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mercredi 16 août 2017
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Rue 89, 20 septembre 2010

Afrique : Les otages français et africains dans la sale guerre du Sahel

par Pierre HASKI


Des otages espagnols libérés par AQMI arrivent à Ouagadougou, au Burkina Faso, le 23 août 2010

Que se passe-t-il dans la zone sahélienne ? Dans cette zone vaste comme vingt fois la France, bordée par certains des Etats les plus pauvres de la planète, se joue, dans une totale opacité, une partie géopolitique complexe. C’est là qu’ont disparu les otages français et africains d’Areva enlevés jeudi 16 septembre 2010, et que se déroulent d’importants combats avec ou sans l’armée française, on ne sait pas... Tentons d’y voir un peu clair.

Une mine d’uranium d’Areva à Arlit, au Niger


Hervé Morin, le ministre de la Défense, est convaincu que l’enlèvement, jeudi 16 septembre, au Nord du Niger, de cinq Français, un Malgache et un Togolais, collaborateurs des groupes français Areva et Vinci, est l’œuvre d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), une organisation aux contours mal définis avec laquelle la France a déjà eu des démêlés sanglants. Aucune revendication n’a toutefois été enregistrée dimanche 19 septembre 2010, ce qui n’est pas inhabituel pour ce groupe.

Hervé Morin

Areva exploite des mines d’uranium dans la région d’Arlit, au Nord du Niger, en plein désert. La sécurité du site est assurée par une entreprise privée, formée par d’anciens rebelles touaregs locaux, et désarmée, ainsi que par l’armée nigérienne qui dispose d’une base militaire à proximité. Ce dispositif n’a pas empêché l’enlèvement des sept personnes qui auraient été transférées au Mali voisin par leurs ravisseurs. Cruel paradoxe pour la société française qui était autrefois accusée d’avoir acheté la paix en aidant des rebelles touaregs, mais qui se retrouve cette fois au cœur d’un conflit qui s’étend à toute la zone sahélienne.

Une mine d’uranium d’Areva à Arlit, au Niger

Dimanche 19 septembre, Luc Chatel, le porte-parole du gouvernement, a affirmé que la France « fera tout pour libérer ses otages », sans en dire plus. En juillet, la France n’avait toutefois pas réussi à sauver Michel Germaneau, un humanitaire français kidnappé au Mali et détenu par un groupe d’Aqmi. Une opération militaire française avait été tentée, en vain, et, le 25 juillet, l’Elysée confirmait la mort de l’otage français, annoncée quelques heures plus tôt par le groupe islamiste. La France affirmait alors qu’il n’y avait pas eu de négociations avec Aqmi. En août, les Espagnols obtenaient la libération de deux de leurs otages, deux humanitaires kidnappés neuf mois auparavant en Mauritanie par le même groupe. La presse évoquait le paiement, par des intermédiaires du Burkina Faso, d’une rançon d’un montant de plusieurs millions d’euros à Aqmi. Cette décision hautement controversée du gouvernement espagnol a fait des vagues, mais elle a permis de récupérer vivants les deux hommes. Après la mort de Michel Germaneau, Nicolas Sarkozy avait déclaré, en juillet 2010, que « le paiement de rançon pour la libération de prisonnier ne peut pas être une stratégie durable » : que fera le gouvernement français s’il est placé devant le même choix que les Espagnols avec le personnel d’Areva ?

Michel Germaneau

La France fera donc « tout ce qu’elle peut », mais, selon le Quai d’Orsay, elle ne participe pas aux combats qui ont lieu, depuis samedi 18 septembre, sur le sol malien, entre l’armée mauritanienne et des hommes d’Aqmi, impliquant même des avions selon certaines informations. L’armée mauritanienne affirme être intervenue contre une colonne de véhicules d’Aqmi en territoire malien, en route vers la frontière mauritanienne. C’est la deuxième fois en quelques mois que l’armée mauritanienne sort de ses frontières pour s’affronter avec des militants islamistes. La fois précédente, c’était en juillet, lors d’une opération qui a coïncidé avec la tentative française de libérer Michel Germaneau, l’otage français. Aujourd’hui, la France affirme que les combats menés par l’armée mauritanienne sont « indépendants de l’enlèvement des employés du groupe Areva », et a nié que l’armée française y soit mêlée. Le gouvernement du Niger affirme pourtant le contraire : pour quelle raison ? Selon nos informations, toutefois, une opération militaire française n’est pas exclue et semblait même en préparation dimanche 19 septembre au soir. Samedi 18 septembre 2010 au soir, le ministère mauritanien de la Défense a affirmé avoir fait douze morts et un nombre indéterminé de blessés dans le camp des « terroristes », contre six morts et huit blessés dans les rangs de l’armée. Mais une source algérienne dans la région a affirmé de son côté à l’AFP que l’armée mauritanienne aurait perdu « au moins quinze » soldats. Pourquoi l’Algérie contredit-elle la Mauritanie dans cette affaire ?

