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Le Temps, 26 novembre 2010

Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo

par Angélique MOUNIER-KUHN


Des partisans de Laurent Gbagbo, à Abidjan, le 24 novembre 2010

Comprendre l’homme, c’est s’efforcer d’admettre qu’il est tout cela à la fois. Le « prési », comme on le désigne dans les rues de Yopougon, quartier populaire d’Abidjan, un « woody », homme beau et viril en bété, sa langue natale, et, moins flatteur, un « boulanger » pour son aptitude, avancent certains, à « rouler les gens dans la farine ».

Côte d’Ivoire


Tribun haut en couleur autant que fin lettré, Laurent Gbagbo, âgé de 65 ans, est un être dense, façonné par un parcours politique hors du commun et inextricablement mêlé à l’histoire contemporaine de son pays. Président depuis 2000, il joue, ce dimanche 28 novembre, son avenir politique. Le second tour de la présidentielle, qui l’oppose à Alassane Ouattara, un autre titan de la politique ivoirienne, s’annonce très ouvert, de l’avis de tous les observateurs. S’il est reconduit au sommet, le chef du Front populaire irvoirien tiendra une double revanche : la légitimité indiscutable des urnes, qui lui a fait défaut lors de l’élection si contestée de 2000, et celle de pouvoir à nouveau prétendre exercer son autorité sur l’ensemble du pays, dont le nord lui a échappé après le putsch raté de 2002. Laurent Gbagbo, c’est l’histoire d’une passion, « la vie politique, rien que la vie politique », relève Rinaldo Depagne, de l’International Crisis Group (ICG). Issu d’un milieu modeste, « il a fondé sa carrière sur son opposition au parti unique, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) de Félix Houphouët-Boigny, le père fondateur de la Côte d’Ivoire », poursuit le chercheur. C’est un professeur d’histoire très impliqué dans le syndicalisme, et cet engagement lui vaut de séjourner en prison, et, en avril 1982, le pousse à l’exil en France. Il y restera six ans et y nouera de solides liens dans les milieux de gauche. « Sa première bataille, lorsqu’il arrive à Paris est d’obtenir le statut de réfugié politique (ndlr : obtenu en 1985) pour montrer que le système d’Houphouët-Boigny n’est pas démocratique », relate Guy Labertit*, qui fut délégué national pour l’Afrique au Parti socialiste français de 1993 à 2006. Cet ami de trente ans dépeint Laurent Gbagbo en « homme extrêmement déterminé, qui croyait en son destin ». En personnalité contrastée aussi, stature épaisse aux éclats de rire francs, capable d’abandonner la cravate et de manger avec les mains, mais aussi épris de lecture, « pétri de culture gréco-latine » et lui-même écrivain à ses heures.

Félix Houphouët-Boigny

De retour au pays, en 1988, Laurent Gbagbo s’affirme irrémédiablement sur la scène politique en étant, en 1990 à l’instauration du multipartisme, le seul à défier le « Vieux » Houphouët-Boigny à la présidentielle. En 1992, les universités sont en ébullition et l’armée gronde ; il est de nouveau jeté six mois en prison par le premier ministre d’alors... Alassane Ouattara. Après la mort du « Vieux », en 1993, il faudra au politicien madré, qui sait « dribbler l’adversaire », selon Guy Labertit, patienter jusqu’en 2000 pour que vienne son heure. Le pays est aux mains du général putschiste Robert Gueï ; une élection dépourvue de compétition, puisqu’elle exclut ses principaux adversaires -dont Alassane Ouattara- le porte à la présidence. L’exercice du pouvoir, pour celui qui aurait voulu être le premier en Afrique à instaurer une loi sur l’assurance maladie universelle, se révélera être tout sauf une sinécure. En 2002, le pays bascule dans la guerre civile lorsqu’une faction de l’armée tente un coup d’Etat. Les comploteurs échouent, mais ils étendent leur contrôle sur toute la moitié nord du pays. En 2004, les relations se détériorent dramatiquement avec Paris : après le bombardement meurtrier d’une position de l’armée française par les troupes loyalistes, les troupes hexagonales détruisent l’aviation ivoirienne. Laurent Gbagbo mobilise ses partisans, et à Abidjan les « jeunes patriotes » se lancent dans la chasse aux Français. Huit mille quittent le pays. « Si l’on doit retenir une chose de ses dix ans de pouvoir, c’est d’avoir bouleversé les relations malsaines avec Paris. Pour cela, tous les moyens ont été bons », commente un expert.

Laurent Gbagbo

« Cette époque est un cas d’école des relations entre la France et l’Afrique, celle d’une forme sournoise d’ingérence. Paris a tout fait pour le bouter hors du pouvoir », insiste le juriste Albert Bourgi, lui aussi ami de Laurent Gbagbo. Evangéliste pénétré, aussi habile à canaliser les frustrations qu’à manœuvrer entre coup d’Etat et pressions extérieures, le président candidat « continue au jourd’hui de cultiver l’image de l’opposant. Aujourd’hui, dans l’adversité, il en a retrouvé la fougue », note Lassane Zahoré, rédacteur en chef de la revue satirique ivoirienne Gbich. Quitte à souffler sur les braises de « l’ivoirité » en questionnant l’origine de son adversaire, taxé de « candidat de l’étranger » et accusé d’avoir fomenté le putsch de 2002. Les deux camps sont à cran. Attention, danger, s’est alarmée, jeudi 25 novembre 2010, l’Union européenne, en appelant chaque camp au sens des responsabilités.

Angélique MOUNIER-KUHN

*« Côte d’Ivoire, sur le sentier de la paix », Editions Autres Temps.

Alassane Dramane Ouattara

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