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Le Temps, 1er décembre 2010

Egypte : Main basse sur le parlement

par Tangi SALAUN


Manifestation antigouvernementale au Caire, le 28 novembre 2010

« Les Egyptiens ont été sacrifiés pour que le PND reste au pouvoir » : c’est le constat amer dressé par la coalition indépendante pour l’observation des élections (CIOE) à l’issue du premier tour des élections législatives, dimanche 28 novembre. Le Parti national démocratique (PND) du président, Hosni Moubarak, a déjà remporté plus de 170 des 508 sièges et le second tour, dimanche 5 décembre 2010, se résume à un combat fratricide dans de nombreuses circonscriptions.

Egypte


Principal bloc d’opposition dans l’assemblée sortante, avec 88 députés, les Frères musulmans sont, comme le pouvoir l’avait promis, taillés en pièce. Aucun des 130 candidats islamistes, dont beaucoup avaient été élus au premier tour en 2005, n’a conservé son siège, et seuls 26 d’entre eux sont en ballottage. Mais l’opposition laïque, libérale ou de gauche, n’est pas mieux lotie, avec une poignée d’élus et aucune chance d’obtenir une représentation significative, comme le PND le lui avait pourtant fait miroiter pour la dissuader de répondre à l’appel au boycott lancé par le Prix Nobel de la paix Mohamed ElBaradei...

Manifestation antigouvernementale au Caire, le 28 novembre 2010

Les autorités se sont félicitées d’un processus « exemplaire, transparent et intègre », tout en admettant quelques actes de violence et « infractions limitées » auxquels la Commission électorale a répondu, selon elles, avec « diligence et efficacité ». Un avis que ne partagent pas les milliers de moniteurs issus de la société civile égyptienne, qui ont dénoncé une « parodie d’élections » entachée de multiples fraudes et irrégularités. « Nos représentants n’ont pas eu accès aux bureaux de vote malgré les autorisations que les autorités avaient pourtant déjà délivrées au compte-gouttes », déplore Hafez Abou Saada, de l’Organisation égyptienne des droits de l’homme. Les militants sont d’autant plus en colère que leur présence a été mise en avant par le pouvoir pour justifier son refus d’observateurs internationaux, réclamés notamment par les Etats-Unis. Washington a exprimé hier sa « consternation » face au déroulement du scrutin. Les moniteurs indépendants dénoncent l’achat de voix par des candidats, le bourrage des urnes, l’interdiction d’accès aux bureaux de vote aux personnes n’ayant pas la carte du PND, les intimidations ou les agressions contre des électeurs et des journalistes de la part de policiers en civil ou d’hommes de main à la solde du pouvoir. « Comment ces individus armés de couteaux et de bâtons ont-ils fait pour rentrer dans les bureaux de vote alors que les observateurs en étaient exclus ? C’est un vrai mystère », ironise Joe Stork, de Human Rights Watch. « Tout le processus électoral a été géré par le ministère de l’Intérieur et les services de sécurité du début à la fin », accuse Magdi Abdel Hamid, le coordinateur de la coalition indépendante pour l’observation des élections, taxant le PND « d’attitude dictatoriale ». « La tricherie est encore pire que prévu. Le PND a mis le paquet pour marginaliser et exclure tous les mouvements d’opposition », renchérit Hussein Abdel Razek, un responsable du parti Tagamouh (marxiste), tandis que les libéraux du Wafd appellent à « l’annulation » des résultats. La justice administrative a ordonné l’invalidation du vote dans un certain nombre de circonscriptions, en raison d’irrégularités, mais ces verdicts ont jusqu’à présent été systématiquement ignorés par les autorités.

Manifestation antigouvernementale au Caire, le 29 novembre 2010

L’ensemble de l’opposition envisage désormais de boycotter le second tour et de se retirer du processus. Aucun parti ne serait dès lors en mesure de présenter, en 2011, un candidat à l’élection présidentielle sans l’aval du PND, ce qui priverait le régime d’une précieuse « caution pluraliste » au moment où se profile la succession de Hosni Moubarak. Selon la Constitution, ce privilège est en effet réservé aux partis légaux représentés au parlement (ce qui exclut les Frères musulmans, officiellement interdits) et aux indépendants qui recueillent 250 signatures d’élus. La société civile, elle, se dit déterminée à continuer de dénoncer les dérives du régime. Dimanche 28 novembre 2010, des dizaines d’Egyptiens ont posté sur Internet des photos et vidéos de fraudes sur des sites spécialement créés à cet effet. « On a besoin d’une supervision citoyenne », insiste Israa Abdel Fatah, figure de la blogosphère depuis le succès (relatif) d’un appel à la « grève générale » qu’elle avait lancé sur Facebook le 6 avril 2008. « On demande à tous les gens, qui vont travailler, qui vont voter ou qui passent dans la rue de témoigner. Ils peuvent nous envoyer des informations par SMS, par e-mail, par Twitter. Ils doivent être nos yeux. »

Tangi SALAUN

Manifestation antigouvernementale à Qusiya, le 29 novembre 2010

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