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Le Temps, 9 août 2010

Informations internationales : Quand la malbouffe remplace la faim

par Catherine VINCENT



Le fait est désormais irréfutable : tout en continuant à souffrir de la faim, les pays du Sud sont aujourd’hui les premiers touchés par la forte progression planétaire de l’obésité. Selon les dernières estimations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 1,6 milliard d’adultes étaient, en 2005, en surpoids dans le monde. Ils pourraient être 2,3 milliards en 2015, et 3,3 milliards en 2030, dont 80 % dans les pays en développement, où ce problème était quasiment inexistant il y a deux générations. Une évolution alarmante dont les enjeux, majeurs pour la santé publique, étaient au cœur des débats menés au Congrès international sur l’obésité, mi-juillet 2010, à Stockholm.


Amérique du Sud, Afrique du Nord, Inde ou Chine : presque partout, à l’exception de l’Afrique subsahélienne, la malnutrition par excès devance aujourd’hui la sous-nutrition. Au Mexique, pays le plus atteint au monde après les Etats-Unis et numéro un mondial pour l’obésité infantile, les conséquences sanitaires de cette « épidémie » sont déjà à l’œuvre : le diabète y constitue la deuxième cause de mortalité après l’hypertension. L’évolution est également impressionnante en Chine, où le surpoids concerne désormais près du quart de la population, et devient un vrai problème de santé publique. Selon différentes enquêtes, le pays le plus peuplé du monde compterait aujourd’hui plus de 200 millions de personnes en surpoids et 90 millions d’obèses -soit une augmentation respective de 39 % et 97 % par rapport à 1992. Les jeunes citadins sont les plus touchés : une récente étude, menée sur une cohorte de 80000 enfants vivant en milieu urbain, révèle une croissance de 156 % du nombre d’obèses entre 1996 et 2006.

Reconnue comme une maladie par l’OMS en 1997, l’obésité fut longtemps considérée comme un fléau de pays riches, nord-américains notamment. On voyait bien les cas se multiplier dans les pays en développement, mais les experts hésitaient à attirer l’attention sur les conséquences néfastes de la surcharge pondérale là où tant d’êtres humains mouraient encore de faim. Jusqu’à ce que les données publiées en 2001 par le Worldwatch Institute confirment que, pour la première fois, le nombre de personnes en surpoids dans le monde équivalait à celui des personnes trop maigres. Et que la proportion d’obèses, avec son cortège de maladies chroniques (diabète, maladies cardio-vasculaires, cancers), augmentait à vive allure dans toutes les régions en développement. La raison de cette progression fulgurante ? Elle tient en deux mots : transition nutritionnelle. Autrement dit, une modification brutale des régimes alimentaires dans les grandes villes des pays émergents, associée à une baisse critique, pour les habitants de ces mêmes villes, de l’activité physique. « L’alimentation des populations pauvres des zones rurales ou urbaines d’Asie pendant les années 1960 était simple et plutôt monotone : du riz accompagné de petites quantités de légumes, de haricots ou de poisson », rappelle à titre d’exemple Barry M. Popkin, spécialiste de l’obésité à l’université américaine de Caroline du Nord. « Les habitants de ces régions consomment à présent régulièrement des repas complexes, dans les nombreux points de vente de repas préparés, qu’ils soient occidentaux ou indigènes. » Plus la population de ces pays s’urbanise, plus le surpoids la menace. Une étude portant sur les migrants africains en Australie montre ainsi que le pourcentage d’enfants obèses, selon leur degré d’acculturation, varie de 6 % à 30 %. Une autre, menée dans les îles du Pacifique, révèle que les populations côtières sont nettement plus touchées par la surcharge pondérale que celles des hauts plateaux. « Plus étonnant encore en matière de contraste : il n’est pas rare, dans certains pays, de voir dans une même famille une mère qui a connu la sous-alimentation et un enfant obèse », rapporte le professeur Arnaud Basdevant, chef du service de nutrition à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris.

Constat doublé d’une inquiétude : les populations qui ont subi la dénutrition et qui, brutalement, entrent dans la transition économique, connaissent-elles une obésité et des complications plus importantes que les autres ? « Il y a quelques années, une étude indienne a montré que les enfants de mères dénutries étaient aussi ceux qui deviendraient le plus facilement obèses et diabétiques », précise Arnaud Basdevant. Cet effet, dit d’« empreinte génétique », reste encore mal compris. Mais l’observation, depuis, n’a cessé de se confirmer : en Asie comme en Amérique latine ou en Afrique, partout où les populations ont connu des carences nutritives graves, l’impact du diabète et de l’hypertension chez les personnes en surpoids survient plus rapidement qu’en Occident. A cela, sans doute, s’ajoute parfois une composante héréditaire. Au Mexique, où la population est composée à 80 % de métis d’Européens et d’Amérindiens, les premiers résultats d’une vaste étude génétique ont ainsi récemment mis en lumière le rôle d’un gène impliqué dans l’obésité et le déclenchement précoce du diabète de type 2. Un gène dont la fréquence serait de 33 % chez les Mayas, les Purépechas ou les Tarahumaras.

Catherine VINCENT

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