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Le Temps, 4 décembre 2010

Côte d’Ivoire : Les citoyens face à deux présidents

par Thomas HOFNUNG


Un garde armé devant le QG électoral de Laurent Gbagbo, à Abidjan, le 2 décembre 2010

Depuis vendredi 3 décembre au soir, la Côte d’Ivoire a deux présidents : Alassane Ouattara, déclaré vainqueur par la Commission électorale indépendante (CEI), approuvée par l’ONU, et Laurent Gbagbo, le chef de l’Etat sortant, adoubé par le Conseil constitutionnel, chargé de valider les résultats du scrutin du 28 novembre 2010. Retour sur la journée où tout a basculé.

Côte d’Ivoire


06h00, quartier du Plateau. Une pluie torrentielle s’abat sur une ville libérée par la fin du couvre-feu, en vigueur depuis le début de la semaine à partir de 19 h00. La veille, le président de la Commission électorale indépendante (CEI) a proclamé la victoire de l’opposant Alassane Ouattara, avec 54,1 % des voix, contre 45,9 % à Laurent Gbagbo. Des résultats aussitôt jugés « nuls et non avenus » par le Conseil constitutionnel. Son président, Paul Yao N’Dré, un proche du chef de l’Etat sortant, comme tous les autres membres du Conseil, a promis les « résultats définitifs dans les prochaines heures ». La télévision nationale a annoncé la fermeture des frontières du pays et la suspension des chaînes étrangères, accusées de jeter de l’huile sur le feu. A Abidjan, chacun retient son souffle. Ce vendredi 3 décembre, les écoles sont restées fermées. Le quartier d’affaires du Plateau est quasi désert. L’économie tourne au ralenti. Et la population est partagée entre lassitude et angoisse.

Un vendeur de journaux à Abidjan, le 3 décembre 2010

13h00, Hôtel du Golf. C’est l’effervescence aux abords de l’établissement devenu le QG d’Alassane Ouattara, surveillé par des Casques bleus jordaniens, équipés de blindés. Depuis qu’il est devenu premier ministre, en 2007, l’ex-rebelle Guillaume Soro loge sur place. Depuis 28 novembre 2010, il a été rejoint par Alassane Ouattara et son allié, l’ancien président Henri Konan Bédié, mais aussi, depuis jeudi 2 décembre, par le président de la Commission électorale indépendante, Youssouf Bakayoko. Dans le vaste hall, des dizaines de partisans de Ouattara discutent gaiement, sûrs de leur victoire. « C’est l’endroit où il faut se montrer si on veut espérer un poste dans le prochain gouvernement », sourit un intellectuel abid­janais. Dans un salon, des responsables de la campagne de l’opposant évoquent un risque de « reprise de la guerre » et de « partition du pays », si le Conseil constitutionnel proclame la victoire de Laurent Gbagbo. Peu après, le premier ministre, Guillaume Soro, appelle le représentant de l’ONU, le diplomate sud-coréen Young Jin-choi, à se prononcer sur les résultats, comme le prévoit son mandat, conféré par le Conseil de sécurité.

Un blindé de l’ONU devant le domicile d’Alassane Ouattara, à Abidjan, le 3 décembre 2010

15h10, siège du Conseil constitutionnel. La télévision nationale (RTI) interrompt ses programmes pour retransmettre en direct l’allocution tant attendue, et tant redoutée, du président du Conseil constitutionnel. Paul Yao N’Dré annonce, en donnant force détails sur le déroulement du vote, l’annulation des résultats de l’élection du 28 novembre 2010 dans neuf départements, tous situés dans la moitié nord du pays, contrôlée par les ex-rebelles. Des régions où Alassane Ouattara a fait le plein des voix. Après avoir égrené tous les résultats, ce juriste, intime du chef de l’Etat, annonce la victoire de Laurent Gbagbo avec un peu plus de 51 % des voix. Il aurait pu suspendre la proclamation des résultats ou annuler le scrutin et refaire voter les Ivoiriens. Au lieu de cela, le Conseil a entériné le pire des scénarios : la Côte d’Ivoire a deux présidents. Le vote des populations du nord qui, depuis des années, se sentent marginalisées, est disqualifié. Comment vont réagir les ex-rebelles des Forces nouvelles, qui n’ont jamais désarmé ? Vont-ils lancer une offensive sur Abidjan ou, plus vraisemblablement, consacrer la partition nord-sud du pays ?

Scène d’émeute à Abidjan, le 3 décembre 2010

16h40, Sebroko, QG de la mission des Nations Unies. Devant la presse rassemblée dans un préfabriqué climatisé, le représentant spécial de l’ONU en Côte d’Ivoire lit avec gravité sa déclaration : la proclamation des résultats définitifs par le président du Conseil constitutionnel donnant la victoire au candidat Laurent Gbagbo est, dit-il en français, « une décision ne correspondant pas aux faits ». Les traits tirés, le diplomate sud-coréen Young Jin-choi conclut : « Même si toutes les réclamations déposées par la Majorité présidentielle [ndlr : mouvement soutenant Laurent Gbagbo] auprès du Conseil de sécurité étaient prises en compte [...], le résultat du second tour de l’élection présidentielle tel que proclamé par le président de la Commission électorale indépendante, le 2 décembre 2010, ne changerait pas, confirmant le candidat Alassane Ouattara vainqueur de l’élection présidentielle. » Jugé trop timide par certains membres de l’ONU en interne, Young Jin-choi a pris ses responsabilités. « Je suis serein. Je suis tranquille. J’ai fait mon devoir », dit-il. Auparavant, le diplomate avait assuré que les 8000 Casques bleus présents en Côte d’Ivoire protégeraient les civils en cas d’affrontements. Mais un membre de la mission confiait : « Que pourrons-nous faire si, demain, 100000 personnes déferlent dans Abidjan ? Comment sécuriser une ville de 6 millions d’habitants ? »

Choi Young-jin

19h00, quartier du Plateau. Le couvre-feu vient à nouveau d’entrer en vigueur. Le Plateau est redevenu un quartier fantôme. Dans la soirée, Alassane Ouattara, fort du soutien de la communauté internationale, se déclare « président élu » de Côte d’Ivoire, tandis que Laurent Gbagbo garde le silence. Il devrait prêter serment très rapidement. « A partir de maintenant, on saute dans l’inconnu », résume un observateur étranger.

Thomas HOFNUNG

Des rebelles à Bouaké, le 3 décembre 2010

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