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dimanche 26 mars 2017
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Tribune de Genève, 16 août 2010

Corruption : Détournement de l’aide humanitaire au Pakistan

par Emmanuel DERVILLE


Un sinistré transporte ses effets personnels, près de Nowshera, le 15 août 2010

Aman Ullah ne décolère pas. Depuis seize jours, il loge avec sa femme et ses quatre enfants sous une tente, au milieu d’un camp installé dans une école publique de Nowshera, près de Peshawar. Il exhibe ce qu’il a reçu des autorités pour le déjeuner : un plat de riz. « Les ONG et la population locale donnent des vivres. Le problème, c’est que les autorités détournent l’aide », accuse- t-il, exaspéré. « Hier, raconte-t-il, un homme est venu à bord d’un 4x4 rempli de dattes, de glace, d’eau, de pain et de conserves. A peine arrivé, la police a saisi sa voiture. Quelques heures plus tard, nous n’avons reçu que du pain. Les policiers avaient pris tout le reste. » Cette corruption discrédite les autorités civiles. Elle renforce aussi la popularité des humanitaires islamistes liés à des groupes terroristes et qui sont plus efficaces. Parmi eux, le Falah-e-Insanyat. Ce mouvement est la branche caritative du Lashkar-e-Taiba, un groupe terroriste pakistanais responsable des attentats de Bombay qui avaient tué 186  personnes en novembre 2008.

Pakistan


A quelques kilomètres du camp de Nowshera, au bord d’une route, un docteur du Falah ausculte ses patients : des enfants, des hommes et des femmes malades de la diarrhée ou de la gastro-entérite. Derrière lui, dans un garage de trois mètres sur trois, un humanitaire, vêtu d’un gilet jaune fluo marqué du nom de l’organisation, donne des médicaments sous le regard d’Abdul Rauf, le chef du mouvement, venu inspecter le travail de ses humanitaires. « Nous sommes présents dans toutes les zones sinistrées du pays, distribuons de la nourriture à 40000 personnes par jour et nos médecins ont examiné 123000 malades depuis trois semaines. Nous avons 37 ambulances rien qu’à Nowshera », assure Abdul Rauf. L’aide du Falah reste limitée par rapport à d’autres ONG qui logent des millions de personnes dans des écoles et sous des tentes. A Nowshera, son centre de distribution de nourriture n’est qu’une toile suspendue au-dessus d’un terrain boueux. La nourriture est entreposée dans une tente. Peu importe. Les inondations sont une occasion de vanter les actions du mouvement et de recruter. « Beaucoup de volontaires nous ont rejoints dans les villes où ils collectent des fonds pour nous », se réjouit Abdul Rauf. Derrière lui, clouée sur un mur, une gigantesque bannière aux allures de panneau publicitaire énumère les actions du mouvement.

Un campement de sinistrés à Nowshera, le 15 août 2010

Le Falah n’est pas le seul à vouloir faire parler de lui. Dans une interview à la BBC, Ahmed Ludhianvi, leader du Sipah-e-Sahaba, un groupe terroriste antichrétiens et antichiites, avait affirmé aider les sinistrés, en particulier à Nowshera. En réalité, sur le terrain, l’organisation est absente. En revanche, le Falah se fait connaître. Murtaza est venu consulter un de leurs médecins pour son bébé qui souffre de problèmes de peau. « Je ne les connaissais pas avant. Ici, nous avons tout perdu, alors toute aide est la bienvenue. Ce que le Falah accomplit est bon aux yeux d’Allah. »

Emmanuel DERVILLE

Des enfants partagent une assiette de riz, à Nowshera, le 15 août 2010

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  • Emmanuel DERVILLE

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source