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Le Temps, 15 novembre 2010

Histoire : Albert Gallatin

par Joëlle KUNTZ


Plan de Genève en 1782

Le 1er avril 1780, Albert Gallatin et son ami Henri Serre quittent secrètement Genève avec soixante louis d’or en poche pour aller faire fortune en Amérique. Ils ont 19 ans. Ils s’enfuient d’une ville aux mains d’une « aristo-démocratie » conservatrice de 2000 électeurs qui barrent l’accès des simples habitants à la décision politique.

Albert Gallatin


Albert Gallatin est né dans les beaux quartiers de la haute ville, dans une famille de commerçants horlogers noblement établis. Orphelin à l’âge de 5 ans, il a été élevé par une cousine de son père, Catherine Pictet, qui lui a accordé tous ses soins. Un peu trop de soins peut-être puisque ses études académiques terminées, Albert ne songe qu’à partir, raconte Nicholas Dungan dans la biographie qu’il vient de lui consacrer *. Il est plaisant d’imaginer, en surexploitant quelque peu les documents à disposition, qu’Albert Gallatin s’est retrouvé secrétaire au Trésor de la jeune république américaine auprès des présidents Thomas Jefferson et James Madison, parce que l’éducation genevoise de Mademoiselle Pictet était devenue agaçante et l’atavisme conservateur de Madame Gallatin-Vaudenet, sa formidable grand-mère, totalement insupportable : ne l’avait-elle pas giflé lorsqu’il avait refusé de s’engager comme lieutenant-colonel dans l’armée du landgrave de Hesse-Cassel ? Genève, ces années-là, pour ces hommes-là, ne méritait qu’un adieu. Sans rancune pourtant, Genève veille sur les siens. Informée après coup des projets de son protégé, Catherine Pictet s’inquiète de lui fournir de l’argent et des introductions. Elle le recommande à Francis Kinloch, un membre du Congrès de Philadelphie, qu’elle a connu lorsqu’il était à Genève aux côtés de l’historien suisse Jean de Müller, lui-même en contact avec Benjamin Franklin, l’ambassadeur américain à Paris. Et tout ce beau monde se préoccupe qu’Albert et son ami Henri, débarquant dans une Amérique en pleine guerre révolutionnaire, échappent le plus possible aux méchancetés du hasard. Albert Gallatin, écrit Nicholas Dungan, traverse l’Atlantique en emportant Genève, la fierté et l’indépendance du Genevois en lui. La liberté qui lui a permis de dire non à sa grand-mère et à sa mère adoptive lui permettra de dire non au président Jefferson quand il le croira nécessaire.

Des voiliers pris dans une tempête

Ainsi, le fils de famille genevois qui n’aurait pas voulu entrer dans les conseils restreints de sa ville natale, trop coupés de la réalité sociale, se plaît vite dans l’égalitarisme de la démocratie américaine commençante. Son tempérament et, sans doute, son origine sociale l’entraînent du côté des républicains, hostiles au gouvernement central fort que veulent les fédéralistes. Il adhère comme spontanément aux maximes du « moins d’Etat, moins d’impôt, plus de liberté » qui sont à la base de la Déclaration des droits. A l’âge de 27 ans, il se trouve mêlé aux grands débats constitutionnels américains, comme délégué d’un comté de Virginie où il a acquis une propriété. D’abord député au parlement de Pennsylvanie, il est élu en février 1793 sénateur des Etats-Unis, position qu’il perd en décembre, ses adversaires s’avisant qu’il n’a pas les neuf ans de séjour minimum obligatoire dans le pays pour accéder à une telle fonction. Il met toutefois à profit ses dix mois de présence dans ce corps pour introduire un projet de surveillance des finances par les Chambres destiné à inverser le rapport des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif : Alexander Hamilton, le premier secrétaire au Trésor sous la présidence de George Washington, a établi avec brio tous les fondements d’une administration nationale des finances digne de ce nom. Aux yeux des républicains cependant, il a tendance à se comporter comme un premier ministre à la britannique, redevable seulement devant le président. Albert Gallatin cherche au contraire à l’obliger à rendre compte de toutes les dépenses au Congrès. Celui-ci n’allouerait des fonds que pour des dépenses précisément spécifiées et justifiées. Le projet n’est pas discuté, puisqu’Albert Gallatin est exclu du Sénat, mais il fait impression. Elu deux ans plus tard à la Chambre des représentants, le Genevois remet ses idées sur le tapis jusqu’à ce que soit créé un comité de surveillance des finances (Ways and Means Committee). En 1801, devenu président, son ami Thomas Jefferson l’embauche comme secrétaire au Trésor. Durant treize ans à ce poste, il fait valoir une stricte discipline budgétaire et une excellence administrative que salue Philipp Hildebrand, l’actuel président de la Banque nationale suisse, dans un avant-propos à sa biographie : n’a-t-il pas réussi à racheter la Louisiane à Napoléon pour 15 millions de dollars sans augmentation d’impôt ? Avec le même esprit « flexible et moelleux » que son compatriote Necker en France, Albert Gallatin acquiert les faveurs de la démocratie américaine pour une longue carrière politique qui s’achève en 1849. Il a sa statue devant le Département du Trésor. Son nom n’a pas eu le succès historique de Necker.

Joëlle KUNTZ

* « Gallatin, America’s Swiss Founding Father », Nicholas
Dungan, New York University Press.

Albert Gallatin

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