique. Je réponds alors à mes interlocuteurs : “Non, les Schtroumpfs ne mâchent pas de chewinggum, ils ne boivent pas de coca-cola !” Et quand je vois leurs mines s’allonger, j’ajoute aussitôt : “Mais ils ne boivent pas de vodka non plus !” Alors ça les tranquillise. Blague à part, je veux garder un caractère international à mes personnages, ce qui explique d’ailleurs qu’ils rencontrent autant de succès aux USA qu’en Europe, qu’au Japon également. Il y a même déjà des Schtroumpfs “pirates” en Chine alors qu’ils n’y sont pas encore introduits."

Une scène des Schtroumpfs

-"Plusieurs de vos confrères -Franquin, Morris- ont confié certains de leurs personnages à des assistants et supervisent leur travail. Est-ce aussi votre manière de travailler aujourd’hui ?"

- "En réalité, j’ai toujours travaillé avec des dessinateurs -que ce soit Walthéry, Wasterlain, De Gieter- qui sont venus faire une sorte d’écolage chez moi. Et aujourd’hui, mon fils a ouvert un studio qui me donne un coup de main pour le lettrage, les décors ou l’encrage. Mais je suis toujours à l’origine du scénario, du dialogue et des croquis de base. Je suis toujours aussi emm... “enschtroumpfeur” et, comme la plupart de mes confrères, je dis à mes assistants : “C’est très bien, ce dessin, mais ne croyez-vous pas que là, le bras, si on le mettait plutôt comme ça...” Et je prends ma gomme, et hop ! Est-ce une qualité ? Est-ce un défaut d’agir ainsi ? Sans doute les deux. Mais pour me défendre, je dirais que je suis difficile avec moi-même, ce qui me permet d’être difficile avec les autres. Et certains d’entre eux, comme Walthéry, me disent encore aujourd’hui : “On n’a pas tous les jours rigolé avec vous, mais c’était tout de même chouette, parce que cela nous a appris vraiment le métier et la façon de raconter une histoire”."

Une scène des Schtroumpfs

-"A l’heure où les nouvelles bandes dessinées se multiplient, quels seraient les conseils d’un ténor de la BD, comme vous, pour faire de la bonne bande dessinée ?"

- "Je crois que pour faire une bonne bande dessinée, il y a un principe essentiel : il faut croire en ce que l’on fait. Ne pas dessiner pour soi-même. Ne pas faire du graphisme gratuit. Au contraire, il faut bien se mettre dans la tête que nous faisons un métier de conteur, nous racontons des histoires aux enfants avec cette espèce de petit théâtre constitué par les cases des planches, dans lesquelles nous avons la chance d’animer nos personnages. Mais il faut être mordu, être sincère avec soi-même et surtout, s’amuser à dessiner ses histoires. Si je parle d’amusement, c’est peut-être parce que je fais de la BD humoristique."

-"Vous vous sentez prisonnier d’un personnage à succès ou au contraire, c’est une joie formidable ?"

- "C’est une joie, mais il y a le revers de la médaille qui est d’être, effectivement, un peu prisonnier des Schtroumpfs. En 1958, lorsque j’ai créé ces petits lutins bleus au sein d’un épisode de Johan et Pirlouit, “La flûte à six Schtroumpfs”, je me suis dit : “Tiens ! Les Schtroumpfs, ça marche. On me demande de faire des récits indépendants avec eux (ça a commencé avec les mini-récits), mais c’est sans doute un engouement momentané pour des personnages complémentaires. Ca va durer pendant deux, trois ans, et puis on me dira de refaire du Johan et Pirlouit.” Malheureusement pour eux, cela fait plus de vingt ans qu’ils sont au frigo, et le scénario que j’ai ébauché pour “Johan” est resté dans un tiroir. Mais j’ai envie de refaire du “Johan et Pirlouit”, parce que mon personnage préféré reste quand même Pirlouit. J’aime bien les Schtroumpfs aussi, mais mon préféré reste Pirlouit."

