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Le Temps, 27 novembre 2010

Egypte : Des élections législatives verrouillées

par Tangi SALAUN


Des affiches électorales sur les murs d’un café, au Caire, le 26 novembre 2010

Dans les ruelles boueuses de Mit Namma, village défavorisé du delta du Nil, la rencontre entre le Frère musulman Mohamed el-Beltagui et des partisans de son rival du Parti national démocratique (PND) au pouvoir a failli mal tourner. Intimidations, provocations, échanges de coups : pendant plusieurs minutes, des jeunes, dont l’un armé d’une bombe aérosol transformée en lance-flammes, un autre fonçant dans la foule en moto, ont harcelé le cortège du candidat islamiste.

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« C’est leur tactique habituelle », affirme Khaled Tantaoui, membre de l’équipe de campagne de Mohamed el-Beltagui. « Ils essaient de créer des violences pour que la presse officielle puisse écrire que nous sommes des terroristes. » Dimanche 28 novembre 2010, au premier tour des élections législatives, « ce sera pire, ajoute-t-il, car ça servira de prétexte pour fermer les bureaux de vote. Ils savent que si les gens votent, ce sera pour le docteur Beltagui ». En 2005, ce médecin a été élu député dès le premier tour, capitalisant sur les œuvres sociales et la réputation d’intégrité de la confrérie. « La porte de son cabinet est ouverte à tout le monde, sans wasta (piston). Il fait beaucoup de bien », assure une habitante. Cette année-là, il a aussi profité d’une relative ouverture politique, sous la pression des Etats-Unis. La confrérie interdite, mais tolérée, en a été la grande bénéficiaire en remportant un cinquième des sièges.

Manal Aboul Hassan, une candidate des Frères musulmans, au Caire, le 24 novembre 2010

« A l’époque, décrypte Bahey el-Din Hassan, directeur de l’Institut du Caire pour les droits de l’homme, le régime avait besoin des Frères musulmans pour convaincre la communauté internationale qu’il n’y avait pas d’autre alternative que les islamistes. Mais le vote protestataire leur a permis d’obtenir des résultats meilleurs qu’attendus. » « C’est une erreur qui ne se reproduira pas », a prévenu le ministre des Affaires parlementaires, Moufid Chéhab. La répression à laquelle la confrérie est soumise depuis cinq ans s’est de fait accentuée pendant la campagne électorale. Après la dispersion brutale de rassemblements, le week-end dernier à Alexandrie et dans le delta du Nil, et l’arrestation de centaines de leurs membres, les Frères musulmans ont dénoncé une « campagne de terreur » et Amnesty International a appelé à la fin des « mesures de harcèlement et d’intimidation ». La répression contre les islamistes pourrait permettre aux libéraux du Wafd de redevenir le principal bloc d’opposition et d’entretenir une « illusion de pluralisme », selon Bahey el-Din Hassan. Sans pour autant menacer la majorité des deux tiers nécessaires au PND pour conserver une maîtrise totale du processus législatif et constitutionnel à un an de l’élection présidentielle.

Manifestation antigouvernementale, au Caire, le 26 novembre 2010

Car le véritable enjeu des élections législatives est d’arbitrer une lutte intestine pour la succession de Hosni Moubarak, âgé de 82 ans et que l’on dit très malade, entre « réformateurs » proches de Gamal Moubarak, le fils du raïs, et la « vieille garde », plus favorable à un candidat issu, comme ses prédécesseurs, de l’armée. Un combat illustré par la difficulté du PND à désigner ses candidats -ils sont plus de 700-, ce qui a eu pour effet de retarder le début de la campagne électorale, qui a été réduite à deux semaines. C’est l’un des nombreux griefs de l’opposition à l’encontre d’un processus jugé totalement biaisé, alors que les précédentes élections ont été marquées, selon les observateurs, par des « fraudes massives et systématiques ». Malgré les promesses des autorités, « il n’y a pas de volonté politique d’avoir des élections transparentes et équitables », estime Stéphanie David, de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH). Et d’énumérer les maux du pays : la loi d’urgence (depuis 1981), qui permet d’interdire rassemblements et manifestations ; l’annulation de la supervision des bureaux de vote par les juges, seule garantie, jusqu’alors, d’un minimum de transparence ; l’éviction, ces derniers mois, de journalistes critiques envers le pouvoir ; ou encore la réaction épidermique des autorités à la proposition des Etats-Unis d’envoyer des observateurs internationaux et les restrictions imposées aux ONG locales. « C’est la preuve que le régime a l’intention de frauder », affirme Georges Ishak, vétéran du mouvement d’opposition civile Kefaya. « Les Egyptiens vont encore une fois être volés. »

Tangi SALAUN

Manifestation antigouvernementale, au Caire, le 26 novembre 2010

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