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Le Monde 19 mai 2004

Etats-Unis : Au sein de l’US Army, les critiques se multiplient contre les politiques

New York de notre correspondant

par Eric LESER


"Les militaires ne sont pas dirigés par le pouvoir civil comme il le faudrait. La crédibilité de Donald Rumsfeld et de son adjoint Paul Wolfowitz n’a jamais été aussi faible."

Ces propos ont été tenus la semaine dernière, en public, par le lieutenant-colonel de l’armée de l’air Karen Kwiatowski. Il travaillait à l’état-major combiné et il vient de prendre sa retraite.


Il n’est pas dans la tradition de l’armée américaine et de ses officiers supérieurs de critiquer en public le secrétaire à la défense et le Pentagone. Pourtant, des prises de position similaires se multiplient depuis deux mois, depuis la révolte armée d’une partie de la population chiite irakienne, en avril 2004, et, plus encore, depuis les révélations sur les sévices à la prison d’Abou Ghraib.

Pour le colonel de l’armée de terre Paul Hughes, qui a participé à la planification de l’occupation de l’Irak, ce conflit rappelle de plus en plus celui du Vietnam. "J’ai perdu mon frère au Vietnam et je me suis toujours promis de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour éviter que cela se produise à nouveau. Maintenant, je pense que nous gagnerons tous les combats et perdrons la guerre."

Le général Charles Swannack, qui commande la 82e division aéroportée, a fait sur le terrain un constat similaire. Il a déclaré au Washington Post que les troupes américaines remportaient des victoires tactiques, mais "stratégiquement, je pense que nous perdons. Tant que nous n’aurons pas une politique cohérente, nous perdrons sur le plan stratégique".

Six soldats de la 372e compagnie de police militaire vont être jugés par une Cour martiale pour leur comportement envers les prisonniers. Mais, aux yeux d’une partie de la hiérarchie militaire, même s’ils sont coupables, ils ne sont pas les seuls et font figure de boucs émissaires.

Jusqu’où l’enquête va-t-elle remonter ? A quel point la chaîne de commandement est-elle impliquée ? Qui a donné l’ordre d’"attendrir" les prisonniers ? Le journal Army Times, lu essentiellement par des militaires, a publié, dans son édition du 17 mai 2004, un éditorial au vitriol qui n’est pas dans ses habitudes et n’en a pris que plus de poids. "Les gens du Pentagone s’en prennent aux mauvais idiots, est-il écrit. (...) Ce n’était pas seulement un échec du commandement au niveau local. C’est un échec qui remonte directement au sommet. La responsabilité ici est essentielle, même si cela signifie relever de leurs fonctions des dirigeants au sommet en temps de guerre." Le général Richard Myers, qui dirige l’état-major interarmes, et M. Rumsfeld sont directement mis en cause. "Sur le champ de bataille, les erreurs de Myers et de Rumsfeld auraient pour nom l’incapacité à prendre conscience des dangers de la situation, un échec qui s’apparente à de la négligence professionnelle", ajoute le Army Times.

"Psychologiquement, vous avez assisté à un durcissement des deux côtés, inévitable dans ce type de guerre qui oppose deux cultures, explique le général à la retraite Robert Scales, ancien commandant du Collège de guerre. Quand cette tension monte et quand les deux camps déshumanisent de plus en plus l’adversaire, c’est à ce moment-là que la discipline, l’ordre et la capacité à contrôler vos hommes sont les plus importants. Sinon, c’est le chaos."

Le malaise couve au Pentagone depuis longtemps. Des officiers critiquent les plans de guerre risqués de M. Rumsfeld, la quantité insuffisante de troupes pour contrôler un pays de la taille de l’Irak et l’incapacité à trouver une issue politique crédible. En réponse, M. Rumsfeld s’en est pris souvent au conservatisme de l’institution militaire.

La révélation des sévices a changé la nature du différend. Les militaires ne veulent pas endosser seuls la responsabilité. Ils accusent les civils d’avoir sciemment contourné la chaîne de commandement afin de chercher à obtenir plus d’informations en interrogeant les prisonniers avec des méthodes non orthodoxes. L’un des adjoints de M. Rumsfeld, Stephen Cambone, chargé du renseignement, est accusé d’avoir encouragé l’utilisation de techniques "agressives" d’interrogatoires.

Lors de son témoignage devant la commission des armées du Sénat, le général Antonio Taguba, dont le rapport a détaillé les sévices d’Abou Ghraib, s’est opposé à M. Cambone, affirmant que la police militaire n’aurait jamais dû "préparer" les prisonniers aux interrogatoires. Le général Taguba a mis en cause "le commandant de la brigade, la générale Janice Karpinski, pour son manque de discipline, d’entraînement et de contrôle", mais il a souligné également que la prison était placée sous l’autorité d’un officier du renseignement. Cela prouvait que la priorité était donnée à l’obtention d’informations.

"Les civils ne peuvent pas mener le département de la défense comme ils l’ont fait depuis plusieurs années en imposant leurs vues, en dénigrant les compétences, en nommant des officiers à des postes de responsabilité s’ils sont prêts à les suivre aveuglément et s’en laver les mains quand quelque chose comme cela se produit, estime Charles Pena, un expert en matière de défense du Cato Institute, basé à Washington. Il est clair que l’armée soumise à un contrôle sans précédent par le pouvoir civil est bien décidée à profiter des circonstances pour retrouver un peu d’indépendance et prouver au passage que les officiers qui avaient mis en garde les civils n’étaient pas si mauvais que cela."

L’ancien général William Odom, ex-membre du Conseil national de sécurité, qui appartient aujourd’hui au Hudson Institute, un think-tank conservateur, illustre le ressentiment de certains hauts gradés. "En matière de pouvoir politique en Irak, la légitimité appartiendra dans l’avenir à ceux qui auront contribué à nous chasser. Dans cette situation, la sagesse en matière militaire consisterait à se retirer. Le slogan : "Nous ne pouvons pas nous permettre d’échouer" est une phrase stupide. Les dommages sont déjà faits. La question maintenant est d’éviter de tomber plus bas."

Eric LESER

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