La première planche de La flûte à six Schtroumpfs

-"A côté du succès très absorbant des Schtroumpfs, n’y a-t-il pas eu aussi le trac, la peur de décevoir pour vous empêcher de reprendre “Johan et Pirlouit” ?"

- "Oui, c’est vrai. Mais j’ai un petit peu peur de la rentrée en scène. Même à chaque album qui sort, j’ai toujours un peu le trac qu’on me dise : “On a lu votre dernier album, on a bien aimé, mais le précédent était mieux !” Ouille !"

Johan et Pirlouit avec les Schtroumpfs

-"La bande dessinée est un métier exigeant. Est-il facile de garder la flamme, après plus de trente ans de carrière ?"

- "C’est indispensable. Le jour où on ne s’amuse plus, dans ce métier, on ne fait plus de la bonne bande dessinée. Le principal, c’est de s’amuser de ce que l’on fait. Si un scénario que je crée ne m’enthousiasme pas, je ne ferai certainement pas une bonne bande dessinée. Je suis incapable de faire une histoire sur commande. Je me demande toujours si je suis plus dessinateur ou conteur, parce que j’ai autant de plaisir à raconter une histoire qu’à l’illustrer.
Fondamentalement, je continue à faire de la bande dessinée pour m’amuser et pour raconter des histoires. Et ma récompense, c’est quand un enfant vient me trouver pour me dire : “Ah, j’ai bien aimé telle ou telle histoire”. Une histoire que j’ai parfois presque oubliée moi-même !"

-"Je crois savoir, en effet, que vous relisez très peu vos albums."

- "Ca m’arrive rarement, ou alors pour rechercher si j’ai déjà exploité telle ou telle situation. Parfois, un lecteur me signale que j’ai déjà fait tel gag dans tel album. Alors, je rentre chez moi, je reprends l’album en question et je me dis : “Tiens, ce lecteur avait raison, j’avais oublié.” Et il m’est arrivé de sourire en relisant une histoire dont je n’avais plus aucun souvenir. Mais alors, je regarde vite autour de moi pour m’assurer que la famille n’est pas là, parce que si jamais un de mes proches voyait que je m’amuse à lire un de mes propres albums, j’aurais l’air d’avoir vraiment la grosse tête. Ce qui n’est pas vrai. J’ai horreur de me prendre au sérieux, et je crois que c’est le cas de la plupart des dessinateurs. Jijé m’avait dit un jour : “Le jour où tu te prends au sérieux, tu es fichu !”

Une planche des Schtroumpfs

-"Justement, vous faites partie d’une génération qui ne s’est jamais fort prise au sérieux. Pourquoi ? Parce que, à l’époque où vous avez démarré, la bande dessinée n’était pas considérée comme un métier sérieux ?"

- "Il y a sans doute de ça. A ce propos, laissez-moi vous raconter une anecdote. Il y a de cela bien longtemps, nous avions été invités, quelques auteurs de “Spirou”, à la Foire Commerciale de Lille. Il y avait Franquin, Roba, Morris, Tillieux et moi-même, si mes souvenirs sont bons. Après une séance de dédicaces dans une grande librairie de la ville, on nous proposa d’être les invités d’un cirque installé à proximité. Et lorsque nous sommes arrivés sous le chapiteau, on nous désigna très gentiment des places en bordure de la piste, en nous précisant : “à un moment donné, on va vous annoncer, et vous montez alors au centre de la piste”. Nous attendîmes patiemment notre tour, pour entendre alors le monsieur Loyal annoncer : “Et maintenant, ceux que vous attendez tous, ceux qui vous font rire chaque semaine, vos vedettes préférées...”. Nous nous sommes levés, prêts à franchir la bordure de la piste, lorsque déboulèrent des chimpanzés sous des tonnerres d’applaudissements ! Et nous, nous sommes restés plantés là comme des imbéciles ! Pour nous tous, cela reste un souvenir impayable..."

Propos recueillis par Hugues DAYEZ

Pirlouit et Johan

AUTEURS 

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source