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Le Monde, 2 septembre 2010

Grande-Bretagne : Le mystère de l’espion bien sous tout rapport

par Marc ROCHE


Vue du Government Communications Headquarters, à Cheltenham

Le corps d’un jeune homme, bien sous tout rapport, est découvert dans un sac de sport fermé par un cadenas, dans la salle de bains de son appartement. Le cadavre, en état de décomposition, ne porte aucune trace de coups ou de balles. Les voisins affirment tout ignorer de l’existence de la victime, un solitaire âgé de 31 ans, passionné de cyclisme et titulaire d’un doctorat en mathématiques. Autant d’ingrédients pour un honnête roman policier ? Sauf que l’intéressé, Gareth Williams, était un espion de haut vol au service de Sa Majesté.

Grande-Bretagne


Le natif du pays de Galles était l’un des décodeurs stars du GCHQ, la très secrète agence de renseignement britannique chargée des écoutes et du contrôle des communications. Depuis un an, Williams était détaché au MI6, les services secrets extérieurs du royaume. A la rentrée, il aurait dû être promu à la sécurité du "chiffre" au GCHQ. Le logement où l’agent a été découvert mort, le 25 août, était en fait une planque du "Six", située à deux pas du siège de l’organisation, sur les berges de la Tamise. L’absence de conclusion de la deuxième autopsie, pratiquée le 1er septembre 2010, a épaissi le mystère. La police explore les pistes d’une action de terroristes islamistes, de l’espionnage russe et des dissidents de l’Armée républicaine irlandaise (IRA). Pour sa part, la presse populaire évoque une affaire de mœurs. Il s’agirait d’un jeu sexuel destiné à agrémenter une existence monotone et minutieuse, un jeu qui aurait mal tourné. Les limiers des journaux à sensation ont découvert qu’à l’insu de son employeur et de ses parents, Gareth Williams fréquentait les bars homosexuels sadomasochistes de Vauxhall, proche du QG du MI6. Les quotidiens de droite en profitent pour rappeler les histoires d’espions gays qui ont défrayé la chronique criminelle. Le spectre d’une filière "rose" ayant infiltré le monde du renseignement donne le frisson à ses thuriféraires. En attendant, c’est le branle-le-bas de combat chez les barbouzes. Les enquêteurs américains ont débarqué à Londres pour passer au crible l’ordinateur et le téléphone portable du défunt. Son savoir-faire dans la reconstitution d’un puzzle à partir de morceaux épars ou dissimulés, son acharnement et son esprit méthodique lui avaient valu d’être dépêché une fois par mois à Fort Mead au Maryland, au siège de la National Security Agency (NSA). Le fonctionnaire échangeait ses informations avec les "cousins" américains. L’incroyable écho rencontré par cet étrange mort est révélateur de l’espionnite toujours sous-jacente dans le pays qui a inventé les agents secrets de cinéma, dilettantes et grands séducteurs maniant avec virtuosité carnet de chèques et gadgets meurtriers. "Tout cela n’est pas bien convenable", penserait George Smiley, le grand ancien gardien des joyaux de l’espionnage. Lui n’était qu’un gentleman.

Marc ROCHE

Gareth Williams

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