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Le Temps, 8 novembre 2010

Egypte : L’angoisse des Coptes menacés par Al-Qaida

par Tangi SALAUN


Une église copte au Caire, le 2 novembre 2010

« Ne vous attardez pas sur le trottoir. » Devant la cathédrale Saint-Marc, siège de l’Eglise copte orthodoxe au Caire, la tension est perceptible. En ce jour du sermon hebdomadaire du pape Chenouda 3, le patriarche de la plus importante minorité chrétienne du Proche-Orient, les fidèles se pressent sous un portique de sécurité fraîchement installé. Toute personne qui veut entrer dans l’enceinte de l’édifice doit présenter ses papiers d’identité. La police est omniprésente, équipée, dit-on, d’appareils de détection d’explosifs. La transformation de la cathédrale en camp retranché est la première conséquence visible des menaces proférées par Al-Qaida contre la communauté copte, environ 8 % des 80 millions d’égyptiens.

Egypte


Mercredi 3 novembre, l’Etat islamique en Irak, un groupuscule se réclamant de la nébuleuse terroriste internationale qui a revendiqué l’attaque sanglante, le 31 octobre 2010, contre la cathédrale syriaque catholique de Bagdad, a qualifié les chrétiens de « cibles légitimes pour les moudjahidin, là où ils peuvent les atteindre ». Cette menace d’Al-Qaida est prise très au sérieux en Egypte. L’organisation dirigée par Oussama Ben Laden et son adjoint Ayman Al-Zawahiri, ancien chef du djihad islamique égyptien, n’a certes pas de réseau actif connu sur les bords du Nil. Mais personne n’a oublié que les Coptes ont été l’une des cibles privilégiées des groupes islamistes armés dans les années 1990, et qu’il y a dix mois, le soir du Noël orthodoxe, une fusillade contre une église de Nagaa Hamadi, près de Louxor, a coûté la vie à six fidèles.

Shenouda 3

L’Etat islamique d’Irak avait lancé, lundi 1er novembre 2010, un ultimatum à l’Eglise copte pour qu’elle libère « des musulmanes retenues prisonnières dans des monastères ». Une allusion à deux femmes de prêtres coptes, Wafaa Constantine et Kamelia Shehata, dont le sort suscite une vive controverse en Egypte. Personne ne sait où sont ces femmes, qui ont en commun d’avoir quitté le domicile conjugal, l’une en 2004, l’autre l’été 2009, et d’y avoir été reconduites par les services de sécurité. Mais la rumeur de leur conversion à l’islam déchire les deux communautés. Les Coptes affirment qu’elles ont été enlevées et converties de force. Les musulmans soutiennent qu’elles ont embrassé l’islam par choix et sont retenues contre leur gré dans un couvent. Cette crise traduit un vrai problème de société : l’Egypte ne reconnaissant pas le mariage civil et l’Eglise copte n’acceptant le divorce qu’en cas d’adultère, certains chrétiens trouvent dans la conversion à l’islam le seul moyen d’échapper à un mariage raté. Le sujet est depuis des années à l’origine de crispations parfois violentes. Et la tension s’est cristallisée au cours de l’été 2010 autour de « l’affaire Kamelia », à coups de manifestations et d’invectives par médias interposés. Une ambiance malsaine qu’Al-Qaida espère exploiter. Dans un contexte marqué par une recrudescence des violences interreligieuses et de lourdes incertitudes politiques, avec des interrogations persistantes sur la santé du président, Hosni Moubarak, « on ne peut pas écarter le risque de voir des individus tirer prétexte de ces menaces pour commettre des attentats », prévient un expert du terrorisme. Pour l’heure, les menaces ont surtout provoqué l’indignation en Egypte, au point que Chenouda 3 a estimé, dans son sermon, que la nébuleuse terroriste avait créé « un mal pour un bien » en provoquant un élan de soutien et de sympathie envers sa communauté. Même les Frères musulmans ont volé au secours des Coptes en « avertissant tout le monde -et en premier lieu les musulmans- que la protection des lieux de culte de tous les enfants des religions monothéistes est la mission de la majorité musulmane ».

Mohammed Badie, dirigeant des Frères musulmans

Dans les ruelles médiévales du quartier copte, qui abrite les plus anciennes églises du Caire, Nagui, jeune professeur copte, presse le pas. Lui aussi s’efforce de rester optimiste, mais il avoue un malaise croissant. « On a vécu ensemble pendant des siècles sans aucun problème, et le commun des mortels, dans la rue, n’a pas de haine contre les chrétiens », assure-t-il, en indiquant deux musulmanes voilées qui viennent de se recueillir dans l’église Saint-Serge, devant les icônes de Saints communs aux deux religions. « Mais quand les membres des deux communautés -c’est aussi vrai pour les Coptes- se retrouvent entre eux, ils commencent aussitôt à regarder l’autre avec suspicion. C’est là que, parfois, la haine apparaît. Quand les musulmans sont en groupe, cela crée un effet de masse. Il y a cette énergie négative qui monte. On a l’impression de marcher sur un champ de mines qui peut sauter à n’importe quel moment et nous frapper, nous, les Coptes. On ne sait pas vers quoi nous allons. »

Tangi SALAUN

Une église copte au Caire, le 2 novembre 2010

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