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Le Temps, 6 décembre 2010

Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo attend que la tempête passe

par Thomas HOFNUNG


Des partisans d’Alassane Ouattara manifestent, à Bouaké, le 5 décembre 2010

« Cabri mort ne craint pas le couteau. » Ce dicton ivoirien résume bien l’état d’esprit de Laurent Gbagbo, aujourd’hui. Battu dans les urnes par son ennemi intime Alassane Ouattara, isolé sur la scène diplomatique, le président sortant n’a plus rien à perdre, sinon à s’accrocher au pouvoir en se prévalant du droit et en se posant en garant de la souveraineté de son pays. Ce week-end, il a marqué des points.

Côte d’Ivoire


Vendredi 3 décembre 2010, le représentant des Nations Unies, Young-jin Choi, a confirmé les résultats de la Commission électorale indépendante (CEI), donnant une large victoire à Alassane Ouattara. La France, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Union européenne, l’Union africaine et la Francophonie ont tous apporté leur soutien à l’ancien premier ministre. Mais pas la Russie ni la Chine, toutes deux membres du Conseil de sécurité. Samedi 4 décembre, Laurent Gbagbo a prêté serment, au palais présidentiel, devant les corps constitués, suite à la proclamation de sa victoire, la veille, par le Conseil constitutionnel, avec 51,4 % des voix. Dans son discours d’investiture, samedi 4 décembre, Laurent Gbagbo a dénoncé « des cas graves d’ingérence », se posant une fois de plus comme le meilleur défenseur de la nation ivoirienne. Dimanche 5 décembre, l’ancien président sud-africain, Thabo Mbeki, a entamé une mission de bons offices, au nom de l’Union africaine, en rencontrant Laurent Gbagbo à sa résidence.

Thabo Mbeki en compagnie de Laurent Gbagbo

Laurent Gbagbo fait le dos rond. Durant plusieurs jours, il a débranché son téléphone pour échapper aux pressions internationales. ­Nicolas Sarkozy a réussi à le joindre, au moins à deux reprises, pour l’inciter à accepter le verdict des urnes. Peine perdue. D’après le témoignage d’un de ses proches, ce dernier lui a répondu : « Ce n’est ni la Commission électorale indépendante, ni l’ONU qui choisit le président de la République, mais le Conseil constitutionnel. » D’un point de vue strictement juridique, Laurent Gbagbo a raison. Alassane Ouattara, qui a aussi prêté serment samedi 4 décembre 2010, mais par courrier, a fait parvenir sa missive par voie d’huissier à ce même Conseil constitutionnel, composé exclusivement de proches de Laurent Gbagbo. « Le président est sûr d’être dans son droit », dit-on dans son entourage. Pour lui, le camp adverse a tenté de passer en force lors du scrutin du 28 novembre 2010. La semaine dernière, l’un de ses lieutenants, l’ancien premier ministre Pascal Affi N’Guessan, dénonçait des fraudes massives commises, selon lui, dans la moitié nord du pays : « Ceux qui ont pris les armes en septembre 2002 contre le président Gbagbo tentent toujours d’usurper le pouvoir. Nous nous battons pour défendre la démocratie et la souveraineté du peuple de Côte d’Ivoire. » Pour le camp Gbagbo, les élections sont la continuation de la guerre par d’autres moyens. Que le Conseil constitutionnel, verrouillé par Laurent Gbagbo, ait invalidé près de 600000 voix, soit environ 13 % des suffrages exprimés, n’est que justice. Intoxiqué par les sondages de la TNS-Sofres le donnant gagnant depuis des mois, il a sous-estimé la solidité de l’alliance électorale entre Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, l’ex-président chassé du pouvoir, en 1999, par les militaires. Il n’a pas davantage senti monter le ras-le-bol des Ivoiriens face à la dégradation de leur vie quotidienne, et leur volonté de changement. L’un des slogans de sa campagne disait : « On gagne ou on gagne ». Après la claque du premier tour, où Laurent Gbagbo a obtenu 38 % des voix contre 32 % à Alassane Ouattara, l’aile dure de son clan a repris la main. Jusqu’ici discrète, Simone Gbagbo est réapparue sur le devant de la scène. Le plan B était prêt. Un couvre-feu a été décrété à la veille du scrutin pour parer à toute éventualité après le dépouillement des bulletins. Dans les heures qui ont suivi la fermeture des bureaux de vote, le camp Gbagbo a commencé à dénoncer des fraudes massives dans la moitié nord, lesquelles n’ont jamais été constatées par les observateurs de l’ONU et de l’Union européenne. Après avoir bloqué les travaux de la Commission électorale indépendante, il ne restait plus qu’à parachever le travail par l’entremise d’un Conseil constitutionnel docile.

Un salon de coiffure à Abidjan, le 5 décembre 2010

« Gbagbo est serein, confie un de ses visiteurs au palais. Il sait que le temps travaille pour lui. » Après une décennie de crise, l’écrasante majorité de la population aspire, plus que tout, à une vie normale. Depuis la proclamation de la victoire de Laurent Gbagbo, seuls des incidents sporadiques ont éclaté dans les quartiers d’Abidjan, et cette faible contestation pourrait s’éteindre au fil des jours. Même si les casernes sont divisées, les chefs militaires ont tous fait acte d’allégeance à Laurent Gbagbo. Certes son rival, fort du ralliement du premier ministre Guillaume Soro ce week-end, dispose de facto de l’autorité sur les ex-rebelles des Forces nouvelles, qui contrôlent la moitié nord. « Mais ce qui importe à Gbagbo, c’est le Sud, la Côte d’Ivoire utile », note un diplomate. Son régime a la haute main sur le cacao et le pétrole, et sur le port d’Abidjan, le véritable poumon économique du pays. Il y a quelques années, le président sortant aurait confié : « Si j’avais su qu’il était si facile d’acheter les consciences, j’aurais acheté moins d’armes. » Marginalisé sur la scène internationale, il sait que les opérateurs économiques ne déserteront pas de sitôt son pays.

Thomas HOFNUNG

Des enfants jouent à Abidjan, le 5 décembre 2010

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