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Le Temps, 26 novembre 2010

Corruption : Les ramifications suisses de l’affaire Karachi

par Fati MANSOUR


Asif Ali Zardari

Lorsqu’est évoquée la corruption des élites pakistanaises, la Suisse n’est jamais bien loin. Durant dix ans, la justice genevoise a d’ailleurs enquêté sur un vaste réseau de sociétés destinées à enrichir l’actuel président, Asif Ali Zardari. Ces investigations, réunies dans une centaine de classeurs fédéraux [gros classeurs épais], ont aussi porté sur le fameux contrat Agosta du 21 septembre 1994 -la vente de trois sous-marins par Paris pour 826 millions d’euros- dont les possibles turpitudes se sont déjà transformées en un feuilleton à scandale pour la droite et pour Nicolas Sarkozy.

Pakistan


Les ramifications suisses de ce dossier remontent à 1997 et au dépôt d’une demande d’entraide pakistanaise. Les nouveaux maîtres d’Islamabad visent alors les comptes du clan déchu de la première ministre, Benazir Bhutto, et de son mari, Asif Ali Zardari, soupçonnés d’avoir octroyé des marchés publics contre de confortables commissions. La requête pakistanaise énumère une série de contrats problématiques. L’inspection de marchandises par des sociétés suisses, la vente de ­tracteurs par la firme polonaise Ursus, les sous-marins français et d’autres encore. A cette occasion, les autorités pakistanaises visent aussi nommément une série d’intermédiaires. Deux d’entre eux, Amir Lodhi et Abdulrahman El-Assir, des hommes d’affaires proches de la famille Bhutto, désormais au cœur des enquêtes françaises, sont sur cette liste initiale. Le fait que la corruption de fonctionnaires étrangers ne soit pas encore punissable à l’époque ne décourage en rien le Ministère public genevois, alors dirigé par le procureur général, Bernard Bertossa, qui ouvre dans la foulée une enquête nationale pour blanchiment d’argent. Menées avec opiniâtreté par le juge d’instruction Daniel Devaud, les investigations aboutiront au blocage de quelque 60 millions de dollars. Si l’enquête principale va ici se concentrer pour des raisons stratégiques sur le volet des commissions versées par les sociétés suisses SGS et Cotecna, d’autres tiroirs seront ouverts afin de récolter des informations sur le réseau de sociétés qui ont servi à ventiler les commissions liées à la vente des sous-marins.

Bernard Bertossa

Dans ce contexte, Abdulrahman El-Assir paraît jouer un rôle déterminant. Ce proche du célèbre marchand d’armes saoudien Adnan Kashoggi, qui traite l’essentiel de ses affaires depuis l’Espagne, se profile, selon des sources concordantes, derrière plusieurs entités offshore (dont la panaméenne Mercor) de cette complexe constellation. A l’époque, un de ses comptes est bloqué avec quelque 300000 dollars dessus. L’avocat genevois d’Abdulrahman El-Assir, Me Pascal Maurer, précise aujourd’hui à ce propos : « Mon client n’a jamais été entendu, ni même convoqué par le juge. Quant à ses fonds, ceux-ci lui ont été restitués une fois que l’ensemble de cette procédure a été classé. » C’était, en août 2008, à une semaine de l’élection qui verra Asif Ali Zardari accéder à la présidence. L’analyse des flux par les enquêteurs genevois mène aussi à un autre homme d’affaires d’origine libanaise, Ziad Takkieddine, mentionné dans le dossier français comme étant l’associé d’Abdulrahman El-Assir dans le contrat Agosta. Un duo qui est intervenu dans des circonstances suspectes en se greffant sur le premier réseau d’intermédiaires associé à Amir Lodhi. Quant à ce dernier, dont la sœur a été ambassadrice du Pakistan à Washington, il a également été impliqué -via la société Dargal- dans les commissions entourant la vente à Islamabad des tracteurs polonais.

Pascal Maurer

Un autre protagoniste va apparaître dans l’environnement opaque du contrat Agosta en tant qu’administrateur de sociétés. Il s’agit de l’avocat genevois Hans-Ulrich Ming, qui a aussi été le président de la Banque de Commerce et de Placements entre 1993 et 1997. Les actions de cet établissement étaient détenues majoritairement, entre 1976 et 1991, par la tristement célèbre Banque de Crédit et de Commerce international (BBCI), fondée au Pakistan et liquidée par les autorités de régulation américaines et européennes après un vaste scandale portant sur des fraudes et du blanchiment d’argent. Au cours de l’enquête dite Bhutto, Hans-Ulrich Ming a pris un avocat en la personne de Me Bruno de Preux afin de prévenir -avec succès semble-t-il- les ennuis que pourraient lui causer cette procédure. A la même époque, l’inculpation d’un confrère, défendu par Me Vincent Solari, qui administrait ici les sociétés d’Asif Ali Zardari et de Nusrat Bhutto (la mère), avait créé une ambiance fébrile. Celle-ci se détendra un peu une fois les investigations concentrées sur le cas SGS-Cotecna. Contacté, l’avocat de Hans-Ulrich Ming précise que ce dernier « refuse absolument de s’exprimer sur cette affaire ».

Nusrat Bhutto

On l’aura compris, les documents qui sommeillent désormais au Palais de justice de Genève sont susceptibles d’éclairer l’enquête menée par le juge Renaud van Ruymbeke afin de déterminer si des rétrocommissions liées au contrat Agosta ont bien profité à la campagne présidentielle d’Edouard Balladur. Dans une ordonnance du 6 octobre 2010, le juge au tribunal de grande instance de Paris précise : « La destination finale de ces sommes reste inconnue. Seules des investigations complexes à l’Ile de Man, au Lieschtenstein, en Suisse et dans les Caraïbes sur les circuits offshore empruntés par les commissions sont de nature à permettre la manifestation de la vérité et à répondre aux questions que se posent légitimement les familles des victimes de l’attentat. » La même ordonnance admet, pour ce volet (corruption, abus de biens sociaux et recel aggravé de ces délits) la constitution de partie civile de ces familles. Il s’agissait des proches des onze ingénieurs et techniciens qui assemblaient les submersibles à Karachi et qui ont été tués par l’explosion d’une bombe en 2002. Ces familles défendent la thèse selon laquelle la brutale interruption des commissions, décidée après l’arrivée au pouvoir de Jacques Chirac, afin d’assécher la manne de son rival, aurait motivé une cruelle vengeance du côté de certains militaires pakistanais fâchés de ne pas recevoir les sommes promises. En mai 2010, le juge antiterroriste Marc Trévidic -qui enquête aussi sur l’attentat de Karachi- a déjà fait le voyage de Genève pour consulter la centaine de classeurs fédéraux de « l’affaire Bhutto ». Ce magistrat a sollicité la transmission de documents très ciblés. Une transmission contre laquelle les sociétés et personnes visées pourront encore recourir le moment venu. Pour l’instant, aucun des avocats ayant gravité autour de l’affaire ne dit avoir reçu de décision en ce sens de la juge genevoise chargée de cette procédure d’entraide.

Fati MANSOUR

Marc Trevidic

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