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Rue 89, 27 août 2010

Algérie : Les écoutes qui accusent un agent dans l’affaire Mécili

par José GARCON


Ali Mécili

Des écoutes téléphoniques officielles -dont Rue89 a eu connaissance- vont-elles empêcher qu’un non-lieu blanchisse définitivement Mohamed Ziad Hasseni, un « diplomate » algérien suspecté d’être l’organisateur de l’assassinat, en 1987, à Paris, de Ali Mécili, le porte-parole de l’opposition algérienne en France ? Le 31 août 2010, son sort sera en tout cas l’une des premières décisions rendue par la justice française à la fin des vacances judiciaires. Un nouveau rebondissement dans une affaire qui empoisonne les relations Paris-Alger, et qui est en permanence menacée d’être étouffée par la raison d’Etat, depuis l’assassinat de cet avocat français, porte-parole de l’opposition algérienne, abattu à l’âge de 47 ans dans le hall de son immeuble parisien du boulevard Saint-Michel, le 7 avril 1987.

Algérie


Deux ans après l’interpellation de Mohamed Ziad Hasseni à l’aéroport de Marseille, Alger affiche l’assurance qu’un non-lieu est acquis : la justice française s’apprêterait à reconnaître que ce dernier est bien un « diplomate algérien victime d’une homonymie » et en aucun cas celui qui organisa le meurtre d’André Ali Mécili, sous le nom de « capitaine Hassani ». Le problème, c’est que les écoutes téléphoniques versées au dossier d’instruction en décembre 2009 montrent que la seconde hypothèse est, selon toute vraisemblance, la bonne. Et qu’un non-lieu est du coup totalement illogique. Ces communications relativisent en effet beaucoup ce qu’Alger considère comme le « revirement » de Mohamed Samraoui, un dissident militaire algérien réfugié en Allemagne. C’est son témoignage qui avait ouvert la voie à la mise en examen de Mohamed Ziad Hasseni pour « complicité d’assassinat ». Auditionné par le juge Thouvenot alors en charge de l’enquête, Mohamed Samraoui avait reconnu en Mohamed Ziad Hasseni le fameux « capitaine Hassani » qui avait versé, en sa présence, à Amelou, le tueur d’Ali Mécili, une partie de l’argent de son « contrat », dans un hôtel algérien, à l’été 1987. Le doute exprimé, le 4 juin 2009, par Mohamed Samraoui, au cours d’une confrontation par vidéo-conférence avec Mohamed Ziad Hasseni, permettra cependant à Alger de marquer un point. A l’issue de ce face-à-face, Mohamed Samraoui avait déclaré : « Au début, j’étais convaincu à 99 % [de le reconnaître, ndlr] et je repars à 50-50 ».

Mohamed Samraoui

On imaginait sans peine les pressions auxquelles Alger avait soumis cet ex-haut responsable des services secrets algériens avant cette confrontation. On les connaît désormais avec certitude, grâce aux écoutes téléphoniques. On y entend un certain Mustapha appeler à plusieurs reprises Mohamed Samraoui, surnommé Mahmoud pour la circonstance. Leur dialogue vaut son pesant de pressions et de connaissance des méthodes du régime algérien. Mais il est surtout accablant pour Mohamed Ziad Hasseni. Extraits :

- Mustapha : « Celui qu’ils ont arrêté... [Hasseni, ndlr] »

- Mahmoud/Mohamed Samraoui : « Que veux-tu que je fasse moi, ce n’est pas de ma faute, il n’avait pas à se mettre dans la gueule du loup. »

- Mustapha : « C’est toi qui en a rajouté sur lui. »

- Mahmoud/Mohamed Samraoui : « C’est normal, c’est lui, c’est lui. Je ne peux pas faire autrement. Je ne suis pas seul à le connaître, on est plusieurs à le reconnaître [...]. »

- Mustapha : « Il va être victime le pauvre d’une erreur. »

- Mahmoud/Mohamed Samraoui : « Non pas d’une erreur, non pas d’une erreur. »

- Mustapha : « Lui, il n’est pas concerné. »

- Mahmoud/Mohamed Samraoui : « Comment il n’est pas concerné ? »

- Mustapha : « Il va payer et injustement. »

- Mahmoud/Mohamed Samraoui : « Non pas injustement. Pourquoi injustement ? »

- Mustapha : « Ce n’est pas lui, ce n’est pas lui le responsable [du meurtre de Mécili, ndlr]. »

- Mahmoud/Mohamed Samraoui : « Si ce n’est pas lui le responsable, il n’a qu’à donner le nom de celui qui lui a donné l’ordre... Ça va arriver à Larbi [Belkheir, considéré comme l’un des “parrains” du régime décédé en janvier 2010, ndlr]. Moi, je ne leur demande rien. Ce sont eux qui me demandent, moi tu entends moi je ne peux pas... [...] Regarde Mustapha, le jour où on leur lâchera Hasseni, je te jure qu’ils ne vont plus entendre parler de toi ou de moi... Tu entends... Maintenant, c’est parce qu’ils sont coincés... »

- Mustapha : « Le monsieur, son affaire est entre tes mains. »

- Mahmoud/Mohamed Samraoui : « Non entre les mains de Dieu... »

- Mustapha : « Ils seront contre toi... »

- Mahmoud/Mohamed Samraoui : « Pourquoi ils attendent pour lever le mandat d’arrêt ? Ils veulent juste sauver la tête de leur ami de France [...]. Oui, je sais que c’est un bouc-émissaire, mais il l’a fait, il l’a fait... Ils avaient qu’à penser aux conséquences avant... »

Pour Antoine Comte, l’infatigable avocat d’Annie Mécili, la veuve de l’opposant assassiné, ces écoutes sont cruciales : « Il s’agit d’éléments incontestables qui démontrent que les autorités algériennes ont tenté, à travers leurs services, de faire revenir le témoin sur ses déclarations en échange du retrait d’un mandat d’arrêt qu’elles ont lancé contre lui, mandat qui avait d’ailleurs entraîné son arrestation, en Espagne, en octobre 2000. » Toute la question est désormais de savoir si, en dépit de ces éléments essentiels, la conjonction de deux raisons d’Etat permettra de classer « l’affaire Hasseni ». Ce serait un paradoxe inquiétant. Les juges Philibeaux et Goetzmann avaient déjà estimé « prématuré » d’arrêter les investigations sur Mohamed Ziad Hasseni -passé entretemps du statut d’inculpé à celui de témoin assisté-, alors que le principal témoin, Mohamed Samraoui, disait avoir subi « des pressions ». Or celles-ci sont aujourd’hui avérées. Paradoxe aussi car si, en février 2010, le parquet a « requis un non-lieu » au vu des « charges insuffisantes pesant à l’encontre » de Mohamed Ziad Hasseni, il réclamait, dans le même temps, « la poursuite de l’information aux fins d’identifier le ou les auteurs de l’assassinat d’Ali Mécili ». Dans un tel contexte, un arrêt de non-lieu rendu le 31 août 2010 confirmerait que Paris a une fois de plus cédé aux pressions des autorités algériennes. Il est vrai que, depuis des mois, celles-ci attribuent les reports de la visite en France du Président Bouteflika et le malaise entre les deux pays à l’absence d’un non-lieu en faveur de Mohamed Ziane Hasseni.

José GARCON

Antoine Comte

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source