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Vous êtes ici Accueil Archives Archives Irak (6ème partie) : Du 16 mai 2004 au 15 juin 2004
Le Monde, 15 mai 2004

Irak : Les combats s’intensifient dans les villes saintes chiites

Bagdad de notre envoyée spéciale

par Sophie SHIHAB


Les troupes américaines en Irak ont accentué leur pression militaire, vendredi 14 mai 2004, pour reprendre le contrôle des principales villes chiites, tenues par les partisans du chef radical Moqtada Al-Sadr.


A Nadjaf, des combats les plus violents ont eu lieu dans l’immense cimetière.

Les habitants de Kerbala fuient la ville.

Egalement vendredi 14 mai, les dirigeants des pays membres de la coalition se sont relayés pour évoquer l’hypothèse, aussitôt jugée improbable, du départ de leurs troupes après l’installation du nouveau gouvernement, le 30 juin 2004.

Le général Ricardo Sanchez, chef des forces américaines en Irak, a annoncé que les traitements les plus coercitifs seraient désormais interdits dans les prisons, alors que la polémique s’intensifie pour identifier les responsables des sévices infligés aux détenus dans la prison d’Abou Ghraib.

Les habitants de Nadjaf, Koufa et Kerbala, qui souffrent depuis plus de cinq semaines des effets des sanglants accrochages entre les Américains et les résistants chiites de l’"armée du Mahdi", sont-ils arrivés au point où une entrée "décisive" des chars de l’occupant au cœur de leurs villes serait vécue comme un soulagement ? Vendredi 14 mai 2004, le nouveau gouverneur de Nadjaf, Adnane Al-Zorfi, installé huit jours plus tôt par la coalition, y répondait positivement. L’entrée des chars "dans le centre de la ville pourrait être imminente", a-t-il déclaré à l’AFP. L’opinion publique "y est prête" et les notables la réclament.

Mais tout porte à croire que les résistants chiites n’hésiteraient pas dans ce cas à se réfugier -comme ils l’avaient fait lors du soulèvement de 1991 contre Saddam Hussein- dans les enceintes des mosquées les plus saintes du chiisme, que l’ex-dictateur avait bombardées.

Les Américains, qui opèrent sous les feux des caméras de télévision, continuaient, vendredi 14 mai 2004, à souligner qu’ils "restent très attentifs à ne pas toucher" ces lieux saints. D’autant plus que les plus hautes autorités chiites de Nadjaf, autour du grand ayatollah Ali Al-Sistani, ont fait savoir qu’il y a des "lignes rouges", pour les Américains, à ne pas franchir.

Ces lignes "sont déjà franchies", clament, depuis le début de la semaine, les partisans du chef chiite radical Moqtada Al-Sadr, dont le bras de fer feutré avec leurs autorités traditionnelles est au moins aussi virulent que leur combat ouvert, lancé, début avril 2004, contre les forces américaines. Celles-ci ont assez rapidement repris les commissariats, gouvernorats et autres édifices publics dont les résistants s’étaient d’abord emparés dans la plupart des villes chiites -alors que le "triangle sunnite" s’enflammait.

Après avoir acheté la paix -par des concessions apparemment totales- dans le bastion sunnite de Fallouja, les Américains ont entrepris de grignoter les positions des résistants. Ils annoncent, depuis une semaine, qu’ils tuent chaque jour des résistants par 10, 20 ou plus -chiffres toujours contestés par l’"armée du Mahdi", dont les membres se retranchent néanmoins, de plus en plus, au cœur même des villes saintes.

Vendredi 14 mai 2004, les GI y ont mené leurs offensives les plus poussées à ce jour. Et les résistants ont reconnu avoir perdu dix hommes.

A Nadjaf, c’est dans le cimetière, réputé comme étant le plus grand du monde (tous les chiites cherchent à être enterrés là, sinon à Kerbala), que se sont déroulés les plus visibles des affrontements -trois chars au moins y ont pénétré, soutenus par des hélicoptères. Des escarmouches ont aussi eu lieu dans le centre tout proche. Les chars auraient refait incursion sur une place à 700 mètres du mausolée de l’imam Ali, dont le dôme doré porte désormais des traces de tirs. Plusieurs maisons et un étal de marché ont brûlé dans le centre et ailleurs, où les chars américains avaient imposé un couvre-feu dès le matin, par haut-parleurs.

Le prêche de Moqtada Al-Sadr

A Kerbala, les violents accrochages qui se déroulent depuis trois jours dans le centre l’avaient déjà vidée de ses habitants. Ils quittent en masse la ville, où la prière du vendredi 14 mai 2004 n’a pas eu lieu dans les mosquées d’Hussein et d’Abbas.

Elle a eu lieu par contre à Koufa -à 10 km de Nadjaf-, où Moqtada Al-Sadr, pour le troisième vendredi consécutif, est venu défier les Américains et prononcer son prêche hebdomadaire, devant des milliers de fidèles.

Il n’a pas clairement évoqué les négociations que ses hommes poursuivent avec de multiples médiateurs. Un compromis "inter-chiite", qui devait être soumis aux Américains, fut annoncé mardi 11 mai 2004 : retrait des forces américaines en échange d’un démantèlement de ses résistants et d’un report des poursuites judiciaires le visant.

Mais dès mercredi 12 mai 2004, Moqtada Al-Sadr annonçait lui-même, lors d’une conférence de presse à Nadjaf, qu’il allait poursuivre son combat "pour l’islam et contre l’occupant". Propos repris dans son prêche, assorti de menaces contre quiconque coopère avec les Américains, et d’attaques contre les " tyrans Bush et Blair". Ceux-ci, dit-il, ont vite dénoncé "le cas, fabriqué de toutes pièces"d’un Américain décapité (devant la caméra par, selon la CIA, le Jordanien Zarqaoui, soupçonné d’avoir investi Fallouja), " alors qu’ils ont ignoré les souffrances des prisonniers irakiens dans leurs prisons".

Moqtada Al-Sadr, champion d’un chiisme national irakien, est devenu populaire au sein de la "résistance sunnite" pour avoir lancé le volet chiite de l’"intifada" antiaméricaine en Irak. Il poursuit, dans la même ligne, en insistant sur le scandale des prisons et en organisant des prières communes avec les sunnites. La grande majorité des détenus, surtout à Abou Ghraib, est originaire du "triangle sunnite".

Au lendemain de la visite éclair à Abou Ghraib du secrétaire américain à la défense, Donald Rumsfeld, 315 Irakiens -sur plus de 3000 détenus- ont été libérés. Des journalistes ont pu leur parler avant qu’ils soient emmenés dans une base militaire pour leur libération effective, comme ce fut le cas, le 4 mai 2004, pour un premier groupe de 240 prisonniers. Pour autant, les Américains n’entendent pas libérer en masse ces prisonniers sans droits, comme le leur a demandé un des membres du gouvernement intérimaire qu’ils ont mis en place, le sunnite Adnane Pachachi.

Cet ancien ministre irakien des affaires étrangères, âgé et donc dépourvu d’ambitions crédibles, est aussi le nom le plus souvent cité comme futur président du nouveau gouvernement intérimaire, mais un peu plus "souverain", qui doit être mis en place le 30 juin.

Les noms du président et de ses deux vice-présidents devraient être annoncés vers le 20 juin 2004. Tous les acteurs politiques sont donc supposés vouloir jouer leur carte au maximum avant ces dates.

Sophie SHIHAB

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