Hamadi Ould Baba Ould Hamadi

A l’origine, le sigle Al-Qaïda au Maghreb islamique est apparu en janvier 2007, prenant la suite du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien, et englobant des groupes rebelles touaregs et sans doute une composante criminelle, dans une zone désertique allant du Niger à la Mauritanie. Cette origine algérienne est lourde de sens, alors que pèse depuis des années le soupçon de la manipulation d’une partie de la nébuleuse islamiste algérienne par le Renseignement militaire algérien, le DRS, l’une des branches du régime d’Alger. C’est la thèse que défendait, sur Rue89, l’anthropologue britannique Jeremy Keenan, au lendemain de l’annonce de la mort de Michel Germaneau. Jeremy Keenan, un spécialiste reconnu de la zone sahélienne, écrivait, le 9 août 2010 : « La zone frontalière [entre le Mali et l’Algérie, ndlr], juste au Nord de Tigharghar, est survolée quotidiennement par les hélicoptères de l’armée algérienne, et régulièrement par deux Beechcraft 1900 de l’armée de l’air algérienne équipés de matériel de surveillance. De plus, il existe des contacts étroits entre la cellule d’Abdelhamid Abou Zaïd d’Aqmi et le DRS, Zaïd étant lui-même considéré comme un agent du DRS. Pour cette raison, les habitants de la région, de plus en plus remontés contre les activités présumées d’Al-Qaïda, se réfèrent souvent à Aqmi comme “ Aqmi/DRS ”. Ainsi, les derniers mots attribués au colonel Lamana Ould Bou, du service malien de la sécurité d’Etat, peu avant son assassinat à Tombouctou le 10 juin 2009, étaient : “ Au cœur d’Aqmi, il y a le DRS. ” » Cette thèse ne fait toutefois pas l’unanimité. Sur TV5 Monde, vendredi 17 septembre, le président malien, Amadou Toumani Touré, en première ligne dans cette affaire, s’en prenait « à mots à peine couverts », précisait samedi 18 septembre 2010, Le Monde, à l’Algérie, accusée de repousser les islamistes vers le Sahara malien : « Ceux qui nous accusent n’ont qu’à empêcher les salafistes de venir chez nous. Ces gens-là ne sont pas Maliens. Ils sont venus du Maghreb. Nous n’avons rien à voir avec cette histoire. » Et de fait, les divisions ethniques entre l’Afrique arabe et l’Afrique noire ont empêché jusqu’ici d’autres que des Algériens d’être dirigeant au sein d’Aqmi, limitant ainsi son impact, même si l’organisation dispose de moyens lui permettant de recruter les jeunes désœuvrés des zones désertiques des pays pauvres et fragiles de la zone. Le désert sahélien est ainsi devenu un terrain d’affrontement mettant aux prises toute une série d’acteurs :

- une nébuleuse islamiste dont on ignore totalement jusqu’où remontent les fils qui la contrôlent, et qui a choisi de se placer sous le sigle Al-Qaïda, histoire de brouiller un peu plus les pistes ;

- des Etats qui comptent parmi les plus pauvres de la planète (Niger, Mali, Mauritanie), et n’ont que très modestement les moyens de contrôler leur territoire dans sa partie désertique ;

- l’Algérie, puissance régionale majeure, dont le rôle est tout sauf clair, mais dont on sait que rien de ce qui se passe dans le Sahara ne lui est totalement étranger ;
la France, puissance coloniale à l’influence déclinante, qui conserve de gros intérêts comme l’uranium exploité par Areva au Niger ;

- les Etats-Unis qui disposent d’une station d’écoute au Nord du Niger, et surveillent activement tout ce qui s’y passe, depuis que l’administration Bush a étendu à l’Afrique la « guerre contre le terrorisme ».

Une situation d’une totale opacité qui ne facilite assurément pas la recherche des otages français et africains, ni la définition d’une stratégie claire dans une zone victime d’une sale guerre.

Pierre HASKI

Amadou Toumani Touré

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source